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02/11/2011
Mots-clés : sortie en DVD
 

Double Take de Johan Grimonprez

Vertige hitchcockien ou « petite histoire de la paranoïa »

Qui est donc ce Johan Grimonprez, ce nom toujours accompagné d'une étrange image, fascinante et horrifiante à la fois, représentant une jolie blonde, aux lèvres rouges, venant visiblement de croquer une colombe blanche qui gît encore là, entre ses douces et cruelles mains ? Qui est donc ce Belge qui s'installe partout, au Centre Pompidou le lundi, au SMAK le mardi, à la Cinémathèque québécoise le mercredi, à la Pinacothèque d'Art moderne de Munich le jeudi etc. Cinéaste ou plasticien ? Un peu des deux. « Artiste visuel » choisissent certains, « vidéaste », préfèrent d'autres. Un être à deux têtes ?

jaquette du dvd Double take

 

 

Depuis son film malheureusement visionnaire, Dial History, en 1997, le tritureur d'images Johan Grimonprez a acquis une renommée internationale. En revisitant l'histoire du terrorisme à travers la thématique du détournement d'avion, Dial History remettait profondément en question le spectacle médiatique auquel nous participons tous, de près ou de loin... le 11 septembre, quatre ans plus tard, hélas, ne l'a pas démenti.

Depuis, le cinéaste est passé maître pour déconstruire et reconstruire l'information mondialisée et nos rapports à l'image. Avec Double take, enfin disponible en DVD grâce à Imagine, Grimonprez se lance dans une grande exploration et extrapolation de la figure du double. Difficile de résumer le film qui va et vient entre plusieurs éléments fictifs, réels, publicitaires, documentaires etc.

 
Au centre de cette « histoire » faite de fragments d'images, émerge la figure d’Alfred Hitchcock, figure récurrente dans le travail du cinéaste que l'on rencontrait déjà dans Looking for Alfred. Certes, Hitchcock et le double, c'est une longue histoire d'amour. On le sait, Hitchcock nourrit une relation complexe avec sa propre image, image qu'il utilise comme une signature (son fameux profil) et démultiplie à l'envi. De même, sa manière ludique d’apparaître dans tous ses films, comme un parfait anonyme joue encore sur son dédoublement. Enfin, et surtout, la figure du double trouve évidemment sa place au cœur de ses films, à la fois comme sujet et dans leur structure narrative qui fonctionne presque toujours sur le mode binaire.

Grimonprez  filme deux sosies d'Hitchcock, l'extraordinaire Ron Burrage pour le physique, et Mark Perry pour la voix. Amusant : en effet, pour créer un Hitchcock, il en faut deux ! S'inspirant de la nouvelle de Borges intitulée L'Autre, le cinéaste met en scène une mini fiction dans laquelle, en 1962, Hitchcock rencontre Hitchcock, un Hitchcock de 1980, année de sa mort. L'angoisse monte. Cette phrase revient comme un refrain : If you meet your double, you should kill him(Si tu rencontres ton double, tu devras le tuer)…

Cette époque est en effet celle où la société mondiale va être entièrement transformée par ce nouveau média. Nixon perdra d’ailleurs les élections contre Kennedy à la suite d’un débat télévisé dans lequel son adversaire maîtrise déjà parfaitement son image. Quant à Hitchcock, ne l’oublions pas, il se tourne au même moment vers la télévision avec sa célèbre série « Alfred Hitchcock présents ». Nixon contre Kroutchev, Amérique contre Russie, capitalisme contre communisme, Hitchcock 1962 contre Hitchcock 1980, cinéma contre la télévision. Le double est un masque et, à la manière des masques, ce double dissimule autant qu’il révèle. Qui tuera qui ? Souvenez-vous, « Si vous rencontrez votre double, vous devrez le tuer ». Mais tuer son double, cela ne revient-il pas à se tuer soi-même ? (1)

Entre ces moments narratifs, le cinéaste monte des images d’archives mettant en scène la rencontre entre Richard Nixon et Nikita Kroutchev en 1959. Nixon, humilié par la victoire des Soviétiques dans la conquête de l’espace, essaie de prouver la supériorité des Américains sur la télévision. Cette rencontre, retransmise en direct, marque l’opposition URSS/USA,capitalisme/communisme : le même monde coupé en deux, le miroir, le double de l’autre uni par la même peur. Le film met ainsi en rapport les deux Hitchcock et les deux blocs de la Guerre Froide, mais aussi l’opposition cinéma / télévision.

Avec Double Take, Grimonprez construit une œuvre riche et complexe sur la contamination du réel par sa représentation audiovisuelle, les images finissant même par remplacer la réalité. Il se déploie aussi comme une réflexion vertigineuse sur la nécessité de l’homme à se construire un ennemi pour affirmer sa personnalité. Une œuvre qui demande sans doute beaucoup de références, tout en sachant rester ludique et qu’aucun Hitchcockien ne pourra rater.


(1) William Wilson d’Edgar Allan Poe, auteur d’ailleurs chéri par Sir Alfred himself : cette histoire tirée des Nouvelles Histoires extraordinaires raconte la vie d’un personnage ayant choisi pour pseudonyme William Wilson. A l’école où il suit ses études, un nouvel arrivant va bouleverser sa vie : il porte le même nom et adopte le même comportement. Le narrateur fuit, mais il est poursuivi par ce double qui déjoue tous ses plans. Au cours d'un bal masqué, le narrateur le tue d’un coup d'épée. Se détournant un instant, il fait face à nouveau et ne voit qu’un miroir dans lequel il est lui-même pâle et barbouillé de sang.

Double Take de Johan Grimonprez
Scénario : Johan Grimonprez et Thomas McCarthy - Image: Martin Testar - Son : Ranko Paukovic - Montage : Dieter Diependaele et Tyler Hubby - Musique : Christian Halten
Avec : Alfred Hitchcock et son double, Ron Burrage, Mark Perry, Delfine Bafort, Richard Nixon, Nikita Kroutchev, John F. Kennedy...

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