Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Des épaules solides d'Ursula Meier

Un art du voir et de la subversion
 Qui dit téléfilm, pense bien souvent, absence de qualités. Péjorative, cette appellation est devenue synonyme de fast film, scénario simpliste, situations clichés, personnages modèles, psychologie primaire et écriture prémachée. A tel point que face à certains téléfilms, le spectateur ne peut que s'écrier : mais ce film, je l'ai déjà vu, et de s'en trouver rassuré ou totalement exaspéré suivant ce qu'il attend du cinéma.
Heureusement, il est quelques cinéastes pour mettre à mal ce genre de préjugés, des cinéastes qui loin de se laisser conforter par les facilités et les contraintes de ce type de production, en usent avec brio pour nous surprendre et encore nous étonner.
Ursula Meier est certainement de ceux-là et non des moindres.
Son dernier film et premier long métrage de fiction, Des épaules solides, transcende les normes du téléfilm, (ici rien d'attendu ni de convenu) et nous propose un art du récit cinématographique qui bouleverse nos repères et ouvre notre regard à ce que précédemment nous n'avions pas vu.
Au point de départ l'histoire que nous conte Ursula Meier ressemble étrangement à ce que nous propose généralement les plus conformistes téléfilms.
Sabine a seize ans et elle court en future professionnelle. Dans quelques semaines aura lieu la compétition qui décidera de sa sélection et de son avenir. En attendant elle s'entraîne et sa vie toute entière tient dans cet effort constant pour être la meilleure. Immergée dans ce monde du sport au point de faire corps avec lui, Sabine vit ses relations avec ses proches dans cette seule nécessité de réussir. Nous partageons ainsi sa vie familiale et sportive avec sa mère divorcée, ses copines et condisciples, nous participons à sa difficile relation avec son entraîneur ainsi qu'à ses premiers émois pour un autre coureur, enfin bref, nous suivons sa vie quotidienne d'athlète et de jeune fille avec tout ce que cela comporte de questions et d'angoisses. Et plus les semaines passent, plus s'installe le suspens et plus l'éventuelle victoire de Sabine nous apparaît comme l'enjeu du scénario. Et pourtant, là où ce résumé nous laisserait deviner un nième film sur le dépassement de soi, la réussite individuelle et les joies du sport, Ursula Meier fait preuve d'un art de la subversion qui n'a pas fini de nous fasciner. Avec un savoir faire et une maîtrise sans faille, elle court-circuite tous les attendus et nous propose un film d'une rare intensité dont la charge critique n'a d'égal que l'étonnante émotion.
Loin des heurts et malheurs de l'écriture psychologique, Ursula Meier nous fait approcher la vie de Sabine à partir des transformations de son corps. 
En fait elle filme un corps dans ce travail terrible que lui impose le sport compétitif, véritable torture infligée au corps féminin à ce moment précis où il devient femme. Et cette approche elle va la tenir tout au long du film jusquà l'élargir aux autres personnages, trouvant dans cette démarche une façon pertinente d'interroger ce qui lie et différencie le féminin et le masculin aujourd'hui .
Mais si Ursula Meier s'intéresse d'abord au corps comme lieu d'une parole peu entendue, c'est pour mieux nous intéresser à cette logique qui préside à sa métamorphose.
Car ce qui fait sens dans le regard qu'elle pose sur la réalité de Sabine tient dans ce que cette logique de la compétition nous apparaît progressivement comme la manifestation d'une autre logique, plus souterraine, celle de la concurrence qui conditionne et l'univers de Sabine et le notre.
Jusqu'où peut on aller quand on accepte de se soumettre aux impératifs de la réussite à tout prix, quelle soit sportive, sociale ou économique dans un monde dominé par la concurrence ? Peinture à cru d'un processus de déshumanisation rarement vu comme tel, Des épaules solides est d'une rigueur et d'une vérité qui fait mal. Ursula Meier ne laisse rien passer et non contente de nous remettre les yeux en face des trous, elle pousse son film jusqu'à son point extrême et nous propose une fin envol qui fait la part belle à nos rêves les plus chouettes.
Pourtant toutes ces qualités scénaristiques ne seraient rien sans cette intelligence et cette subtilité dans la réalisation qui caractérisent le travail d'Ursula Meier. Sa caméra trouve chaque fois la distance juste, le mouvement adéquat, cet instant où l'on passe du simple regard au vraiment voir avec cette évidence de la peau et de ce qui la fait vivre. Il y a une cohérence incroyable entre ce qu'Ursula Meier nous dit et comment elle dit.
Son montage joue la carte du suspens pour mieux en travailler toutes les lignes de fuite, privilégiant cette part de non dit qui autorise le spectateur à découvrir par lui même les enjeux du film, accentuant sans cesse cette part d'inconnu que masque le banal du quotidien, abandonnant la sécurité du récit linéaire pour le risque de l'envers des récits.
Enfin ce qui fait de Des épaules solides une réussite à tous les niveaux tient aussi dans une direction d'acteurs tout en finesse. Chaque personnage existe par lui-même et dans son contexte créant par son jeu une impression de réalité quasi documentaire. Et comme se diluent les frontières du fictif et du document, nous touchons à l'essence même du cinéma et à son aptitude à nous faire voir la vie.

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