Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2006
 

Deux soeurs de Jasna Krajinovic

Réalité minée.

Aujourd’hui encore, des bombes et des mines anti-personnelles balisent sinistrement la frontière entre le Kosovo et l’Albanie. Souvenirs des raids de l’Otan de 1999, elles sont responsables, chaque année, de dizaines d’accidents, mettant en péril la vie des populations locales. En butte à une réalité économique difficile où domine la précarité de l’emploi, les populations se voient contraintes de poursuivre un travail de déminage, seule possibilité pour certains de se garantir un minimum vital.

Le film documentaire de Jasna Krajinovic, Deux sœurs, suit Violetta et Vyollca, dans ce travail de démineur qu'elles ont appris sur le tas. Affrontant chaque jour les risques d’explosion, travaillant souvent dans des conditions extrêmes, elles nettoient et libèrent les champs et les chemins qu’empruntent régulièrement paysans et villageois.
Portrait au jour le jour d’une existence traversée sans cesse par la mort, Deux sœurs ignore le sensationnel et propose une approche sensible et juste. Privilégiant les séquences en situation, le regard de Jasna Krajinovic et son sens du cadre rendent ses images proches et complices. Progressivement, grâce au montage tout en nuance, nous découvrons et partageons les tensions et les angoisses de ces vies d’exception.
Et c’est par cette lente progression qui organise toute la première partie du film que Jasna Krajinovic réussit un vrai moment de cinéma. Alors que nous sommes de plus en plus immergés dans cette tension qui préside au travail de déminage, le film semble s’arrêter. Et de fait, son propos et sa manière changent radicalement. Soudainement, face caméra, les deux sœurs font le récit d’un accident survenu à l’une d’elles. Avec un sens aigu de la mise en scène, (toute l’exposition du film semble avoir été pensée en fonction de l’impact et de la portée de l’histoire que nous racontent les deux sœurs), Jasna Krajinovic nous donne à entendre une parole unique et terrible. Jouant de la progression dramatique avec beaucoup d’intelligence, elle réussit cette suspension émotionnelle du quotidien et dépasse l’anecdotique au profit d’une universalité implacable. Le récit des deux sœurs nous fait entrevoir la misère d’un monde en perdition qui ne nous est plus étranger, qui est déjà et encore notre monde misérable. Après ça, nous ne pourrons plus voir la vie de Violetta et de Vyollca de la même manière.
C'est sans doute cette évidence qui pousse Jasna Krajinovic à revenir sur le quotidien des deux sœurs, nous montrant combien leur avenir s’annonce sombre. Des démineurs albanais, nouvellement formés, les priveront sous peu de leur travail, obligeant Violetta à s’exiler aux États-Unis.
Et c’est là, sans doute, où le film montre une faiblesse. Nous ramenant dans le particularisme du portrait, dans cette banalité déjà éprouvée, la fin de Deux sœurs désamorce le choc du récit central et tombe dans le détail de circonstance qui, s’il nous touche encore, n’a plus la charge émotive et imparable que Jasna Krajinovic avait si habilement construite.

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