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Mars 2003
01/03/2003
 

Dossier Numérique 3 - Esthétique et numérique(Olivier Smolders)

Esthétique et numérique



Cinergie : Pourquoi avoir tourné Nuit noire en HD-Cam Viper /Thompson?
Olivier Smolders : Au départ le projet était prévu pour le support argentique. Il faut dire que le premier scénario remonte à une époque où le support numérique était inusité pour les films de fiction. Le montage financier de ce projet n'a pas été simple en raison de la complexité du scénario et de partis pris de réalisation qui effrayaient certains lecteurs. Une opportunité s'est ensuite présentée de solliciter une aide à promimage qui a pour vocation d'encourager le recours aux nouvelles technologies. Le scénario et l'ensemble des choix esthétiques du film ont donc été repensés en envisageant un support HD. Nous ne voulions pas essayer de faire du 35mm avec du numérique. On préférait tenter de tirer parti des avantages qu'offre ce support, tout en évitant, autant que possible, ses inconvénients. Thomson a proposé de soutenir le projet si nous tournions sur la Viper qui était encore à l'état de prototype. L'opération était risquée car les premiers jours de tournage, on en était encore à bricoler des accessoires manquants ou inadaptés. Puis finalement tout s'est bien passé. A ce jour, je n'ai donc pas de regrets. Mais je n'ai pas encore vu le résultat du kinescopage sur l'ensemble de la matière.


C.. : Au départ tu nous avais dit qu'il serait en noir et blanc mais tu sembles avoir changé d'avis ?

O. S. : C'est vrai que pendant longtemps je pensais que le film serait en noir et blanc. C'était un choix esthétique mais aussi une sécurité que je voulais prendre: maîtriser vraiment la couleur nécessite qu'on investisse beaucoup de moyens dans les décors, les costumes, le matériel image, les test en laboratoire, l'étalonnage. Or je savais que je devrais travailler avec un très petit budget. Le noir et blanc semblait donc aller de soi, même s'il s'agissait par ailleurs d'une convention un peu attendue, le film relevant du genre fantastique. Lorsqu'il a été certain qu'on tournerait en HD, la question s'est reposée car la maîtrise des couleurs devenait beaucoup plus envisageable grâce à l'étalonnage numérique. J'ai donc prévenu toute l'équipe: du fait que le film serait peut-être en couleurs. On a travaillé en conséquence puis, en voyant les rushes, il m'a semblé possible de travailler la couleur dans le sens du propos du film. J'ai eu énormément de plaisir à effectuer l'étalonnage car en numérique cette opération se fait comme un véritable travail de coloriste, détail par détail, ce qui, pour un réalisateur qui est habitué à travailler sur support argentique, est une vraie révolution!



C. Tu n'as pas eu de problème par rapport aux focales, au rapport difficile en numérique du net au flou?

O.S. :: J'ai du m'adapter aux focales que permet l'utilisation de la HD et qui génèrent une plus grand profondeur de champ, modifiant dès lors la construction de l'image. Il existe des artifices optiques qui permettent de retrouver les profondeurs de champ du 35mm mais ils ont leurs limites. On a utilisé les meilleures optiques à portée de notre budget. Le problème n'est d'ailleurs peut-être pas vraiment pas un problème d'optique mais de dimensions de la surface sur laquelle se fixe une image. Avec des optiques équivalentes, la perception de l'espace reste très différente entre le numérique et le 35mm, comme elle l'est d'ailleurs déjà entre le 16mm et le 35mm. On est très habitué à la façon dont le 35mm met l'espace en scène et donc tout autre approche perturbe.

C. : En quelque mot peux-tu nous parler du sujet ?
O.S.
 : Je travaille pour le moment avec des étudiants de l'Insas sur Les Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi. Ce film raconte l'histoire d'un potier qui devient amoureux fou d'un fantôme, une sorte de pure incarnation de la séduction, et qui se trouve pris dans une sorte d'ivresse mortifère. Nuit noire raconte quelque chose du même genre. C'est l'histoire d'un personnage qui se laisse tenter par ses propres démons intérieurs, au risque de se perdre. L'origine de ses démons remonte à son enfance. Peu à peu il en vient à voir des personnages qui n'existent que dans sa tête. A la fois victime et maître d'oeuvre de son imaginaire, il favorise la venue au monde d'un fantôme aussi séduisant qu'effrayant. Il donne corps à son désir.

C. : Tu comptes retourner un film sur un support numérique ?
O. S : Je n'ai pas d'avis tranché sur la question. Cela dépend du projet. Comme pour Nuit noire j'évaluerais l'incidence sur le film, à la fois d'un point de vue artistique et du point de vue de la production.. J'ai une affection particulière pour le support film mais il est vrai qu'en travaillant en numérique j'ai pu essayer des choses nouvelles, surtout en postproduction. Et puis la matériel numérique évolue avec une telle rapidité que les inconvénients qu'il y a à l'utiliser aujourd'hui vont peut-être disparaître.



C. : Sur le plateau, l'équipe et les contraintes sont les mêmes qu'en S16 ou en 35mm ?
O.S. D'une manière générale, c'est la même chose. Ce dont j'avais peur c'est que le rituel du tournage qui existe sur un plateau cinéma soit perturbé du fait qu'on travaillait de vidéo, qu'il n'y ait pas cette sorte d'urgence, ce sentiment - qui est important - que lorsqu'on tourne il faut que tout le monde soit très concentré. Je craignais un relâchement lié aussi au fait qu'en principe on pourrait tourner plus de matière puisque les bandes HD coûtent moins cher que la pellicule, ce qui est évidemment un leurre car ce qui coûte le plus cher, sur un tournage, c'est le temps. En réalité le tournage de Nuit Noire s'est passé comme ceux de mes autres films. En partie parce que toute l'équipe se rendait compte qu'on devait tourner beaucoup de choses en très peu de temps. Si on n'avait pas eu une concentration suffisante on n'aura pas pu terminer le film. Nous n'avions droit qu'à très peu de prises. En conséquence de quoi, la concentration y était. Il y a qu'un élément qui m'irritait un peu, c'est qu'entre le mot « Moteur » et le mot « Action », il y a un temps plus long qui s'écoule. Il faut en effet le temps de lancer le magnétoscope, de vérifier que tout se met en marche correctement, de faire revenir l'information vers le plateau car, dans notre configuration technique, le responsable des enregistrements était isolé. Il n'y a donc pas cette espèce d'enchaînement vif des instructions qu'on ressent en tournant en pellicule. C'est un détail mais c'est vrai que lorsque le réalisateur dit « Moteur », que les comédiens, les machinistes, les effets spéciaux sont fin prêts, on a soudain l'impression que tout se fige inutilement, on est comme des athlètes paralysés dans leur starting blok. C'est un peu irritant! (rires). Mais c'est la seule chose, au niveau du plateau, où j'ai remarqué une différence. Par ailleurs, le fait de voir directement sur un moniteur une image de ce qui s'inscrit sur le support est beaucoup plus rassurant que le rappel vidéo d'une caméra 35mm.
C. : As-tu utilisé un story-board ?
0. S. : Je me suis fait assister par mon frère qui est peintre et dessinateur. Il a fait un story-board que finalement je n'ai pas tellement suivi. On l'avait fait pour rassurer les bailleurs de fonds mais en fin de compte au lieu de les rassurer cela les a plutôt effrayés. De toute façon, au moment du tournage il était beaucoup plus gai de tout réinventer au fur et à mesure. Par contre, je me suis régulièrement replongé dans des dessins préparatoires qu'il avait faits très librement à partir des premiers étapes du scénario. Ces dessins assez sombres et débridés n'étaient d'aucun usage technique pour le plateau mais ils ouvraient bien l'imaginaire dans le sens du film.
C. : Où en est-tu aujourd'hui dans le processus du film ?
O.S. : L'étalonnage est terminé ainsi qu'une partie du mixage. Je suis dans une économie de budget qui m'oblige régulièrement à différer certaines étapes. Néanmoins je continue mon petit bonhomme de chemin. Le kinescopage devrait commencer bientôt.
C. : Tu n'envisages pas d'éviter l'étape du kinescopage et d'être projeté en numérique ?
O. S.: C'est une possibilité mais aujourd'hui, l'équipement en salles est encore trop marginal pour qu'on puisse se permettre de parier là-dessus. Une diffusion en 35mm est incontournable. Par ailleurs la projection 35mm permet de retrouver quelque chose de cette magie du support film qui va probablement disparaître. Nous avons une mémoire cinématographique de tous ces films qu'on a aimés projetés en argentique. Pour cette raison, on a des difficultés à s'adapter à une projection numérique, même d'excellente qualité. On n'associe pas cette image au cinéma. Il faudra sans doute une ou deux générations pour que cette mémoire affective, visuelle, esthétique se modifie dans la sensibilité des spectateurs. Cela dit, la question du support n'est pas à mes yeux une question essentielle. Je préfère de loin un bon film tourné en MiniDV qu'un mauvais film en 35mm.
C. : J'imagine que le film va suivre le parcours des festivals avant sa diffusion en salles.
O.S. : On m'a donné une formule assez amusante pour résumer le triangle des Bermudes de la production de film! Il y a trois angles à envisager: la rapidité, le coût et la qualité. L'expérience démontre qu'on n'a le droit d'en favoriser que deux. Donc, soit on travaille vite et bien mais c'est cher. Soit on travaille vite et pas cher mais alors c'est bâclé. Ou enfin, et c'est le cas de Nuit noire, on essaie de travailler bien et pas cher mais...c'est très lent! Dès que j'arriverai au bout, j'espère bien avoir l'occasion de défendre le film dans les festivals.

Propos recueillis par Jean-Michel Vlaeminckx au magnétophone et Dimitra Bouras en DV-Cam.

Plus d'infos sur Nuit Noire en consultant le site http://www.smolderscarabee.be/

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