Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2002
 

Diego Martinez Vignatti, chef op et réalisateur

Il en est fier comme Artaban. À juste titre. N'est-il pas le cadreur et le directeur photo de Japon, réalisé par Carlos Reygadas ? Un film qui a raté d'un fifrelin la Caméra d'Or - obtenant toutefois la mention spéciale du jury - au dernier Festival du film de Cannes. Les festivaliers et la presse se sont enthousiasmés pour ces plans tournés en Scope dans les plaines et les montagnes du Mexique.

« Lorsque j'étais enfant à Buenos Aires, nous confie Diego Martinez Vignatti, j'allais tout le temps au cinéma avec ma mère voir des films destinés aux adultes. Elle me faisait la traduction simultanée - la pauvre -, les films parlaient anglais et, bien que n'arrivant pas à lire, je voyais la largeur des sous-titres. Mon premier souvenir marquant est The Wall d'Alan Parker. À l'âge de dix ans, je trouvais ce film assez extraordinaire.J'allais tout le temps au cinéma. C'était le divertissement de la classe ouvrière. Ça ne coûtait pratiquement rien. Adolescent, ça m'a permis de découvrir le cinéma italien des années septante : Amarcord de Fellini, Novecento de Bernardo Bertolucci ou de vieux films que je regardais, à la télévision avec ma mère, Stromboli de Rossellini. Étant issu d'un milieu ouvrier, je n'avais jamais rencontré un artiste de ma vie. J'avais dix-sept ans, je devais faire des études et ayant le privilège de pouvoir aller à l'université, j'ai choisi le droit. À l'époque, je croyais dans la justice, dans la vertu des lois. Et lorsque j'ai obtenu mon diplôme, je n'y croyais plus. Mais pendant mon passage à l'Universitad Nacional de La Plata, j'ai suivi des cours de photo, de cinéma et d'écriture du scénario. Il y avait des écoles de cinéma à Buenos Aires mais j'étais curieux de connaître le vieux continent, de découvrir un autre monde que l'Argentine qui pour moi n'était pas le centre du monde. Je voulais connaître d'autres pays, d'autres coutumes, d'autres métiers. J'ai opté pour l'Europe plutôt que pour l'Australie ou les États-Unis qui ne m'intéressaient pas beaucoup. Né dans un pays neuf, j'étais à la recherche de mes origines : ma famille venait d'Italie. Tout ça pour me rendre compte que j'étais le plus Argentin des Argentins et que mes grands-parents avaient coupé net avec leur pays d'origine en arrivant en Argentine, pays qui a assimilé de façon heureuse tous les immigrés, un peu comme cela s'est passé aux États-Unis. C'est la seule belle histoire de mon pays. Cela se passait avant la perte de l'innocence, avant le coup d'État des forces armées. »

Diego part donc pour Madrid où il travaille dans une multinationale d'agriculture biologique. Ce qui lui permet de gagner confortablement sa vie. Au bout d'un an, il estime avoir suffisamment épargné que pour s'offrir des études de cinéma. « Il n'y avait que deux écoles intéressantes, la FEMIS et l'INSAS. Un ami m'a parlé de l'INSAS et je me suis retrouvé avec un millier de candidats à passer l'examen écrit à l'auditorium Paul-Émile Janson de l'ULB. »
Diego réussit une sélection d'autant plus impitoyable que l'école n'accepte qu'un seul candidat extracommunautaire par an. Il choisit l'image. L'école ne lui suffisant pas (« je voulais faire des films »), il participe durant ses trois années d'études au tournage de nombreux films comme électro, machino, assistant et chef-op. Au nombre de ces films, Le Temps d'une pose de Marie Gaumy. « C'est un film intéressant, précise-t-il, ce ne sont que des images, il n'y a pas de parole. » Outre son métier de cadreur et chef-op (il aime faire les deux), il réalise des films.
« Tango Nocturno, mon tout premier film, que j'ai fait à l'INSAS, était articulé autour d'un plan-séquence de trois minutes sur le tango. C'est très difficile de filmer le tango parce que l'essentiel se passe dans les jambes et dans les pieds. Certains films se focalisent sur les torses où les visages. C'est une erreur totale. Il faut savoir danser pour le filmer. Dans mon film, on ne voit que des jambes et des pieds. Pour filmer le tango, il faut poser la caméra au sol. En revanche, Le Vin est à moi est une fiction. C'était la première fois que je travaillais avec des comédiens, toujours avec des moyens minimum : il a coûté 3 000FB. Cela parle d'un sujet qui m'est très cher, le déracinement. L'histoire d'un Italien de Belgique qui s'est fabriqué une Italie fantastique. »
La rencontre de Diego avec Carlos Reygadas date du concours d'entrée à l'INSAS. Celui-ci n'a pas été retenu par l'école. Ce qui ne l'empêche nullement de réaliser des films. « Le premier court métrage sur lequel j'ai travaillé comme chef-opérateur est aussi le premier film de Reygadas. On a fait trois courts métrages ensemble (Adulte, Prisonniers, Maxhumain) et Japon, le long métrage qui a fait événement au Festival de Cannes 2002. Carlos voulait que le film ait un format panoramique. On a donc tourné en Scope avec une caméra Super 16 (une Arriflex SR2). Cela fonctionnait très bien. C'est grâce à Gaspard Noé que nous avons obtenu l'objectif permettant d'y arriver. Le problème était que la vue à l'oeilleton était anamorphosée, il fallait faire une correction mentale, un petit exercice intellectuel, mais au bout de quatre ou cinq jours j'avais l'habitude. D'autant qu'on avait fait de nombreux tests. » Par ailleurs, Diego Martinez Vignetti a fait l'image d'Insomnie de Damien Chemin.
Sur la différence entre l'image et la réalisation, Diego n'a pas de problèmes d'ego. « Quand je vais au cinéma, je vais voir un film. Ce n'est que lorsque le film ne me plaît pas que je regarde l'image. Lorsque je fais l'image d'un film, je ne cherche pas à m'exprimer. Je n'ai pas de problèmes avec les réalisateurs.. Ce que je cherche, c'est qu'ils puissent exprimer leur point de vue. C'est leur film. Je n'ai aucune frustration puisque je réalise des films moi-même, comme Nosotros. J'aime le cinéma d'auteur. C'est très bien qu'il existe et se développe en Belgique. J'adore Rosetta. Un de mes rêves serait de tourner avec Jean-Pierre et Luc Dardenne. »
Lorsqu'on lui demande ses réalisateurs préférés, il dit avoir un goût très éclectique. « J'adore Cassavettes, Bresson, les frères Dardenne, Abbas Kiarostami, les premier films de Coppola et Scorsese : Apocalypse Now, Raging Bull, Mean Streets. Bien sûr, il y a aussi l'usage du temps qui est passionnant chez Wong Kar Wai, mais je voudrais citer un cinéaste argentin malheureusement peu connu : Hugo Santiago, et particulièrement  les Autres, un film réalisé à partir d'un scénario de Borges et Bioy Casares qui ne sont pas trahis à l'écran, au contraire ! »
Inutile d'ajouter que ce boulimique de la pellicule prépare un documentaire et un long métrage de fiction qui se feront dans les mois qui viennent.

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