Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2002
Mots-clés : comédien, rencontre,
 

Dominique Standaert à propos de Hop!

Et Hop...!
Naturellement prolixe, Dominique Standaert devient intarissable lorsqu'on aborde ses sujets préférés: la photographie, le cinéma et tout particulièrement son dernier film Hop! Mais l'ennui est totalement absent de ces explications, tant on sent passer l'enthousiasme du réalisateur pour son bébé. C'est une aventure peu commune qui a amené sur nos écrans l'histoire de Justin, de Frans et de Gerda. L'oeuvre est anticonformiste, les contradictions ne manquent pas, les questions non plus. Le scénario est farci de problématiques d'une brûlante actualité, mais on les aborde sous l'angle d'une comédie sociale oscillant entre dénonciation acerbe et bonhomie belgo-belge. Le film est tourné en noir et blanc, mais avec les techniques les plus modernes de l'imagerie digitale. Il est financé tant par la communauté française que par la communauté flamande, réalisé et joué dans les deux langues nationales. Il est produit et réalisé par un cinéaste au long parcours de directeur photo et d'assistant réalisateur qui franchit enfin le cap du premier long-métrage, à 45 ans. On vous laisse donc en compagnie des propos que Dominique Standaert (Gros Plan) nous a confié, devant un plat de spaghetti. Libérons la parole. Et hop!


Sur le temps pris avant de passer à la réalisation de son 1er long-métrage
Je mûrissais depuis quelques années le projet de faire un long-métrage, mais il fallait que les conditions soient réunies. Tout d'abord, en cinéma, on a le droit - ou si vous préférez, le devoir- d'acquérir de l'expérience. Pour moi, on n'est pas un réalisateur en sortant de l'école, à 20 ou 25 ans. Pour le devenir, il est indispensable de travailler avec d'autres personnes, d'apprendre à maîtriser le medium. Ensuite, j'ai profité des structures qui, en Belgique, favorisent l'éclosion de nouveaux réalisateurs avec des projets originaux. Par exemple, le premier collège de la commission de sélection des films, qui a clairement pour mission de détecter et d'encourager les artistes, d'aider les projets à naître. A l'heure actuelle, sur trois projets qui lui sont soumis, il y en a un qui passe. Par rapport à ce qui se passe à l'étranger, c'est énorme. Bien sûr, tous les projets qui passent ne se réalisent pas, mais cela montre qu'il y a une volonté d'ouverture; qu'on ne crée pas une race de dinosaures qui maîtrisent toute l'économie du cinéma. Enfin, il fallait que se présente un sujet qui me donne confiance, me permette d'ouvrir mes ailes. Un sujet dont je puisse me dire: "C'est pour moi, et je vais le traiter de telle manière".

Sur le choix du tournage en vidéo professionnelle haute définition HDCAM Cinéalta 
J'avais, dans un premier temps, établi un budget pour un film en super 16mm. Mais un de nos principaux partenaires (Canal + France, pour ne pas le nommer) nous a lâché en dernière minute, ce qui fait que nous nous sommes retrouvés avec les 2/3 du budget initial. J'ai donc remis mon projet sur le métier. Je voulais faire ce film dans une économie saine, c'est à dire avec du personnel déclaré et payé au tarif normal. Pas question de transiger là dessus. Ensuite, je savais que le plus important, n'est pas le support, mais le nombre de jours de tournage. Si j'ai le choix entre tourner 20 jours en 35 mm et pour le même prix, tourner 30 jours en HD, je choisis sans hésiter la deuxième solution. Ce qui fait la qualité d'un film, c'est qu'on a le nombre de plans qu'il faut, qu'on n'a pas une pression infernale sur les épaules et donc qu'on peut faire quelque chose de tenable. Une des économies les plus importantes que je pouvais réaliser, c'était de tourner en vidéo. Je pensais au Beta-digital, nettement moins cher tout en offrant quand même une qualité appréciable, mais à ce moment-là j'ai appris que Sony présentait ses nouveaux modèles de caméra Cinéalta, et Promimage m'informait de la possibilité d'obtenir un financement complémentaire si on employait des nouvelles technologies en Wallonie. Il y avait là une piste à creuser. 
Je dois à cet égard rendre un hommage au courage et au travail de Promimage car, quand j'ai commencé, personne ne savait comment on allait finir le film. On ignorait si le matériel pour le montage, le kinéscopage etc. existait? Où? A quel prix? Promimage m'a permis de prendre le risque et m'a aidé à sortir de cet imbroglio technique. Merci à eux.

Sur le choix du noir et blanc (et en HD en plus!)
La première raison de mon choix du noir et blanc, c'est que je l'aime. Outre le cinéma, ma première passion c'est la photographie, dans laquelle j'ai appris à goûter vraiment la beauté de cette technique, avec les contrastes, les richesses de gris, etc. Par ailleurs, j'avais déjà tourné un film, en noir et blanc, avec mon directeur photo, Rémon Fromont (Eau Ndlr, link). Je savais ce dont il est capable et j'avais confiance dans notre capacité de le faire ensemble. La troisième raison est d'ordre économique, dans la mesure où je voulais dominer complètement ce que je faisais, et que je n'avais pas les moyens de maîtriser la couleur des décors comme je l'aurais souhaité. Enfin, j'avais l'impression qu'en travaillant en couleurs, j'aurais un rapport trop brut à la réalité, que j'allais tomber dans un effet documentaire ou faux reportage que je ne voulais surtout pas. Je voulais au contraire que le spectateur puisse s'approprier cet univers, qu'il ait un espace pour fixer son imaginaire.

Sur le résultat technique final
Sincèrement, je suis épaté. Evidemment, j'ai vu les images comme peu de gens les verront. Avec Rémon Fromont, j'ai participé à l'étalonnage et ce qu'on a vu sur moniteur HD, c'était merveilleux. J'ai aussi eu l'occasion d'assister à la seule projection qui ait eu lieu en vraie haute définition: les images du disque dur directement sur l'écran via le plus récent projecteur Barco, et c'était sublime. Je n'ai jamais vu un noir et blanc avec des dégradés et des gris aussi subtils. Extraordinaire! Cependant, pour des raisons techniques, les copies qui circulent ont été tirées sur pellicules couleurs, qui n'offrent pas le même rendu que les pellicules noir et blanc. Il y a parfois des dominantes, et on a dû compenser de nombreux paramètres. Là, la qualité de l'image dépend malheureusement beaucoup de la copie et des conditions de projection: la puissance du projecteur, sa luminosité, le contraste de l'objectif, la qualité de l'écran etc. Mais grosso modo, je suis très content, oui.

Un sujet grave sur un ton léger?
Hop! est une comédie qui n'en est pas vraiment une. S'il y a des pointes d'humour, on y aborde aussi différentes choses graves: le terrorisme, l'immigration, les expulsions, que je n'ai pas voulu traiter d'un ton désinvolte. Il y a de l'humour, certes, mais l'humour est une arme beaucoup plus forte que l'indignation forcée ou les lamentations permanentes. Je ne voulais pas non plus rentrer dans la critique facile et manichéenne. Si je présente sous un jour acerbe des policiers ou des fonctionnaires de l'office des étrangers, ce n'est pas en tant qu'individus, mais comme les rouages d'un système qui ne marche pas comme il devrait.
Le scénario est parti d'un fait divers: un nigérian avait été expulsé de Belgique alors qu'on avait perdu la trace de son fils. Quand j'ai appris cette histoire, je me suis senti à la place de l'enfant. Je me suis demandé quel regard il porterait sur notre monde et j'ai essayé de développer ce regard d'enfant. C'est une fiction où il y a plusieurs histoires mais surtout deux personnages: celui de Justin, et puis Frans, son comparse, qui est un ancien terroriste. Cette confrontation me permettait de faire une réhabilitation de personnages que je trouve intéressants: ces vieux idéalistes, issus de la contestation des années 70, qui, à un moment, se sont retrouvés en position d'oubliés de l'histoire. Mais je ne pouvais parler ces "terroristes" qu'à la condition d'avoir cet aveu: "un jour j'ai joué avec la dynamite et j'ai été trop loin". Pas facile de mettre cela dans la bouche de mon personnage. Là, j'ai trouvé le moyen en imaginant ce qui se passerait si un ancien CCC devait rencontrer un enfant sans papiers en fuite. Peut être que son idéalisme pourrait entraîner une rédemption. C'est ce que j'ai voulu dire avec ce film.
Mais cette confrontation n'est possible que grâce à un troisième personnage: Gerda, figure maternelle qui fait le lien entre Justin et Frans. Au départ, Gerda est née de mon envie d'introduire une histoire d'amour. Mais aussi, vous remarquerez que sur environ 40 personnages, il n'y a que deux femmes dans mon film. Ce sont deux personnes que tout oppose, physiquement, intellectuellement, socialement. Mais ce sont aussi des femmes de tête, et on peut se dire que le film ne serait sans doute pas le même sans ces deux personnages très forts.
J'aime aussi beaucoup Gerda parce qu'elle a une détermination constante par rapport à la vie qu'elle a choisi, en même temps qu'un côté maternel. Antje De Boeck confère à ce personnage de cinéma une crédibilité et une force d'attraction que personnellement je trouve fabuleuses.


Un film belgo-belge
Un film où on mélange les langues, les acteurs, les équipes, je pense que j'aurais eu beaucoup de mal à le tourner si je ne l'avais pas produit moi-même. Mais ce qui est formidable, c'est qu'il a été soutenu par les deux communautés avec le même enthousiasme. Je dirais même que lorsque le film a failli s'arrêter du fait de la défection de notre partenaire principal, la communauté flamande a été la première à dire qu'il fallait que le film se fasse, et à rajouter deux millions au budget pour rendre les choses possibles, malgré le fait que le film soit dialogué majoritairement en français. Wallimage a également joué un rôle prépondérant. Quant au casting, je suis encore très heureux d'avoir pu réunir autant de comédiens des deux communautés. A l'écriture, j'avais pris beaucoup de peine pour soigner les personnages secondaires, qu'ils ne soient pas seulement des faire-valoir ou des éléments du décor. Si on a une clé qui est le scénario, on a cette force, en Belgique, que les gens sont ouverts aux belles idées. Même des comédiens comme Antje De Boeck ou Jan Decleir, qui croulent sous les demandes et les projets, ont accepté de s'investir dans des conditions plutôt inconfortables. Parce que ce n'était pas une grosse production. Les vedettes allaient se servir leur café. Et l'ambiance sur le plateau était à l'avenant. L'équipe elle-même était un mélange de flamands et de francophones, et la sauce a pris constamment.

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