Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2003
01/03/2003
 

Dossie Ateliers : Le Centre de l'Audiovisuel à Bruxelles (CBA)

Le CBA est ce qu'on appelle un atelier d'accueil. Son rôle, pourtant, ne se limite pas à l'accueil de réalisateurs déboussolés qui ne savent à quelle porte frapper : le CBA, c'est bien plus que cela - de l'aide au financement à la promotion, l'atelier ne brûle aucune étape, s'enquiert d'aider, du début à la fin, les cinéastes porteurs d'un projet ambitieux et créatif. Mieux qu'une maman poule, le CBA incarne le partenaire privilégié de tout réalisateur, chevronné ou débutant. Un cas unique dans le paysage cinématographique belge. Visite des lieux et rencontre avec les concernés.

Pour trouver les bureaux du CBA, rien de plus simple, surtout quand on est journaliste chez Cinergie... Il suffit de descendre deux étages ! Logés à la même enseigne, nous serons quand même tentés de rester impartial, même si entre voisins, on partage le même thermos et les toilettes. Faisons comme si, donc... 19F, avenue des Arts : facile, c'est juste à côté de la station de métro Arts-Loi. Dans une vieille maison de maître entièrement occupée par des fanatiques du 7e Art (de la Fondation Henri Storck au Centre du film sur l'art), le CBA occupe tout le premier étage : on y trouve le bureau de la secrétaire générale Kathleen de Béthune (malheureusement trop occupée pour répondre à nos questions, puis au Festival de Berlin) et de la responsable promo Karine de Villers, celui de Christine Thonet, assistante à la production, puis, trois fois zut, des chaises vides normalement occupées par Thierry Detaille (distribution) et Stacis Stoupis (conseiller technique). Le but n'étant pas de revenir cinq fois sur la semaine (le côté « enquête sur le vif » étant ici primordial), nous nous serons donc limités à l'interview d'une seule (charmante) personne, Karine. Je dis « nous », puisque Luc Petitot de cineuropa.org m'aura accompagné gentiment pour mettre tout ça en boîte et ainsi permettre au monde entier de voir (et revoir) des extraits de cette interview-fleuve, sur le web. Elle est pas belle, la vie ? Donc acte.
« Le CBA, c'est le Centre de l'Audiovisuel à Bruxelles, plus précisément un atelier subventionné par le Ministère de la Communauté française et par la Commission française de la Culture, qui co-produit des longs et courts métrages documentaires, et dont la particularité consiste à suivre un projet depuis la production jusqu'à la promotion ». Le CBA se donne pour objectif d'accompagner le réalisateur dans son acte créatif, de ses balbutiements jusqu'à sa consécration, sur nos écrans - de cinéma et de télévision. Pour confirmer les dires de Karine, quoi de mieux, évidemment, que de rencontrer quelqu'un qui en a fait concrètement l'expérience ? Aussitôt dit, aussitôt fait (ou presque : vos serviteurs n'ont pas encore le don d'ubiquité) : Karine nous donne le numéro de téléphone de Massimo Iannetta, le réalisateur de La décomposition de l'âme, un documentaire sur l'aliénation carcérale (pour faire très bref) co-produit par le CBA et qui vient de remporter le FIPA d'Argent au festival de Biarritz.

Direction le café Belga, où le cinéaste m'a donné rendez-vous (Luc Petitot n'était cette fois-ci pas de la partie) pour boire un pot et discuter. Et de confirmer, avec fougue, ce que Karine disait : « C'est clair que le CBA assure un suivi formidable. Dans les autres ateliers [de production], on met davantage l'accent sur la fabrication du film. Or, il faut vraiment que toute la chaîne suive, du repérage jusqu'à la visibilité du film, et sa rentabilisation. Et ça, c'est très rare dans le paysage belge ». Massimo a raison : à part le CBA et son pendant wallon (le WIP), aucune autre structure de (co-)production ne se mouille à ce point pour aider des cinéastes à réaliser leurs films (bref leurs rêves). Chapeau.

Des projets dans lesquels on croit 

Mais en pratique, comment ça se passe ? « Le réalisateur doit d'abord écrire un synopsis et une note d'intention, explique Karine. Kathleen peut alors l'accueillir pour discuter du projet et voir s'il rentre dans le cadre du CBA, c'est-à-dire qu'il s'agisse bien d'un projet de documentaire, avec un point de vue intéressant ». Pas question donc de venir avec n'importe quoi : le CBA a cette image d'atelier exigeant, qui privilégie la qualité et l'originalité à la rentabilité : « Le critère n'est pas le produit : on aide les projets dans lesquels on croit ». Le CBA, nouvelle image de marque cinématographique dans le paysage morne des films/docs faits à la chaîne, d'une esthétique télévisuelle aussi moche qu'un épisode de Derrick ? Massimo en est persuadé : « C'est un véritable gage de qualité que de travailler avec le CBA, parce que leur interlocuteur privilégié, ce ne sont pas les producteurs, mais les réalisateurs. Le CBA défend vraiment les auteurs, et ça c'est rarissime. Il y a une véritable exigence, c'est-à-dire qu'à partir du moment où on présente un dossier au CBA, on sait qu'il y a une attente derrière, qu'il y a des gens qui y croient. Et ça nous donne de la crédibilité ». Comprenez : de l'assurance. Un cinéaste qui se présente au CBA sait qu'il y trouvera toujours une personne compétente, intéressée, attentive, qui n'hésitera pas à lui donner son avis, et du temps (puis le reste). Le nec plus ultra, en somme.
Une fois le projet accepté, il est lu par un comité de sélection constitué de 15 personnes, toutes cinéphiles averties (réalisateurs, journalistes, producteurs, etc) : « C'est important, souligne Massimo, parce qu'on parle le même langage. Ca permet de dépasser la langue de bois des dossiers de type ministériels... On peut vraiment parler avec eux d'un dispositif de tournage, du son,... très concrètement ». Pour un cinéaste, choisir le CBA, c'est donc être sûr de tomber sur des gens qualifiés, qui tiennent au cinéma comme à la prunelle de leurs yeux. Chaque mois, le CBA reçoit ainsi une vingtaine de dossiers, mais seulement quelques-uns se verront attribués une aide supplémentaire. Par an, cela se chiffre à, grosso modo, 15 projets.
Dès que le projet est « lu et approuvé », « il passe alors par un producteur indépendant, qui peut demander pour le film une aide précise, soit financière, soit en services, soit les deux », précise Karine. C'est ici que le CBA se distingue fondamentalement des ateliers de production : en aucun cas, sauf exceptions rarissimes, le CBA ne joue le rôle de producteur. C'est davantage de la délégation - de services, d'argent, de crédibilité et d'image. A tel point qu'en cas de malheur, le film n'en est pas pour autant perdu : « Si le producteur fait faux bond, le film peut sans problème continuer à se faire, parce que toute la chaîne est à l'intérieur du CBA. Massimo Iannetta s'emballe. Et par son exigence, il oblige de toute manière le producteur à toujours plus de rigueur ». En fin de compte, le CBA, c'est tout bénefs... Quoi qu'il arrive !

Un VRAI co-producteur

Sans le CBA, Massimo n'aurait sans doute pas su réaliser La décomposition de l'âme (ou du moins pas si bien). Car une fois reçu le soutien de l'atelier d'accueil, le projet prit rapidement de l'envergure : « Dès le départ, nous avons reçu une aide aux repérages, pas énorme , mais au départ d'un projet, ça représente beaucoup. Ca nous a permis [nous, ç-à-d lui et Nina Toussaint] de faire 2/3 voyages, de filmer un peu... A ce niveau-là, le CBA prend clairement un risque, en nous laissant partir sans vraiment savoir ce que ça va donner... C'est assez unique ». Et le matériel est prêté par le CBA, « ce qui permet de réduire les dépenses » : décidément, le CBA pense à tout pour faciliter le travail du réalisateur... « Et puis on peut travailler sur place, il y a une table de montage... A côté du producteur indépendant, le CBA se positionne comme une sorte de producteur `naturel `, avec lequel on est lié très concrètement ». Au 19F avenue des Arts, le cinéaste trouve donc tout ce qu'il a besoin pour mener son film à bien : du matériel de pro, pour pas un sou. Karine : « Dans un studio privé, tu paies entre 1000 et 2500 euros la semaine... Ici, c'est gratuit ». Ca évite au réalisateur de s'arracher les cheveux à chaque étape de réalisation de son film... et ce jusqu'à la promotion et la distribution, deux étapes que le producteur laisse souvent en plan, trop pressé d'étudier le plan de financement du prochain candidat rentable. « A toutes les étapes, il y a une grande disponibilité de la part du CBA », renchérit Massimo. Pas question, ici, de jouer les bureaucrates...
Une fois le film sur pellicule, le travail du CBA ne fait donc que commencer... là où s'arrête celui des autres. C'est le moment de la promotion - le boulot mi-temps de Karine, spécialiste des festivals et de tout ce qui touche à la visibilité du film. « Je commence par rassembler le matériel promo, que le producteur doit me fournir : fiche technique, cassette, photos,... Une fois ce travail terminé, je m'engage à inscrire le film dans toute une série de festivals que j'estime opportuns par rapport au sujet du film ». Parce qu'un film n'existe que s'il est vu, le rôle de Karine s'avère essentiel - un rôle que certains producteurs négligent. D'où la force, et la renommée, du CBA. Cela va donc du festival (sélectif ou non) aux vidéothèques et aux rétrospectives dans les ciné-clubs : « J'essaie aussi de faire de la promotion dans les écoles, comme en France, où l'on propose aux ados des films qui peuvent susciter des débats ». Le projet de diffuser La décomposition de l'âme dans des établissements scolaires est ainsi à l'ordre du jour, ce qui prouve encore une fois que le CBA chouchoute « ses » films comme une mère ses enfants. Le film est aussi pris en charge par Thierry Detaille, qui s'occupe lui de le vendre à des distributeurs, et à la télévision. Quant à Christine Thonet, elle prend en charge le suivi des comptes, bref l'aspect financier de l'oeuvre. Comme le dit Massimo, « On peut vraiment compter sur eux à toutes les étapes. Et d'ajouter : C'est extraordinaire d'avoir une structure qui peut à la fois offrir du matériel, de l'argent et une assistance... Avec un seul atelier, il vous est possible de fabriquer totalement votre film, et qu'ensuite ce film soit visible, vendu, rentabilisé. C'est quand même unique ».

Depuis 25 ans, le CBA se bat pour donner aux documentaristes la chance de réaliser leurs films dans les meilleures conditions, avec une ouverture sur le monde et un suivi remarquable. C'était le souhait d'Henri Storck, son fondateur, qui rêvait d'une structure de soutien aux oeuvres originales et défricheuses, avec un souci esthétique et un point de vue personnel. Aujourd'hui, le CBA peut se targuer d'avoir remporté ce pari haut la main, tant son influence se ressent dans le meilleur du cinéma documentaire belge. « Grâce à sa rigueur, son exigence et sa liberté, le CBA profite aux documentaires belges, conclut Massimo Iannetta. C'est grâce à lui, et aux autres ateliers aussi, que notre cinéma jouit d'une si forte identité ». Le rêve d'Henri Storck s'est bel et bien réalisé. Mieux : il est devenu un véritable label de qualité.

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