Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
novembre 2006
08/11/2006
Mots-clés : exploitant,
 

De nouvelles salles à Bruxelles? 3 - L' Arenberg

Le 24 octobre, l’équipe de l’Arenberg a présenté son plan d’action susceptible de contrer ses difficultés, d’augmenter la visibilité des films d’auteurs et de redéfinir le lien avec le public, en ces temps de concurrence en images et produits culturels. Thierry Abel, entouré d’Inès Delvaux, de Sabrina Marquez, de Roxane Hérent, d’Emmanuel Gaspart, de Bernard Noël et d’Axel Comeliau, défend trois stratégies pour poursuivre et amplifier son soutien en faveur de « l’art et essai ». Primo, la multiprogrammation en place depuis six mois permet à plus de films (y compris belges) d’accéder et de rester à l’affiche quelques temps. Deuzio, un système de financement « double » partagé entre les aides publiques considérées comme insuffisantes et une nouveauté, la Société des spectateurs, qui permettra à ces derniers de devenir actionnaires de l’Arenberg. Tercio, un souhait d’extension à Forest : la création de cinq nouvelles salles dans les anciennes brasseries Wielemans-Ceuppens (à rénover). Le lieu devrait incorporer loisirs (salon de lecture, expositions temporaires, centre de documentation,…) et espaces commerciaux (bar, restaurant) comme culturels (boutique DVD, librairie spécialisée). Seulement, la rénovation de ce bâtiment historique a un coût tel que sans subsides, le projet risque de demeurer théorique.

 

Combien de sièges vides découvrez-vous lorsque vous assistez à la projection d’un film « art et essai », que ce soit dans une petite salle ou à l’UGC ? Bien plus de la moitié ? Amères félicitations : vous venez de vous rappeler qu’à de rares exceptions près, les regards d’auteur souffrent de la désaffection de vos contemporains qui ne quittent leur écran et domicile que pour des titres plutôt grand public. Pourtant, vous pouvez être rassurés : dans ce contexte de consommation cinématographique individualisée (Pay-Per-View, Home Cinema, …), il reste des spectateurs qui supportent en toute amitié les lieux de diffusion menacés. Exemple : il y a trois ans, l’équipe de l’Arenberg, en pleine fragilité économique (son taux de fréquentation avait chuté de 20%) récoltait 30.000 signatures à sa pétition de soutien. Par la suite, les chiffres se sont stabilisés. Mais depuis quelques mois, le « marché » s’érode à nouveau à l’Arenberg comme au Vendôme ou dans les multiplexes qui programment les films du genre.

Comment dès lors concevoir le rôle et le devenir des écrans tout en récupérant le public au passage ? S’il existe une diversité des salles, chacune d’entre elles entretient sa spécificité via sa philosophie et sa programmation. La Galerie de la Reine défend une conception du cinéma comme art vivant émancipateur et ses deux écrans projettent, parallèlement aux séances quotidiennes, quantités d’événements (« Ecran Total », « Les P’tits samedis de l’Arenberg », « Ecran Large sur Tableau Noir », « Les Enfants d’abord », « Cinéma d’Attac », « Ecran d’Art », « Les Rencontres Documentaires », le « Cinéphilo », « Lire & Ecrire, …). A côté de ces rendez-vous ponctuels, l’organisation du planning a pas mal changé depuis avril puisque la multiprogrammation est désormais de mise. Ne pouvant actuellement espérer concrètement de nouveaux écrans, Thierry Abel et ses collègues ont décidé de contourner le problème en modifiant leur offre : le nombre de films à l’affiche passe de deux à sept en parallèle, ce qui accroît la visibilité et la durée d’exposition de chacun. Le label « belge » est resté très présent puisque rien qu’en 2006, il y a eu des projections de Komma (Martine Doyen), de La Couleur des mots (Philippe Blasband), de Salonique, ville du silence (Maurice Amaraggi), d’Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés (Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil), de Gardien de buffles (Minh Nguyen-Vô), d’Histoire(s) d’une utopie à vendre (Yves Cantraine). La Raison du plus faible (Lucas Belvaux) est encore à l’affiche et La Couleur du Sacrifice (Mourad Boucif) le rejoindra bientôt (sortie : le 8 novembre). Est-ce que le public réagit positivement à ce répertoire plus étoffé qu’auparavant ?
Réponse de Bernard Noël, programmateur : «  Ce que je remarque, c’est que les gens qui viennent sont contents mais je pense que nous avons perdu une petite partie de notre clientèle qui avait l’habitude de dire : "ce soir, on va au cinéma. Qu’est-ce qu’il y a à l’affiche ? Ah, ce film est certainement à l’Arenberg. Oh, il n’y est pas à la séance qui me convient. Est-ce qu’il est ailleurs ? Ah oui, il est à la Toison d’Or à toutes les séances. J’y vais." Et voilà, on est passé à côté de quelqu’un qui serait venu chez nous. »

Autre piste explorée : la Société des spectateurs créée dans l’idée de redéfinir le contact avec le public. Calquée sur le modèle de la Société des Lecteurs du Monde, du Monde Diplomatique ou de Libération, elle permet aux citoyens de participer aux projets et à l’économie de l’Arenberg. Sans se substituer aux nécessaires aides publiques, le lieu vise ainsi une source de financement alternative et inédite en Belgique : la démarche citoyenne. A raison d’une souscription de 50 euros, le spectateur peut devenir actionnaire de cette Société Anonyme entre le 1er novembre 2006 et le 31 janvier 2007. Ainsi responsabilisé, il pourra prendre part au développement des activités et contribuer à la sauvegarde de l’« art et essai ».

La survie du lieu peut aussi passer par l’accès à d’autres écrans. Actuel sujet d’attention : les brasseries Wielemans-Ceuppens, suffisamment spacieuses pour accueillir le cinéma après la bière ! Le projet allierait images, rénovation urbaine et modernité technologique puisque la restauration du bâtiment et l’instauration de cinq salles équipées sont vivement souhaitées (une de 350 places et quatre de 100 places). Avec, comme intention, d’avoir des conséquences positives sur la vie socio-économique du quartier et de nourrir les échanges  interculturels. Pour cela, ce nouveau cinéma devra très vraisemblablement entamer une réflexion sur l’intégration à son environnement pour envisager la question d’une programmation estampillée « art et essai ». Ouverture, dynamisme, activités satellites (centre de documentation et d’accueil, salon de lecture et de vision, espace de conférences-débats, expositions temporaires) et produits dérivés (boutique et librairie spécialisée, bar et restaurant) sont déjà imaginés. L’opportunité du projet devrait être défendue dans les mois à venir devant les représentants politiques.

Thierry Abel, directeur.

Thierry Abel « En terme de fréquentation du public, la dichotomie entre le cinéma de distraction et le cinéma d’art et d’essai est de plus en plus grande. Cela se vérifie en terme de succès commerciaux des films. Il est fondamental de tenter, avec le soutien du public et maintenant avec celui de La Société des spectateurs, de s’éloigner de toutes les problématiques de marché et d’arriver à faire reconnaître une salle de cinéma non plus comme un petit commerce cinématographique, mais comme une institution culturelle au même titre qu’un théâtre. (…) On développe, à l’Arenberg-Galeries, l’idée qu’il faut donner le meilleur à tous, qu’il faut tirer la machine vers le haut, ce qui est quasiment un objectif de service public. Mais pour tout cela, il faut donner des clés. C’est l’aspect « initiation ». S'il n’y a pas une stratégie pédagogique derrière, on n’y arrive pas.

Face au flux d’informations, le cinéma est peut-être un endroit où l’on peut s’arrêter à la fois pour être nourri émotionnellement et artistiquement mais aussi pour s’ouvrir l’esprit. Je crois qu’il faut continuer à s’ouvrir à l’imaginaire tout en restant utopique. Il y a trois ans, on a rencontré une première crise grave et on a récolté plus de 30.000 signatures de soutien. De là, est née l’idée d’élaborer quelque chose de plus participatif. En période de crise, la Société des spectateurs, en apportant un soutien financier, permettra de développer d’autres projets. Parallèlement, l’Arenberg-Galeries, pour trouver son équilibre, a besoin de plus d’écrans. D’où l’idée de s’étendre dans un lieu qui le lui permette. Par le passé, on a eu des projets d’extension de l’Arenberg-Galeries mais il n’y a plus aucune chance de les faire aboutir. On est donc parti à la recherche d’autres lieux en sortant du centre-ville. Il y a les anciennes brasseries Wielemans–Ceuppens. L’endroit est situé tout près de la Gare du Midi. On aimerait le doter de cinq salles, dont une de 350 places pour avoir la possibilité d’avoir une salle plus ludique et festive. Avec le projet de créer un lieu qui s’inscrirait aussi dans la modernité technologique. »

Bernard Noël, programmateur.

Bernard Noël

« L’âge d’or du cinéma, c’était dans les années 60-70. A cette époque, la télévision était petite et en noir et blanc alors que le cinéma, c’était un grand écran en couleur. Il y avait une vraie magie. (…) A ce moment là, quand on sortait, on allait au cinéma. Aujourd’hui, avec la quantité de possibilités culturelles, les gens vont au cinéma de manière spontanée. Si la fréquentation s’érode, c’est aussi parce que les gens se sentent mieux chez eux. Pourtant, voir un film en salle, ce n’est absolument pas la même chose que de le voir chez soi même quand on a un grand écran avec le Home Video, etc. Les spectateurs doivent réaliser que c’est un tout autre rapport à l’image mais c’est loin d’être gagné… (…) Avant avril, on avait deux salles et donc seulement deux ou trois films. Puis, on a décidé de commencer à faire de la multi-programmation et à proposer 5 ou 6 films par semaine. Depuis que l’UGC élimine les films de l’affiche très vite, les distributeurs se sont dits que c’était peut-être une opportunité de garder les films sur la longueur avec moins de séances. Au total, pour certains films, nous avons fait mieux que l’UGC qui les avait gardés 3 semaines. L’Arenberg, lui, organise deux séances par jour pendant huit semaines. Et pour les films pour enfants, nous sommes allé jusqu’à 15 semaines ! Donc, nous proposons une offre supplémentaire mais qui ne se retrouve pas dans les chiffres. Pour ça, il faut qu’à un moment donné, les gens prennent rendez-vous comme à l’« Ecran Total ». Globalement, il reste une grande différence entre les gens qui viennent chez nous et ceux qui vont au cinéma en général. Chez nous, ils viennent voir un film; chez les autres, ils vont au cinéma. A notre propos, on se dit : "tiens, ce film-là, il doit certainement être à l’Arenberg" mais on ne se demande pas "qu’est-ce qu’il y a à l’Arenberg ? ". On devrait peut-être ! ».

Katia Bayer et Jean-Michel Vlaeminckx
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