Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Djo Munga, réalisateur du très explosif Viva Riva

Djo Munga, réalisateur du très explosif Viva Riva, est également producteur à Kinshasa. Partant de son désir de tisser une structure cinématographique au Congo, il allie aides à la réalisation avec formations. Avec l'aide du Centre Wallonie-Bruxelles International, il a mis en place un cycle annuel de formation en audiovisuel, à Kinshasa. Lors d'un de ses passages à Bruxelles, nous le rencontrons, curieux d'en savoir davantage sur cette école naissante, inspirée par l'enseignement de l'INSAS d'où il est sorti.

Cinergie : Comment vous est venue l'idée de mettre sur pied une formation en audiovisuel à Kinshasa ?
Djo Munga : J'ai fait mes études à l'INSAS en réalisation. Ensuite, quand je suis sorti de l'école, j'ai travaillé dans la production de différents films et téléfilms en régie ou en tant qu'assistant.
J'ai préféré faire mon premier long métrage à Kinshasa plutôt qu'ailleurs, car, d'une part, c'est ma ville natale et surtout, j'avais beaucoup de choses à raconter sur cette ville. Afin de mieux nous situer, nous étions en 1999-2000, la situation était assez difficile. Quand je suis arrivé à Kinshasa, j'ai commencé à travailler comme producteur de documentaires à la télévision. Cette expérience m'a permis de découvrir le Congo sous différents aspects, notamment dans ses difficultés à produire, dans le sens où il n y a pas d'écoles de cinéma en tant que telle. J'étais fortement sollicité par des personnes qui voulaient que je lise leurs scénarios ou que je regarde leurs images, mais je trouvais qu'un soutien individuel était moins efficace qu'une réponse plus globale. De là est née l'idée de faire un projet de formation en réalisant un ou deux exercices comme j'en avais faits moi-même à l'école. À la même époque, j'ai rencontré Laurent Gross, un de mes anciens professeurs de l'INSAS devenu directeur. Je lui ai parlé de mon intention de créer cette formation que je voulais étaler sur une plus longue durée que ce qui se faisait d'habitude au Congo. Nous avons décidé de mettre sur pied un cycle initial de 7 à 8 semaines avec des professeurs venant de Bruxelles, pour ensuite travailler en atelier pendant 7 à 8 mois durant lesquels les étudiants pouvaient refaire leurs exercices.
En bout de course, les exercices réalisés étaient d'une qualité surprenante. Nous avons choisi quatre portraits documentaires, nous les avons terminés et présentés au festival de Berlin sous l'intitulé Congo 4 actes. Ils y ont été sélectionnés ainsi qu'à de nombreux autres festivals depuis.

C. : Cette formation d'un an a été une expérience unique ou s'est-elle répétée ?
D. M. : La première formation s'est déroulée en 2007-2008. Depuis, nous rouvrons un nouveau cycle. Nos moyens nous permettaient de recevoir un maximum de 7 étudiants par cycle. Pour l'année à venir, 2012-2013, nous allons pouvoir accueillir 15 étudiants. La formation est entièrement gratuite, et nous insistons pour la maintenir sous peine de tomber dans les travers d'un enseignement réservé à une élite. Nos étudiants sont sélectionnés sur base de leurs motivations, de leur vision du monde et sur base de travaux déjà réalisés. L'an dernier, nous avions reçu 80 candidats. Nous faisions venir des enseignants de Bruxelles au Congo sur une période de 7 à 8 semaines pour une formation intensive sur le langage cinématographique. Ensuite, je continue le travail avec les étudiants en dirigeant leurs exercices. Tous les 2 mois, un professeur revient pour soutenir les travaux, les exercices, et discuter avec les étudiants. Ces ateliers durent depuis 3 ans et nous avons désormais envie que cette formation prenne une forme plus proche d’une école de cinéma, avec plus d'enseignants, plus de cours théoriques, plus de pratique, mais toujours avec le même esprit : développer des documentaires qui relatent la réalité congolaise.
Nos ateliers ont formé plusieurs réalisateurs et techniciens qui ont travaillé sur différents tournages dont le mien, sur Viva Riva !

C. : Quelle image de Kinshasa voulez-vous donner à travers cette formation ?
D. M. : Il n’y a pas une image particulière que nous voulons donner de Kinshasa. Je voudrais que chaque étudiant trouve sa voie. Je ne vais pas chercher les sujets pour eux, mais je les aide à les développer, à trouver leur point de vue de cinéaste ou de technicien. Les films naissent de cette rencontre entre eux et le monde dans lequel ils vivent.

C. : De quels enseignants ou exercices vous êtes-vous le plus inspirés pour établir votre programme de travail ?
D. M. : Je me suis beaucoup inspiré d'un mélange de deux exercices que j'ai reçus à l'INSAS. Le premier, c'est un exercice de découpage que l'on faisait avec Stijn Coninx, à travers lequel il nous apprenait la grammaire des plans. Le deuxième exercice, c'est celui donné par Thierry Odeyn, où l'on travaillait sur le réel, faire un documentaire sans voix-off ni musique, trouver sa propre voie, ce qui est exactement la philosophie des films de Congo quatre actes. À ces exercices, se sont ajoutées les différentes influences que j'ai eues au cours de mes années de travail, lorsque je travaillais comme producteur exécutif pour la BBC et pour ARTE.

C. : Imaginez-vous un projet d'échange d'élèves entre Bruxelles et Kinshasa ?
D. M. : Non, nous n'en sommes pas encore là ! Nous sommes vraiment au début, on vient de passer d'une phase expérimentale qui a duré 3 ans, vers une nouvelle phase plus stable et plus établie. On pourra peut-être réfléchir à comment créer des échanges permettant à des élèves de venir faire des formations complémentaires à l'INSAS, mais ce sera pour plus tard. Il ne faut pas aller trop vite. Le but, c'est plutôt de créer quelque chose d'harmonieux, où les gens se développent et trouvent leur juste mesure.

C. : Vous vouliez tout simplement répondre aux attentes de candidats réalisateurs et vous voilà créateur d'une école de cinéma !
D. M. : C'est vrai qu'au départ je recevais des DVD, des scénarios, des articles. J'envoyais mes commentaires, mais cela me prenait beaucoup trop de temps d'aider tout le monde, individuellement. Mais je ne voulais pas les décevoir et leur dire de se débrouiller tout seul, ce n'est pas pour autant que je m'imaginais lancer une formation. C'est venu progressivement, ça s'est fait petit à petit. Je ne dirais pas que je suis le fondateur d'une école de cinéma car, selon moi le Congo n'est pas un pays adapté pour le cinéma, je pense qu'une école de cinéma ne peut exister que dans des pays riches, car il faut une infrastructure, un environnement dans lequel travailler.
Ce n'est pas vraiment une école de cinéma, mais plus un atelier qui se développera progressivement. Ce sera, à mon avis, plus proche de l'institut que de l'école de cinéma. Il faut aussi adapter l'enseignement aux étudiants. Du fait de l'écroulement du système scolaire congolais, les gens ont des niveaux totalement différents.

C. : Est-ce que les films Congo quatre actes ont été montrés au Congo ?
D. M. : Oui, nous avons organisé des projections dans des écoles, des lieux publics, mais pas encore à la télévision. Le fait est qu'il faut payer pour montrer quelque chose à la télévision à Kinshasa, et c'est un principe avec lequel je ne suis pas d'accord.

La magie de Congo quatre actes, c'est son aspect décomplexé. Ce n'est pas un occidental ou un journaliste qui débarque qui raconte, personne ne doit se justifier. On y trouve cette fraîcheur qui se dit « moi j'habite ici et voici l'hôpital au coin de ma rue ». J'ai vu grandir chez mes étudiants le plaisir de découvrir le langage cinématographique et le plaisir de travailler le réel. Prenons l'exemple de l'étudiant qui avait choisi de travailler sur des sujets économiques. Pour ça, il a fait certaines recherches, et en les faisant il a découvert cette mine, avec ces femmes et ces enfants qui y travaillaient. Il a voulu en parler, il a trouvé là quelque chose qui l'a touché et dont il avait envie de parler. Il y a eu une sorte d'interaction entre la rigueur de sa recherche et la façon dont il a été touché. Comment une émotion personnelle rencontre un sujet...

Dimitra Bouras et Aurélie Alhadeff
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