Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/1999
Mots-clés : rencontre,
 

Dis-moi Doc

Cinergie : Comment est née l'idée de réaliser un dictionnaire des documentaires et quelles ont été les difficultés rencontrées ?
J.A. : Non. L'unité de style vient, je crois, de notre souci de brièveté et l'unité de ton, de notre désir de ne pas faire acte de censeur : notre premier principe rédactionnel était de garder cette limite où la critique est posée mais ne détruit jamais l'intérêt que nous pouvons avoir pour cette oeuvre. Et tous les rédacteurs ont accepté cette règle et ont joué le jeu. Notre deuxième principe était beaucoup plus flou. Il portait sur la nature des critères scientifiques et rigides, s'il en existe, qui permettent de faire la distinction entre le reportage et le documentaire, le documentaire et la fiction, la fiction et l'expérimental, etc. Quand on va au fond des choses, toutes ces séparations perdent de leur sens et je trouve cela très bien. Ainsi, de temps en temps, nous avons dû laisser de côté ces problèmes de définition. Par exemple, je ne peux pas dire que Olivier Smolders soit un documentariste pas plus que Thierry Knauff et pourtant, ils participent à un certain cinéma du réel et ont leur place dans ce dictionnaire. Ces confrontations parfois difficiles avec des films ou des auteurs ont été passionnantes : découvrir combien les démarches et les oeuvres des réalisateurs abordés s'interpénétraient et se répondaient bien souvent m'a fait mieux comprendre combien le cinéma belge est au coeur de ce débat entre fiction et documentaire et y donne une réponse originale.

C. : En lisant l'introduction au dictionnaire, il me semble que l'un des critères d'approche des réalisateurs tient à la façon dont un cinéaste se situe par rapport au monde en tant que regard cinématographique.
J.A. : Justement, en faisant ce dictionnaire, j'ai découvert un territoire qui appartient au seul cinéma et ça, c'est vraiment important. Ce territoire vient de cet effet de tissage, d'interpénétration et c'est l'un des traits singuliers de notre approche du documentaire qui est beaucoup moins rigide qu'ailleurs. Ici, ça bouge et même ça bouge beaucoup et dans tous les sens. Il y a de multiples réalités en jeu et c'est formidable.

C. : En vous écoutant parler de découverte, je me demandais si votre point de vue avait changé en cours de travail, si vous aviez découvert de nouvelles pistes, d'autres approches, eu des surprises ?
J.A. : Bien sûr. Par exemple, je me suis rendu compte qu'il y avait en Belgique une réelle tradition qui remonte aux origines du cinéma. Dans ce pays, le documentaire n'est pas une mode télévisuelle née de la dernière grille qu'il faut remplir. Il y un pragmatisme, un sentiment du réel qui est très important et qui couvre toute l'histoire de notre cinéma. Ce que je n'avais jamais si bien vu, c'est à quel point il est lié à une invention formelle, c'est-à-dire qu'il existe un regard qui amène directement une réflexion sur le cinéma et qui évacue, si l'on veut, la tentation purement informative du reportage. En composant ce dictionnaire, j'ai découvert que c'est peut-être en Belgique que s'est transformé le commentaire désincarné style France Culture en une parole singulière du réalisateur. C'est en Belgique qu'il y a eu des auteurs qui ont pris la parole et développé le " je " comme mode d'expression. Pas seulement Boris Lehman, pas seulement Chantal Akerman mais Mara Pigeon et plein d'autres . C'est ici qu'est apparu ce " moi je vous parle " qui suppose un regard vraiment personnel, n'excluant jamais l'autre, et qui est une ouverture vivante et intéressante sur le monde parce qu'il a une sensibilité, une émotion et qu'il échappe aux limites d'un didactisme ou d'un militantisme froid, sec et toujours extérieur. Avant ce travail, je ne m'étais jamais rendu compte à quel point le cinéma était présent dans le documentaire et combien ce dernier avait servi de laboratoire de recherche, beaucoup plus que la fiction, parce qu'entre autres il avait été dès le départ soumis à une pauvreté économique qui le marginalisait et lui conférait une certaine liberté d'invention : le bricolage. 

C. : Ces fameux bricoleurs de génie qui d'une certaine manière, sont les réels artisans de ces cinémas de Belgique.
J.A. : Si l'on veut. Pour moi, la Belgique a inventé la pauvreté intelligente. Puis ensuite cette espèce d'invention a évolué et aujourd'hui apparaît un revers qui m'inquiète terriblement : la télévision qui, au point de départ, a permis au documentaire d'être vu et d'exister, est en train de le tuer aujourd'hui par ses enjeux commerciaux, l'audimat, les grilles horaires, les contraintes de durée, de sujets porteurs, de marchés, etc . La télévision veut aujourd'hui des produits qui correspondent à ses exigences, ce qui ne répond certainement pas aux démarches de nombreux réalisateurs. Je vois dans cette évolution un dramatique mouvement de fermeture. Il n'y a plus de sujet, il n'y a plus que des dossiers productionnels susceptibles d'amener des auditeurs ou des spectateurs.

C. : Il y a une quantité de gens que je ne connais pas du tout, c'est incroyable, cela donne envie d'aller à la découverte. La sortie de ce dictionnaire va-t-elle s'accompagner d'une rétrospective, par exemple à la Cinémathèque ?
J.A. : Effectivement, une telle rétrospective verra le jour en février ou mars 2000. Gabrielle Claes me l'a demandé et elle s'accompagnera d'une journée de réflexion sur le documentaire qui s'attachera à répondre à certaines questions comme : que signifie filmer l'autre ou parler d'un cinéma à la première personne. Cette journée essayera aussi de préciser les courants, les écoles, les familles, les tribus, les tendances à l'oeuvre dans le cinéma documentaire contemporain.

C. : Et pour ce qui en est des nouvelles technologies ?
J.A.
 :Eh bien ça, je dois dire que je n'y ai pas du tout réfléchi et que je laisse la suite de l'aventure à L'image, le monde, qui me semble toute désignée pour répondre à cette question. Ce qu'il y a d'étonnant c'est ce mouvement de transmission. La Cinémathèque a couvert le " cinéma film " en se limitant pratiquement aux longs métrages ; nous, nous avons fait la vidéo, la télévision, le court métrage, toutes longueurs confondues et maintenant il faudrait effectivement commencer à travailler sur les nouvelles technologies, ce que la revue de Patrick Leboutte se propose de faire.

C. : Finalement, d'autres projets ?
J.A. : Tout à fait. D'abord un autre dictionnaire. Comme toute l'équipe, j'ai beaucoup travaillé, j'aime ça, c'est stimulant, avec comme résultat que nous nous sommes dit que nous allions nous lancer dans un autre dictionnaire, portant sur le cinéma expérimental, qui serait comme un complément à ce que nous venons de faire.
Ensuite actualiser celui-ci quand il sera épuisé. Toute réédition demandera des ajouts et quand on voit la vitalité du documentaire, il y a encore beaucoup de travail en perspective.

C. : On pourrait envisager qu'un tel outil se retrouve un jour sur le net où, à partir du travail actuel, son actualisation ne poserait plus de problèmes ?
J.A. : Tout à fait, c'est son lieu futur. Tous les étudiants sont sur le net, par exemple. Une recherche passe par cette nouvelle communication et une mise sur le net ne me semble pas improbable même si mes sympathies vont vers le livre.

Dic Doc, sous la direction de Jacqueline Aubenas, édité par la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles, Bruxelles, 1999, 453 pp.

Jacqueline Aubenas : Le Dic Doc, (dictionnaire des documentaires) trouve son origine dans la politique éditoriale du CGRI qui avait déjà à son actif trois brochures : un hommage à André Delvaux et deux catalogues raisonnés portant sur les films d'Henri Storck et les films de Chantal Akerman. Face au nombre impressionnant de réalisateurs oeuvrant dans le domaine du documentaire, qui y sont reconnus et qui y développent des parcours intéressants et singuliers, nous avons pensé qu'il était important de rendre compte d'une telle diversité. 

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