Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : documentaire, rencontre,
 

Des Hommes, un film documentaire de Stanislas Zambeaux

Antonio, Jean-Luc et Ben, trois hommes hors norme, décident de se raconter à la caméra et d'emmener le spectateur avec eux à la recherche d'un membre de leur famille dans l'espoir de reconstruire des liens brisés. En se retournant ainsi sur un passé douloureux, parfois enfoui, ils cherchent tous un nouveau départ dans la vie.
Rencontre avec le réalisateur, Stanislas Zambeaux et le monteur, Gabriel Piron.

Cinergie : Comment l'idée du film t'est-elle venue ?
Stanislas Zambeaux :
Ça s'est fait un peu naturellement. La naissance du projet « Des hommes » est d'abord venue du film précédent, Recardo Muntean Rostas, qui retraçait le quotidien de Recardo, un gamin rom de 8 ans. Lors du tournage de ce film, différentes personnes se sont rassemblées autour de ce gamin pour nous donner un coup de main. Antonio, qui tout comme Recardo a grandi parmi les gitans, a été le premier à nous rejoindre. Ensuite, comme on savait que le petit rêvait de devenir boxeur, on a fait quelques recherches parmi nos contacts pour trouver un boxeur, et on a fait appel à Ben.
C'est comme ça que, de fil en aiguille, on a réussi à réunir des hommes ayant en commun une vie et un passé complexe, ainsi qu'un profond désir de changement et qu'on a décidé de raconter l'histoire de chacun de ces hommes en faisant un film.

C. : Penses-tu que c'est la confrontation avec cet enfant qui a provoqué une remise en question chez ces hommes ?
S. Z. : Je pense que pour certains, le déclic s'est fait à ce moment-là, mais que pour d'autres, le désir de s'exprimer et de raconter le meilleur de leur vie tout comme le pire était présent depuis bien longtemps. Pour ceux-là, le film ne représentait qu'une suite logique à leur histoire et le fait d'utiliser un processus filmique et d'être présent autour d'eux les stimulait et les accompagnait dans cette envie de changement ancrée en eux depuis longtemps.
Le tournage du film a été accompagné d'un long travail de discussion et d'écoute. C'était, même si je n'aime pas ce terme, une sorte de psychanalyse.Stanislas Zambeaux, réalisateur

C. : Il y a 3 ans que tu as commencé ce film. C'est à ce moment-là que tu as rencontré les personnages ?
S. Z. : Quand le film se terminera, cela fera 3 ans que les premiers points de tournage ont été posés mais le projet, lui, est né il y a bien plus longtemps.
La première rencontre avec un des personnages s'est faite il y a 7 ans. Par la suite, j'ai rencontré d'autres personnes qui m'ont parlé de certaines de leurs connaissances qui pourraient m'intéresser pour le film. C'est comme ça que j'ai rencontré Jean-Luc, le personnage qui a commis un meurtre. Son histoire m'intéressait vraiment et, de son côté, il savait que je pouvais lui être utile dans sa volonté de vider son sac une fois pour toutes. Depuis que Jean-Luc avait été condamné à une peine de prison, il n'avait jamais rencontré son fils et ressentait le besoin de lui exprimer ce qu'il avait sur le cœur. En fait, son fils ne savait pas qu'il avait été incarcéré et pensait qu'il l'avait abandonné. Ils ne s'étaient pas vus pendant 34 ans lorsqu'ils se sont revus pour la première fois. Plein de vérités n'avaient jamais été dites d'un côté comme de l'autre, et le moment était venu de faire le point.

C. : Les trois personnages du film se connaissaient-ils ?
S. Z. : Oui, les trois hommes se connaissaient depuis une vingtaine d'années par le milieu sportif. Jean-Luc a fait de la préparation physique et a entraîné des boxeurs dont le personnage Ben, qui a d'ailleurs remporté des titres de champion du Monde et d'Europe. De son côté, Antonio tenait des restaurants et sponsorisait certains combats.
Lorsqu'on les a réunis tous les trois autour de Recardo, cela faisait quelques années qu'ils ne s'étaient plus vus. Je pense que Ben et Antonio n'avaient plus eu de contact depuis une dizaine d'années.
Ces 3 hommes, entre 45 et 60 ans, ressentaient une réelle envie de changement et regardaient l'avenir sous un angle différent. Ils sont chacun, plus ou moins, orphelin d'un membre de leur famille. Pas forcément d'un parent, mais d'un frère ou d'un fils.
Je pense qu'ils ont tous les trois compris qu'ils avaient quelque chose à gagner du film et que le fait de filmer le processus de leur recherche était une manière de montrer à la personne recherchée les différentes étapes qu'ils avaient parcourues pour la retrouver.
C'est la recherche d'un être proche qui leur a permis de se rassembler et de créer une dynamique de groupe. Ensemble, ils sont devenus plus forts et ils ont créé un véritable noyau qui leur a permis d'avancer et de ne pas se sentir isolés dans leur quête.

C. : Au départ, combien y avait-il de personnages ? Y avait-il aussi des femmes ?
Le réalisateur Stanislas Zambeaux et son monteur  Gabriel PironS. Z. : Au départ du projet, il y avait cinq personnages mais on a, par la suite, réduit le nombre à trois.Même si ce film est une histoire d'hommes, les femmes ont un rôle sous-jacent. Elles ont un rôle très important dans la vie de chacun de ces hommes, soit par le manque qu'elles représentent, soit par l'amour qu'elles leur ont donné et la manière dont elles leur ont permis d'évoluer.
Il n'y a donc aucune intention misogyne ou sexiste dans ce film. C'est simplement une suite logique qui, de la simplicité des enfants nous conduit à la complexité des hommes. Je suis d'ailleurs en train de préparer un projet sur les mères de familles nombreuses.

C. : Qu'est-ce qui t'attire à ce point dans la quête d'un être proche et le fait de vouloir renouer avec son passé ou avec une partie de son passé ?
S. Z. : Comme je viens d'une grande famille, les liens familiaux me touchent beaucoup. En plus, le fait de pouvoir accompagner quelqu'un dans la recherche d'un membre de sa famille me plaisait. On se retrouve dans des sensations et des feelings puissants que je connais un peu. J'avais envie, à travers la caméra, d'apporter ce que je pouvais dans leur quête de reconstruction familiale, tout en sachant que cette reconstruction était essentielle et représentait un élément-clé pour eux : soit un manque énorme, soit une frustration immense.
L'idée était aussi de pouvoir les apaiser.

C. : Comment établit-on une relation comme celle-ci avec des personnes qu’on filme sans qu'elles ne veuillent prendre trop de place à l'écran ?
S. Z. : Il faut trouver un juste équilibre. Lors des premières séquences, on a voulu mettre les personnages à l'aise avec l'image. Après qu'ils nous aient raconté certaines de leurs anecdotes, on a voulu entrer dans leur cœur et leur esprit de manière beaucoup plus intime. Durant 4-5 mois, on les a accompagnés dans l'écriture d'une lettre destinée à la personne qu'ils voulaient retrouver. Cette lettre, qu'ils ont rédigée eux-mêmes, est devenue la voix-off de chacune de leur partie dans le film. Je voulais que le rapport à leur intimité soit le plus juste, et je pense que cette voix-off était un moyen gratifiant de mettre en avant la vraie poésie qu'ils avaient en eux et de dévoiler un autre aspect de leur personnalité. Mais cette lettre leur permettait avant tout de prendre du recul par rapport à leur passé et de s'adresser à la personne qu'ils voulaient retrouver.
C'est à partir de ce moment-là, de l'écriture de la lettre, que le processus a vraiment commencé.
L'enjeu pour moi était aussi de protéger les personnages d'eux-mêmes, par rapport à leur côté grande gueule ou le côté anecdotique de leur passé. Il fallait essayer de travailler avec eux de façon à aller au-delà des clichés et de faire ressortir le meilleur d'eux-mêmes. Durant les 3 années de tournage, ma position par rapport à eux et le lien de confiance qui s'est tissé entre nous a permis la création d'une véritable construction commune.
Ce que je trouvais intéressant chez ces hommes, ce n'était pas l'aspect sensationnel de leur vie, mais toutes leurs démarches. Chez Jean-Luc, ce que je voulais montrer, ce n'était pas l'homme qui a tué, mais le chemin qu'il a parcouru, sa prise de conscience face à ses erreurs et les remords qu'il éprouve. Pour Ben, je voulais arriver à comprendre comment un gamin qui a été abandonné à la naissance, qui s'est retrouvé à la rue et a été maltraité, peut avoir une carrière fulgurante de boxeur et de mannequin pour ensuite décider, du jour au lendemain, de tout plaquer pour aller couper des arbres dans le Brabant Wallon.
Gabriel Piron : Dans les premiers rushs, on voyait que les personnages étaient encore dans le démonstratif et ressentaient le besoin de jouer, mais dans un deuxième temps, cet aspect s'est complétement effacé grâce à la prise de conscience des personnages et de Stan.
Le processus a pris du temps mais, au final, on sent bien le cheminement parcouru par chacun de ces hommes.

C. : As-tu dû faire des choix au moment du tournage ?Y a-t-il eu des choses que tu as vues ou que tu voyais en train de se mettre en scène et que tu as décidé de ne pas filmer ou les choix se faisaient-ils uniquement au moment du montage?
S. Z.: J'ai aussi eu la chance d'avoir régulièrement des retours de Gaby, le monteur, sur la matière. On a commencé à tourner les premières séquences avant même que les producteurs arrivent dans le projet, et leur arrivée nous a permis de nous réorienter petit à petit. Beaucoup d'images filmées au début du tournage ne nous ont plus servies par la suite et avant même de rentrer au montage, on savait déjà quelles étaient les images que nous n'utiliserions pas.

C. : Quand as-tu rejoint le projet Gaby ?
G. P. : On parlait déjà de ce projet quand on était encore aux études. Quand j'ai rencontré Stan via son film de fin d'études, il avait déjà rencontré au moins 3 ou 4 des 5 personnages qui étaient prévus à la base du film. Ensuite, en sortant des études, Stan a mis toute son énergie pour le réaliser.

C. : Etais-tu le regard extérieur qui apportait un éclairage différent ?
G. P. :Oui c'est ça. Mais même si on dit souvent que le monteur doit rester en marge, j'ai aussi rencontré les personnages en face à face. Je trouvais que c'était intéressant de les voir en dehors d'un cadre de tournage. Lors du montage, alors que je dérushais les séquences tous les x temps, j'ai eu l'impression de perdre un peu ma distance de monteur et l'objectivité dont j'avais besoin pour pouvoir assumer mon rôle. Je ressentais le besoin d'avoir un œil vraiment neuf quand je recevais la nouvelle matière, et c'est pourquoi j'ai dit à Stan que tant que la matière n'était pas complète, je ne voulais plus la visionner. Le fait de prendre du recul face aux images m'a beaucoup aidé, et quand on a redémarré le montage, j'ai eu une vision neuve de toute la matière qui avait été tournée durant plusieurs mois.

C. : Votre processus de création semble avoir été différent d'un processus classique. Il y a d'abord eu des images avant l'écriture de scénario et l'arrivée des producteurs.
S. Z. : Pour maintenir le projet en vie, j'ai besoin de tourner pendant mes périodes d'écriture. Heureusement, j'ai eu la chance d'avoir des producteurs qui ont compris ma façon de procéder et qui m'ont permis de tourner si j'en avais besoin. Je pense que c'est un luxe.
La première phase d'écriture s'est déroulée en même temps que les premières images du film. Ensuite, l'arrivée des producteurs nous a permis de développer une deuxième phase d'écriture de dossier plus rigoureuse et de recentrer le nombre des personnages à trois. Cette arrivée des producteurs a été un moment de violence pour moi car c'est à ce moment-là que, pour le mieux du projet, il a fallu se séparer de certains éléments et détruire pour mieux reconstruire.
Mais cette étape m'a fait aussi beaucoup de bien, parce qu'en tant que réalisateur on a toujours du mal, au niveau émotionnel et affectif, à se séparer de certains éléments.
Gabriel Piron monteur sur le film Des hommesG. P. : Dès la première session de tournage, on a monté un bout à bout des images du braqueur et on a montré le montage aux producteurs pour qu'ils puissent voir la matière qu'on avait et ce vers quoi on se dirigeait.

C. : L'avantage du numérique était vraiment de pouvoir tourner autant que vous le vouliez puisque vous écriviez presqu'en filmant.
S. Z. : Oui et non, parce que quand j'arrivais sur le tournage, j'avais toujours une idée de ce que je voulais tourner. En plus, avec de tels bonshommes, il faut de toute façon laisser une grande porte ouverte à l'imprévu et aux surprises qu'ils peuvent amener. Mais c'est vrai que le numérique donne forcément plus de liberté. Il permet de tourner beaucoup plus, d'être plus discret, plus léger, plus mobile et de tourner tout seul. Ce que je faisais souvent.

C. : Le fait d'avoir déjà fait un premier montage va-t-il rendre le montage final plus facile ou pas ?
G. P. : Oui, cela permet d'être plus clair sur ce qu'on veut cibler.

C. : La présence du réalisateur à côté du monteur est-elle perturbante ?
G. P. : Cela dépend des phases de travail. Il y a des étapes pour lesquelles sa présence est indispensable. En tant que monteur, je peux faire des essais et développer mes idées en timeline, mais je ne peux jamais m'approprier la matière et décider de la manière dont les images vont être montées. Quand on est vraiment dans la structuration des séquences, le réalisateur doit être là pour dire si une séquence est en trop ou au contraire, s'il faut aller en rechercher d'autres.

C. : Les images qui sont montrées dans la bande annonce sont très belles et très poétiques. Ton intention n'est pas de simplement présenter le portrait de trois personnages ?
S. Z. : L'intention du film était aussi d'utiliser pleinement l'outil cinéma pour parler de choses réelles. J'aime l'image, la photo. J'ai eu envie de travailler les plans. Je trouvais que les vies de ces 3 hommes valaient d'autant plus la peine d'avoir cette dimension cinématographique que c'étaient des vies extraordinaires et épiques à tous points de vue.
Travailler l'image est aussi un moyen d'intérioriser beaucoup plus les propos.

Le réalisateur Stanislas Zambeaux et son monteur  Gabriel PironC. : Dans la bande annonce, on voit un des personnages couper des arbres tout en racontant l'abandon de sa mère. N'y a-t-il pas une antinomie entre ce que nous entendons et ce que nous voyons ?
S. Z. : Ce que je voulais montrer dans cette séquence, c'est que Ben échappe à sa situation grâce à son action permanente. Il raconte des choses très douloureuses tout en faisant dix mille choses en même temps car c'est comme ça qu'il a toujours tenu le coup, et c'est grâce à ça qu'il se tient encore debout.
Ben me dit tout le temps qu'il coupe les arbres pour que d'autres poussent à la place. Il ne s'agit pas d'abattre et de détruire, mais de couper pour que quelque chose de meilleur arrive derrière. Monter dans les arbres est aussi une manière de se rapprocher du ciel. Alors qu'on pense que Ben a atteint le plus haut qu'on puisse atteindre en montant dans les arbres, on apprend, qu'en période de haute saison, il installe des lignes à haute tension sur des pylônes qui sont encore plus hauts que ces arbres. Il va au-delà de ce qu'on pensait être possible.
Ce symbole de l'ascension est présent dans chacun des personnages. 

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