Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2004
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Depuis qu'Otar est parti de Julie Bertuccelli

Il y a au moins trois bonnes raisons d'aller voir le premier long métrage de Julie Bertuccelli : la première c'est qu'il nous raconte une histoire, la deuxième c'est qu'il nous transporte dans un univers loin de chez nous et la troisième parce que c'est un film qui fait du bien et dont on sort baigné de tendresse, de poésie et de drôlerie.
Le film, inspiré d'un fait réel, raconte l'histoire très fine d'un pieux mensonge qui changera la vie de trois femmes de trois générations différentes : la mère Eka, sa fille Marina et sa petite-fille Ada et ce à Tbilisi en Géorgie.
C'est en France qu'Otar, le fils de Eka est parti à la découverte de Montmartre et du Quartier Latin, où il mène une vie d'immigrant illégal.
Médecin de formation, il a trouvé un travail dans le bâtiment. De temps en temps, il envoie des nouvelles et de l'argent à sa mère restée en Géorgie, interprétée par l'époustouflante Esther Gorintin, 90 ans, qui apparaissait pour la première fois à l'écran à l'âge de 85 ans dans Voyages d'Emmanuel Finkel.
Julie Bertuccelli, qui vient du documentaire, met toute son intelligence et sa sensibilité dans ce brillant trio de femmes : la mère, sa fille Marina, et sa petite-fille Ada où chacune à sa manière, se démène dans une Géorgie dont la devise pourrait être comme le dit Ada : " chacun pour soi et le capitalisme pour tous ".
La mère, trop vieille pour attendre encore quelque chose du nouveau monde, se replie dans la nostalgie de son passé auprès de son mari décédé, de son fils exilé et de Staline, embellissant un passé révolu.
L'histoire bascule dans la fiction le jour où Marina apprend la mort de son frère dans un accident de travail. Dès lors, avec la complicité de sa fille, elles lui inventent une existence imaginaire à Paris pour le maintenir en vie en écrivant des lettres signées par son nom. Que la vieille mère découvre ou non cette supercherie importe peu, ce qui compte c'est qu'elle y croit.
Un secret de famille est né pour maintenir une vieille dame en vie et la laisser rêver tranquillement en fumant une cigarette après l'autre dans la nacelle d'un manège aérien, moment le plus émouvant du film. Car vous serez d'accord avec moi, qui a-t-il de meilleur dans l'existence que ces petits instants de liberté ?

Être cinéaste c'est avant tout être un explorateur du genre humain.
Issue du documentaire, Julie Bertuccelli traite admirablement son sujet, de façon si naturelle qu'on sort parfois de la fiction pure pour rentrer dans une vision documentaliste. Le spectateur se sent pris par la main et emmené comme dans une promenade vers les profondeurs de la Géorgie en compagnie de trois femmes. On passe d'un HLM dans un quartier moderne en décrépitude et totalement anarchique, où l'on vit serrés comme des sardines, à la " datcha " en campagne et entre les deux, un arbre à voeux au milieu de nulle part. La tradition, la réalisatrice y est très attachée, veut qu'on y accroche un ruban aux branches pour nous rappeler que la vie est tissée de mille histoires et renvoie à l'universalité des envies, des chagrins et des espoirs.
Julie Bertuccelli sait qu'avant d'aimer ses personnages il faut apprendre à les connaître, passer du temps ensemble, à l'image de la vie.
Quand on filme un être humain, il faut qu'il parle de sa beauté humaine, et c'est la même chose pour un arbre.
Balzac disait souvent au début des derniers chapitres de ses romans : " Et maintenant les faits parlent d'eux-mêmes ".

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