Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2004
 

Demain, on déménage de Chantal Akerman

Un lieu de vie

scène du filmDemain on déménage, le dernier film de Chantal Akerman est une étrange comédie dont la structure éclatée s'apparente à celle d'un puzzle à la résolution périlleuse. Composée de petits récits qui s'emboîtent les uns dans les autres à la manière de poupées gigognes, l'histoire de cette mère et de sa fille Charlotte emménageant dans un nouvel appartement dont le désordre de meubles et de paquets a de quoi surprendre. Car ici les pièces de l'appartement se télescopent en un espace labyrinthique où la vie quotidienne prend des allures d'une course d'obstacles. Car ici les objets habités d'une vie maligne envahissent chaque recoin d'une pesanteur angoissante et font déraper toute volonté d'ordre et de méthode. Car ici le simple fait de s'installer suppose le règne du provisoire, la généralisation de la précarité, l'évidence d'un exil permanent fait de déracinement et de fuite en avant qui appellent déjà un autre déménagement. Et pourtant contre toute attente Charlotte et sa mère s'y retrouvent et s'accommodent sans s'étonner de cette situation délirante où les aspirateurs projettent leurs poussières tout azimut, où les fours à micro ondes répandent une fumée noire qui opacifie toute lumière, où le mobilier par trop envahissant demande qu'on l'abandonne de nuit au fond d'une ruelle obscure. Ainsi entre les cours de piano que donne la mère et la difficile rédaction d'un roman érotique par Charlotte, la vie s'organise et s'invente en un semblant d'équilibre centré autour d'une étrange complicité entre la mère et la fille. Et puis soudain tout bascule, un autre espace est nécessaire, un ailleurs se réclame et l'appartement est mis en location, des visiteurs se présentent, découvrent les lieux, se plaisent et s'installent, nouent des relations tantôt avec Charlotte, tantôt avec sa mère.
scène du filmUne communauté bizarre surgit où chacun y va de sa petite histoire, tissant sans le savoir la trame d'un récit plus vaste et qui s'emballe, entraînant chacun à revoir les enjeux de sa vie jusqu'à cet instant final où des décisions se prennent, des solutions se trouvent et des destins se nouent. Souvent drôle jusqu'au burlesque, parfois léger jusqu'à l'imaginaire, toujours inattendu jusqu'au chaos, Demain on déménage aurait pu être une petite comédie loufoque et pétillante, au propos superficiel, à l'enjeu distrayant et anecdotique. Il n'en est rien. Chantal Akerman retire toute gratuité aux situations absurdes qu'elle met en scène en nous les donnant à voir comme autant de manifestations d'une incapacité à trouver sa place dans un monde toujours imprégné des relents de l'holocauste et voué à l'insécurité. Cette difficile recherche d'un lieu de vie prend tout son sens quand elle se trouve mise en perspective avec cette dépossession de soi et de son histoire qui, des enfants de ceux qui ont survécu à nos actuelles conditions de vie, prend des allures d'universel. De la mère à Charlotte se transmet un savoir sur la vie qui, prenant racine dans la mémoire des camps, éclaire notre présent d'une nécessaire résistance. Très présente dans son film, Charlotte lui ressemble étonnement, Chantal Akerman rend sensible le tragique d'une telle situation et marie humour et émotion en jouant de l'alternance entre narration échevelée et suspension intemporelle. Et c'est peut-être là que sa mise en scène montre quelques faiblesses ne trouvant pas toujours la juste mesure entre ces deux moments, créant ainsi des zones d'ombres où la tension du film se perd. Mais peut-être ces instants portés en creux sont-ils nécessaires tant ils accentuent le côté sombre du film et libèrent cet élan final où Chantal Akerman tournant le dos au tragique invente des lieux d'utopie où les rêves sont possibles du moment qu'ils parient sur la vie.

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