Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2000
 

Au-delà de Gibraltar (ex-Deuxième génération)

Ils ont des vestes en toile imperméabilisées un peu destroy qu'ils ne quittent jamais même sur le plateau de Deuxième génération, lorsqu'ils examinent avec attention, sur la vidéo de contrôle, les plans souvent chahutés (pour être au plus près des personnages) que Michel Baudour cadre Bétacam à la main. Celle de Mourad est bleu foncé et celle de Taylan, kaki à capuche.

On arrive difficilement à les déscotcher d'une équipe qu'ils couvent et qui, pendant que nous nous entretenons avec eux, mange de la soupe et des sandwiches, en toute simplicité, dans un local désaffecté de l'hopital d'Ixelles. Campé à deux cents mètres de là, à l'extérieur, dans le froid piquant de l'automne, ils nous expliquent leur étonnant parcours. On est sous le charme du débit posé, un peu rauque, de Mourad, le crâne à la Ronaldo, et sous celui plus aigu et nuancé de Taylan, la lèvre ornée d'une fine moustache blonde.
Ce duo de choc qui a créé l'événement à Filmer à tout prix avec L'Amour du désespoir, obtenant une mention spéciale du jury, est inséparable depuis l'enfance. La famille de Mourad est d'origine marocaine, celle de Taylan d'origine turque. Les deux familles, à travers leurs fêtes, leur rites, leur vie quotidienne ont permis à nos deux vidéastes de faire leurs premières armes. Ensuite, ce sont les sketches tournés avec les copains du quartier. En participant au concours de vidéogrammes organisé par Filmer à tout prix, ils ne savent pas qu'ils mettent leurs boots dans l'engrenage. Repérés et encouragés par Micheline Créteur, Gérard Preszow, Marie-Hélène Massin, et bien d'autres professionnels, ils décident de poursuivre une aventure qui ressemble à un voyage des Mille et une nuits. Mourad Boucif travaillant dans une Maison de jeunes et Taylan Barman y étant bénévole, ils sont confrontés aux problèmes de la violence, de la drogue et d'une acculturation née d'une perte d'identité et de repères. 
Ils en font un film : Kamel, qui est sélectionné dans de nombreux festivals internationaux et provoque un électrochoc lors de son passage télévision, sur Arte. Hubert Toint voit Kamel, s'emballe et leur propose d'écrire le scénario d'un long métrage basé sur la réalité à laquelle ils se frottent au quotidien. La commission de sélection de la Communauté française de Belgique approuve le scénario de Deuxième génération. Le tournage peut commencer. A leur manière. Comme un film professionnel tourné avec des amateurs. Les personnages ont été construits à partir du comportement de proches, d'amis, de voisins, observés autour d'eux, mais sont suffisamment souples pour que les comédiens puissent les investir de leur propre vécu. On a envie de définir leur souci d'improvisation par cette définition de Carles et Comolli: " l'improvisation est une croyance. Croire en la première fois qu'il y aura toujours une première fois." Le film tourné à Bruxelles s'apparente aux fictions de Jean Rouch (Moi un noir ou Cocorico Monsieur Poulet), grand défenseur du cinéma vérité. Deuxième génération sera kinescopé en 35mm et projeté en salles.

au dela de gibraltarOn connaissait le travelling sans rails, en 2CV (Truffaut dans Les Quatre cents coups), en chaise roulante (Jean-Luc Godard dans A bout de souffle), en vélo (Baptise Andrien dans un film qu'il achève et dont nous vous avons déjà parlé) et, grâce à l'Orbem, il nous a été donné de voir le travelling en chaise de bureau à roulettes, type Kompo ergonomique. Au premier étage de la rue Marché-aux-poulets, dans les bureaux de placements de l'Orbem, l'équipe de Deuxième génération tourne une séquence où Karim est aux prises avec l'administration de l'Orbem, représentée par Hinde. Michel Baudour, jeans noir, chaussettes jaunes assorties à sa chemise, son éternel foulard blanc autour du cou, assis sur un siège de bureau à roulettes, à l'épaule une Betacam Sony digital (équipée d'un zoom Angénieux) est propulsé par un assistant à travers la pièce dans un travelling à la trajectoire rapide vers le bureau où se trouvent face à face Karim et Hinde. Michel est un as de l'éclairage minimum. Il a installé une boîte à lumière genre atelier de photographe de mode et un Kobold pour déboucher les ombres du visage des deux protagonistes. Il nous explique que les couleurs sont un peu écrasées mais qu'on va rattraper la densité lors du kinescopage, d'après les essais entrepris avant que le film ne démarre. La lumière sera froide (bleu-gris-vert) en Belgique et chaude (jaune-orange) au Maroc. Une fille en jeans et en un tee-shirt moulant, les cheveux avec une frange qui lui mange le front, tourne son regard vers nous. Entre leur frange de cils, les yeux brillent d'un vif éclat. Michel fait un geste vague vers elle. Elle rit sans bruit. Michel nous dit : " C'est Mar, une jeune fille de Barcelone, qui m'a écrit après avoir lu l'interview que vous avez consacré à mon travail dans Cinergie.be, dans votre webzine . Elle m'a dit qu'elle avait aimé la façon dont j'envisage le boulot au cadre et à la lumière. J'ai hésité, il fait un geste de la main en décrivant le plateau d'un arc de cercle, puis je l'ai invitée à nous rejoindre comme életro. Elle est très bien. Elle en veut ". Karim (Mourad Maimouni) blue-jeans, veste en cuir noir et chemise à col ouvert et Hinde (Hinde Kaddouri), robe noire, un genre de Knowbot à semelles de dix centimètres aux pieds, sont face à face. Elle appelle un employeur pour lui trouver du travail, avec une tchatche et un accent bruxellois qui font les délices de l'équipe. Sur le bureau un tigre en peluche observe la scène tout comme Gérard Preszow qui, DV-Cam à la main, filme le plan qui se tourne.

Comment vous en parler ? Les problèmes d'un jeune beur, sympa, tendre, convivial, passionné, audacieux, imprudent, écartelé (il a une fiancée au Maroc qui lui est promise de longue date et est amoureux d'une jeune belge), un mec quoi - comme disent les meufs d'aujourd'hui - un vrai, un super-coup, drôle et vivant, entre deux cultures et deux femmes, entre la tradition et la modernité, l'emploi et le chômage, l'intégration et le rejet ou, encore, entre la culture et la nature. Vous allez dire que le sujet a déjà été traité, voyez Little Big man ou Faces. L'acculturation qui fait de l'identité du sujet un vacillement entre assimilation et rejet, tradition et modernité. Of course. Sauf que l'autre, c'est ce qui nous définit, que c'est dans l'autre qu'on s'identifie et même qu'on s'éprouve d'emblée pour répéter le discours du père Lacan (lequel, faut-il le rappeler, nous avait prédit, en constatant les progrès de notre indifférence à l'autre et à son écoute, la montée du racisme et cela en pleine lucarne puisqu'à la télévision dans une émission intitulée Télévision - si, si! -et filmée par Benoît Jacquot sur FR3). Donc un sujet brûlant, d'autant plus brûlant qu'il y a une story autour du désir d'identité. L'amour ou le devoir ? Bien sûr, au niveau du vécu, c'est un étonnement pour les protagonistes, un saisissement d'effroi pour leurs familles.

Justement le regard de Mourad Boucif et Taylan Barman, les réalisateurs, est celui de mecs speedés à la réalité. Pour eux : " It is real, it is life ". L'écriture cinématographique conventionnelle avec sa caméra sur pied, ses images cadrées au cordeau, ses couleurs savamment composées par la déco et éclairée artistiquement par un directeur photo n'est pas propre à épouser le rythme endiablé - une langue orale plus qu'écrite dirait-on en littérature - de ce film. Pas de trucage. On est au plus proche de la vie avec ses interplay, sa fluidité, ses accidents de parcours, ses bégaiements. Il s'agit d'enregistrer ce tremblé, cette vacillation dans le quotidien. Juste la réalité qu'on capte - comment dire, - à brûle-pourpoint, mine de rien (mais mine de près), sans artifice. Naviguant rapidement de la réalité à la fiction. Et vice et versa. De la pulsation, du groove, de la pêche. Comme un lambeau de temps qu'on arrache accidentellement.

Qui sont ces deux phénomènes : Mourad Boucif et Taylan Barman ? " Je les ai rencontrés, grâce à leur travail , nous dit Gérard Preszow. J'ai vu Kamel, leur second film à la télé. Lorsqu'ils ont commencé Deuxième génération au Maroc, j'ai décidé de faire, non pas un making off mais un documentaire sur eux et leur façon de filmer, qu'ils ont d'utiliser la spontanéité et la créativité de comédiens non-professionnels. C'est un film où la réalité rejoint la fiction. Par exemple, Hinde travaille ici, à l'Orbem, comme placeuse et joue donc son propre rôle ; Tu sais qui c'est ? C'est la fille de Francine, l'ilôtière de la police de Saint-Josse qui à joué dans leur film précédent et aura un petit rôle dans celui-ci. Ce qui est chouette c'est que la fiction puisse être débordé par les éclats de la réalité. Dès que le cadre est fixé, ils laissent libre cours à chacun d'improviser." Tout en écoutant Gérard Preszow, Hubert Toint avec ses joues pas rasées, ses moustaches en guidon de vélo qui caractérise son look, tourne ses yeux gris vers nous : "il fallait une équipe légère, attentive et une caméra vidéo pour tourner, même si après coup, le film sera kinescopé en 35mm et projeté en salles avec du son dolby stéréo. " Soudain une voix de stentor couvre la sienne, la chef de service des bureaux 1, 2, 3, 10, 11 jusqu'à 26 s'adresse à ses employés qui observent silencieusement le tournage ( C'est la télé ? C'est Hollywood !): " Tous les agents qui sont là, cet après-midi, doivent partir ! Il n'y a pas de boni. " Silence de mort. Cut.

C'est à la fin d'une séquence tournée dans une aile abandonnée de l'Hôpital d'Ixelles (chambre 334), 63, rue Jean Paquot, que nous arrivons à parler avec les réalisateurs, lors de la pause sandwich du midi. " Mourad et moi sommes des amis d'enfance," nous explique Taylan Barman, en canadienne kaki à capuchon, en regardant Mourad Boucif, en blouson de ski noir, la tête surmontée d'un bonnet de laine noir genre Jack Nicholson dans One Flew over the Cukoo's Nest . "Ca fait plus de quinze ans maintenant. On aimait bien manier la caméra vidéo de la famille, on tournait des petits sketches. Puis, on s'est dit pourquoi ne pas faire de petits films sur le quartier dans lequel on vit ? On a réalisé l'Amour du désespoir qui, ayant participé au concours de vidéogrammes de " Filmer à tout prix ", a obtenu une mention spéciale du jury. Là, on a été repérés par quelques professionnels qui nous ont encouragés à poursuivre notre travail. Dès lors, on a décidé de réaliser, un film sur la toxicomanie, la drogue, un fléau qui frappe tous les jeunes. On a collaboré avec une Maison de jeunes, pour laquelle je travaillais (Taylan y était bénévole). On a repris la caméra, les mêmes personnages et on a tourné Kamel. On a été surpris de l'impact que le film a obtenu puisqu'il a été vu dans de nombreux festivals internationaux et à la télévision. Notre fan club nous a poussé à rencontrer Hubert Toint, un producteur et à entrer un projet à la Commission de sélection des films du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel."

"On a rien changé à notre façon d'opérer avec La Grande décision ou Deuxième génération (le titre n'est pas encore définitif ce 31 octobre), enchaîne Taylan Barman. Sauf par rapport à la production puisqu'on a une équipe professionnelle. Puis, c'est une fiction, on a donc un récit qui parle de ce qui nous tient à cœur, c'est-à-dire ce qui se passe dans notre quartier et de tous les problèmes que l'on a vécu dans nos entourages respectifs. On est plutôt du côté du cinéma vérité (Chronique d'un amour de Jean Rouch, Le Joli mai de Chris Marker) que du cinéma de pure fiction. On travaille avec les acteurs du quartier, des gens qui vivent au quotidien ce qui se passe chez eux. Toujours sur base d'improvisation, le texte dialogué servant de support, d'aide mémoire. C'est le vécu de chacun qui s'exprime devant la caméra, c'est une attitude qu'on a depuis le début et qu'on entend bien préserver." 

"Le scénario a été écrit à partir d'éléments qu'on a pu observer, vivre, poursuit Mourad. On a inventé des personnages suffisamment ouverts, des situations décrites sans trop de précisions, de manière à ce que les acteurs puissent endosser leur rôle avec leur sensibilité, leur émotions et leur langage. D'où l'importance du casting puisqu'il fallait choisir des personnes proches des personnages qu'on avait imaginés. Notre défi sur ce long métrage est que la technique puisse s'adapter au contenu du film, à ce qui émerge du plateau, à la spontanéité des comédiens. On s'est rendu compte que lorsqu'on les laisse libre on obtient des choses justes, des effets de réel qui viennent d'eux-mêmes et que par contre lorsqu'on les oblige à jouer selon un canevas précis ça devient carrément un autre film. C'est à nous de penser aux articulations du scénario, ce que les acteurs n'ont pas toujours en tête. Eux jouent la scène. Notre travail consiste à situer le personnage dans son évolution narrative."

Joëlle Kilimnik et Jean-Michel Vlaeminckx
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