Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2006
 

Delphine Noëls, réalisatrice de Une clé pour deux

« Comme ce n’est pas autre chose que pour le salut de son corps que l’esclave accepte d’être dominé, on ne voit pas pourquoi, dans une telle perspective explicative, la jouissance ne lui reste pas sur les bras. On ne peut tout de même pas à la fois manger son gâteau et le garder. » Eric Rohmer ? Non. Jacques Lacan. Séminaire XVI.

Par une après-midi de mars claire, ensoleillée mais glaciale, Delphine Noëls, chaussée de lunettes rectangulaires à montures rouges vient nous rendre visite dans les combles de Cinergie. Elle balaye du regard, au-delà de la tête de votre serviteur, notre bureau désordonné – un comble d’anarchie visuelle, ouiouioui – c’est un mic mac de paperasses cinéphiliques en tout genre. Un téléphone portable claironne les « Quattro Stagione » au cor de chasse ébranlant l’étage. Allo ---blabla – nous retenons notre souffle. Oh temps suspend ton vol. Fin du buzz communicationnel, vox populi de la modernité. Enregistreur : "ON"

Son premier souvenir cinématographique s’apparente à un gag. Petite fille elle riait beaucoup en voyant les soldats tomber de manière ostentatoire dans un film de guerre. Elle devait avoir un an tout au plus mais cela reste un souvenir marquant. Ensuite, attirée par la peinture, Delphine Noëls, ne s’intéresse plus trop au cinéma qu’elle redécouvre à vingt ans avec le cinéma de John Cassavetes. Le 29 avril « Tout Court » (ladeux/RTBF), présentera Une clé pour deux, un court métrage de Delphine Noëls. Itinéraire.

Delphine Noels« Une femme sous influence (John Cassavetes) m’a bouleversée et a été le déclic qui m’a conduit vers le cinéma ». Depuis l’enfance attirée par la civilisation égyptienne et le dessin des hiéroglyphes elle entreprend des études d’égyptologie à l’Université. « Ce qui m’a déçu. Après un an, je suis partie pour faire les Beaux-Arts. J’ai découvert, à cette époque, un film qui m’a marqué, le Van Gogh de Maurice Pialat. Du coup, j’ai fait les Beaux-Arts en allant régulièrement au cinéma. » La certitude de vouloir faire du cinéma lui est donc venue tardivement. Comme elle le souligne, elle-même ; elle n’est pas une cinéphile de la première heure. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Une clé pour deux, le court métrage qu’elle a réalisé est aussi pictural et centré sur les gros plans. « Je suis fascinée par les visages, un film comme Faces de John Cassavetes m’a marqué mais par ailleurs l’utilisation d’une caméra DV y contraint. Dés qu’on élargit le plan en DV-Cam, je trouve cela atroce».
Son premier film réalisé à l’INSAS, s’appelle Egaré. En troisième année elle réalise une fiction, avec Catherine Salée, Tu ne dois pas attendre ce coup de téléphone. L’histoire d’une jeune femme qui enfermée chez elle attend un coup de téléphone de son amoureux qui ne vient pas. « C’est un film dans lequel je me retrouve notamment au niveau de la priorité des gros plans ». Tu dors, son film de fin d’études, interprété par Catherine Salée et Fabrice Rodriguez traite de la dispute d’un couple sur le mode de la rupture de la communication. « On est dans le mutisme alors que dans Une clé pour deux, on est plutôt dans la logorrhée. »
Contactée par Jacques-Henri Bronckaert, elle écrit un premier court métrage accepté par la Commission de sélection du Centre du Cinéma de la Communauté française mais la commission étant à court de budget, le projet est reporté et refusé en seconde lecture. « J’ai donc décidé de revenir à la structure basique de Tu dors qui avait été conçu pour être réalisé sans grands moyens financiers. L’accord avec Versus étant que quel que soit l’avis de la commission de sélection on tournerait le film. »
Tourné en DV-Cam, caméra à la main, Une clé pour deux est un film très graphique. Malgré d’incessants jump cuts le film conserve une grande fluidité dans sa narration visuelle. Il s’agit de la dispute d’un couple qui teste ses limites en s’affrontant physiquement. « J’ai suivi la règle de Cassavetes qui dit que si le jeu de l’acteur est bon tout suit. On a donc mis au point un tournage qui optimalisait le jeu de l’acteur. On a tourné 80 prises de l’entièreté du film, du début à la fin. J’avais dit aux acteurs qu’ils étaient libres de décrocher d’un scénario écrit suite à des improvisations. La volonté de gros plans est motivée par le fait que j’essaie de monter le dessous des cartes et en même temps le gros plan aide à sortir de la situation. Il y a aussi quelque chose d’abstrait qui m’intéresse et qui se dévoile ». Le film a en effet un côté graphique proche de la peinture cubiste. « Le contexte du court métrage m’a permis d’exprimer une radicalité formelle que je ne pourrais pas me permettre de tenir avec un long métrage ».Une clé pour deux, de Delphine Noels
Une clé pour deux
(interprété par Catherine Salée et Fabrice Rodriguez) raconte la dispute violente d’un couple qui, sur le palier de leur appartement, ne retrouve plus la clé de la porte d’entrée. « L’important dans le film c’est la notion d’acte manqué parce que la clé est un prétexte. Ils ne veulent pas savoir où est la clé. Ce qui les intéresse c’est de se rencontrer dans cette forme de violence. Je voulais souligner leur complicité. C’est une rencontre autour d’une dispute qui vient à point afin de vivre quelque chose de quasi-fantasmatique. Donc la clé est vite oubliée. Je suis partie de l’idée qu’on ne puisse pas rejeter la faute sur l’un ou sur l’autre. Il s’agissait de dire quelque chose sur la violence que nous avons tous en nous. Ce qui se joue est de l’ordre du fantasmatique et de l’inconscient. Là, il y a une rencontre entre Fabrice et Catherine qui se passe. Au final,  ils ont dépassé ce stade du conflit, de la prise de pouvoir. »
Sur le tournage, sur le palier de Delphine Noëls, « Tommaso Fiorilli et Gregory Noel ont du faire des slaloms entre les acteurs qui se battaient. Au montage on avait 80 prises de 15 minutes, toutes différentes. Ewin Ryckaert et moi avons tout visionné. Nous avons retenu les moments les plus réussis, on les a mit bout à bout et on est parti de là. Paradoxalement ce n’est pas dans les raccords que nous avons le plus travaillé c’est dans la construction narrative. Le montage un peu sanguin qu’Ewin a proposé était induit au niveau des rushes. Il y a beaucoup de sautes d’axes dans le film et pourtant plein de gens m’ont dit qu’il était incroyable qu’on puisse tourner ce film en plans-séquences. »

Le dernier bon film qu’elle a vu ?  Komma de Martine Doyen. Ses projets ? Un court métrage et l’écriture d’un long métrage.

Une clé pour deux passera dans « Tout Court », l’émission de Renaud Gilles sur la deux/RTBF, le 29 avril.

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