Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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décembre 2009

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01/12/2009
 

Double DVD d'Emile Degelin

« L’arbre ciel d’étoiles constellé de fruits humides bleu nuit »
Il existe de rares cinéastes qui font des films comme des rêves, Lynch, Kubrick et plus près de nous géographiquement, Emile Degelin. En pleine période Nouvelle vague, cet artiste flamand né en 1926 a su créer un univers bien à lui, réalisant des films qui ne ressemblent à aucun autre. La CINEMATEK lui rend hommage avec un double DVD envoûtant qui laisse sans voix. 

SI LE VENT TE FAIT PEURLes films d’Emile Degelin ne se racontent pas, d’ailleurs, ses histoires tiennent en une ligne et comptent peu. Les films d’Emile Degelin sont des expériences visuelles, sonores, émotives… émouvantes. Le DVD édité par la CINEMATEK est donc une sorte de cabinet de curiosités dans lequel on croise des coquillages, des morceaux de plages infinies, des bouteilles à la mer et des messages secrets. À moins que ce DVD ne soit aussi l’inventaire fou de spécimens féminins terriblement érotiques, danseuses tribales au cœur de la nuit, statues antiques et pâles vierges de primitifs flamands… sans oublier les irrésistibles Sirènes mythologiques tout droit sorties d’Ulysse d’Homère et de Joyce.
Ulysse de James Joyce ? 1100 pages pour relater une unique journée, celle de Leopold Bloom, petit bourgeois sans histoire. Pas étonnant qu’Emile Degelin, lui aussi en totale rupture avec la construction classique du récit, se soit laissé séduire par le chant fabuleux de ce poète irlandais, façonneur d’un nouveau langage. Inspiré du chapitre 11 de cet invraisemblable roman, son film expérimental, Sirènes (1961 – ours d’argent à Berlin) est une ensorcelante ode à la mer, aux marins et aux femmes, sur les hallucinations sonores de Luciano Berio.

Voix et images se font entendre et voir pour ce qu’elles sont, dans une forme pure, forme délivrée de tout message pour devenir ainsi entière séduction. Et c’est encore de séduction qu’il est question dans son premier long métrage, Si le vent te fait peur (1960) lorsque, dans les premières minutes, Claude (Elisabeth Dulac) allongée sur le sable pendant que son frère la dessine, essaie d’étudier un cours d’anatomie. Dans sa bouche arrondie aux intonations enfantines les mots « épine », « occipital », « protubérance » et « apophyse » prennent des accents troublants que la caméra, en léchant son corps à demi nu, vient encore souligner.
Sujet véritablement audacieux pour un premier film qui aborde le trouble amoureux entre frère et sœur. Mais comme souvent chez Degelin, l’histoire n’est que prétexte à l’alchimie visuelle et sonore, la voix-off du personnage principal, Pierre (Guy Lesire) s’ingénie d’ailleurs à raconter, au fur et à mesure, tout ce qui va se produire pour nous plonger au cœur même de la matière filmique et non pas narrative. On en retient des impressions fortes : les accords de trompettes de Clark Terry ne voulant pas décider entre graves et légers, les dunes désertes sur lesquelles nos deux amoureux, sortes d’Adam et Eve en quête d’un paradis perdu errent, se scrutent, jouent et dansent dans une innocence insolente… et cette scène finale, sommet de subtilité, dans laquelle le réalisateur ose un long plan fixe sur de petits coquillages alignés comme des pions noirs et blancs pendant que la parole se délivre enfin dans une infinie douceur.

Des tableaux audibles, c’est bien à cela que nous convient les films de Degelin, tableaux parfois surréalistes, illogiques, symboliques, oscillant sans cesse entre mystère et frivolité, dépaysants comme seuls peuvent l’être les rêves. Cette recherche particulière se radicalise encore en 1966 avec Y mañana qu’il tourne en Espagne avec Jacques Dufilho.

L’acteur, au visage expressif et au jeu totalement décalé, y incarne un personnage (Jeroom) quasi muet, dans la veine des films burlesques. Seul en Espagne, Jeroom, gendarme anversois, essaie de retourner chez lui. L’impossibilité de trouver un billet reporte son départ et lui fait traverser une série d’aventures rocambolesques.Proche de Palomar d’Italo Calvino, anti héros naïf et lunaire bien décidé à s’extirper du langage pour appréhender le monde avec les yeux, Jeroom ne prononce que quelques mots dans un terrible espagnol d’Assimil et façonne le monde qui l’entoure, le réinterprétant à l’infini, rejouant les scènes à son gré. Moins poétique et assumé que Si le vent te fait peur, il se construit sur les mêmes obsessions, la mer, la plage, et ces femmes, belles toujours, sortes de naïades sans voix, comme si enfin, les sirènes s’étaient tues.


Bonus 
Le DVD propose un documentaire en deux parties intitulé Si la sirène te fait peur qui revient sur la carrière du réalisateur. Face caméra, cet homme qui se définit comme un être sérieux et romantique partage quelques moments-clés de sa vie : ses études de cinéma à Paris, sa sélection à Cannes en 1960 pour Si le vent te fait peur, la création du RITCS (école de cinéma néerlandophone), sa vocation de romancier…
Il raconte, en détail, la fabrication quasi artisanale de ce cinéma des années 60 qui permettait sans doute à l’imagination de déployer une fantaisie qui a bien du mal à trouver sa place dans les super structures réglementées du cinéma d’aujourd’hui.
On y trouve aussi Dock (1955), un court métrage de 11’ dans lequel, encore une fois, images et musiques jouent avec les couleurs et la matière, tout comme elles le faisaient dans Sonate à Bruxelles, chef-d’œuvre de film de ville tourné la même année et que l’on regrette un peu de ne pas trouver dans cette édition.


DVD 1

Si le vent te fait peur (1960 / 79 min)
Sirènes (1961 / 7 min)
Si la sirène te fait peur. Emile Degelin 1953-1961 d’Erik Martens (documentaire, 2009 - 30 min)

DVD 2

Y mañana ? (1966 / 76 min)
Dock (1955 / 11 min)
Si la sirène te fait peur. Emile Degelin 1962-1969 d’Erik Martens (documentaire, 2009 - 23 min)

 

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