Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2005
Mots-clés : sortie en DVD
 

DVDphiles : Coffret Resnais, l’œuvre du souvenir

Il est rare pour un cinéaste de devenir un maître de son vivant. On pense à Kurosawa, on doit exclure Truffaut dont nous parlions le mois dernier dans cette même rubrique. Alain Resnais est de ceux-là. A 80 années passées, il a signé deux gros succès (critique et public)  On Connaît la Chanson  (1997) et Pas sur la Bouche  (2003), en ayant débuté avant même l’émergence de la Nouvelle Vague, dont il fut, s’il l’on considère qu’il représenta une des voies du renouvellement du cinéma. En 1959, Truffaut, encore, écrit : « Quel cinéaste peut-il être considéré comme génial ? Je vais vous dire son nom, car il existe, c’est Alain Resnais qui, avec  Hiroshima Mon Amour , vient de se révéler l’égal de notre maître à tous : Jean Renoir ». Quatre de ces films rejoignent ceux de Bresson ou Fassbinder dans la collection Cinéfiles Classique de Cinéart.
Ainsi, instantanément statufiée, quoiqu’ardemment polémique, l’œuvre de Resnais semble aujourd’hui se diviser en trois époques qui, dans l’inconscient collectif, sont presque le fait de trois cinéastes différents. La période « Nouvelle Vague », parfois très expérimentale et « engagée » selon le terme de l’époque ; une deuxième période recouvrant en gros les années 80 et marquée par les présences récurrentes du groupe Arditi-Dussolier-Azéma, mais aussi Depardieu ou Fanny Ardant, une veine a priori plus accessible mais des films parfois ascètes et toujours multi-couches qui finiront par le couper du grand public ; et enfin le « come back » des années 90 et suivantes avec les comédies musicales citées plus haut et le duo théorique et jubilatoire  Smoking,   No Smoking .
Le coffret édité par Cinéart rassemble des films des deux premières périodes.  Hiroshima mon Amour (1959), un des films étendards de la Nouvelle Vague présenté à Cannes en même temps que  Les 400 Coups.  Nuit et Brouillard, le premier documentaire à montrer les images crues des camps de concentration dont on abreuve à présent les enfants dans les écoles mais sans le tact et l’intelligence du film.  Muriel ou Le Temps d’un Retour  marqué, lui, par la guerre d’Algérie, et  Mon Oncle d’Amérique, film adapté non pas de la littérature ou du théâtre, mais des théories scientifiques du Professeur Laborit sur le comportement. Si Resnais a su se réinventer au fil de sa carrière, il n’est pas difficile de trouver le point commun aux films rassemblés dans ce coffret : le souvenir. Comme lien vivace avec le passé, sans cesse mis en danger par la tentation de l’oubli, par le mensonge ou la déformation. C’est criant dans Nuit et Brouillard  (1955). Un film qui semble comme mû par un devoir douloureux mais indiscutable et qui fit écrire à Ado Kyrou dans  Positif  : « Tout homme vivant sur terre doit voir ce film. Après, peut-être, tout ira mieux ». Voeux pieux, sans doute, mais qui ne doit pas faire oublier le caractère bel et bien définitif de l’objet. Du point de vue historique, on l’a dit, mais aussi du point de vue artistique, de la narration. Car Resnais met en parallèle les images d’archives (qui n’ont « que » dix ans à l’époque) et des prises de vues nouvelles des lieux du crime envahis par les mauvaises herbes : les murs se désagrégeant sous un soleil radieux. Un procédé maintes fois repris depuis, peut-être jamais égalé tant la sobriété formelle et la résistance au pathétique de  Nuit et Brouillard  forcent le respect. Et c’est une caractéristique de Resnais sur laquelle il convient d’insister de ne jamais faire dans le tape-à-l’œil. Ses concepts tiennent parfois du génial, jamais de l’ostentatoire ou de l’auto-satisfaction. La mémoire et la Seconde Guerre mondiale encore dans  Hiroshima mon Amour. Mais aussi, déjà, la conscience que le souvenir ne peut pas tout (« Tu n’as rien vu à Hiroshima » assène Eiji Okada). Une Française venue à Hiroshima pour tourner un film hommage sur la catastrophe, recrée avec un Japonais son amour tragique avec un officier allemand sous l’occupation. Sujet encore tabou, on entend ici montrer le couple comme des victimes inconscientes de la guerre. A force de chassés-croisés dans la ville ravagée, le personnage d’Emmanuelle Riva finit par débiter le puzzle de son passé lors d’une longue séquence envoûtante où le temps se replie, et où Hiroshima et Nevers se confondent par le biais d’un flash-back pour ainsi dire commenté en direct.
La collaboration du cinéaste avec l’auteur du livre éponyme, Marguerite Duras, est un cas d’école. Le livre et le film s’écrivent en même temps, en collaboration et présentent chacun de légères variations propres au médium. Il n’en reste pas moins que dans le cas de  Hiroshima…, on peut parler de fusion entre la littérature et le cinéma. De la même façon qu’il arrivait à fictionaliser ses courts documentaires par le scénario, Resnais abat les frontières entre littérature et cinéma. Cette collaboration fructueuse ne fera pourtant pas école et - même si  2001 : l’Odyssée de l’Espace, par exemple, est écrit simultanément par Clark et Kubrick pour la page et l’écran -  Hiroshima…  reste un film à part.
Dans Muriel..., le passé envahit le présent, mais se trouve meurtri, perverti, menti. D’autant qu’ici, Resnais et son scénariste Jean Cayrol refusent le flash-back et font ainsi vivre l’incertitude. La séquence où un soi-disant soldat se fait projeter des images d’Algérie tout en décrivant la torture et la mise à mort de la Muriel du titre fait penser au choc Nevers-Hiroshima, mais, ici, les images et le son sont en fait en contrepoint (images anodines de la vie militaire face à un récit terrible). Mais on peut aussi relier ces deux films par leur caractère « choral ». Il n’est sans doute pas exagéré de dire que Resnais est un précurseur du genre, devenu une des spécialités du cinéma français. Dans Muriel..., les protagonistes semblent reliés par une intrigue commune (la visite dans l’appartement que Delphine Seyrig partage avec son beau-fils de son amour de jeunesse et de sa nièce), mais c’est un artifice. Ils se croisent et se décroisent dans un équilibre naturel mais sans interagir sur leurs intrigues respectives. La démarche de Resnais est d’emballer ces intrigues disparates sous la vraisemblance, plutôt que de complexifier à outrance une intrigue basique. Dans Mon Oncle..., 17 ans plus tard, le procédé est entièrement assumé et la rencontre retardée autant que possible.
Le film choral, c’est bien sûr la spécialité du couple de scénaristes Bacri-Jaoui ( Le Goût des Autres,  Comme une Image,  Un air de Famille). Pas étonnant dès lors, et beau retour d’ascenseur, que le couple ait eu la chance de confier à Resnais deux de leurs premiers scénarios, passant eux-mêmes devant la caméra pour le si réjouissant On Connaît la Chanson. L’influence de ce cinéma de Resnais, quelqu’un comme Gus Van Sant la revendique (voir la distorsion du temps et la multiplication des points de vue de Elephant ). D’une façon plus générale, les croisements et la déstructuration de ces deux films, mais aussi d’Hiroshima, nous rappellent Wong Kar-Waï et sa narration sans contraintes apparentes (pas d’actes, de climax, …) et osant parfois le contemplatif (comme Resnais dans  Hiroshima… ), la référence (voir les extraits de films anciens qui répondent aux situations du présent dans Mon Oncle... ) ou même le hors-propos (les apartés scientifiques du même Oncle…, décidément très dense avec deux approches narratives non-conventionelles en plus du procédé choral).
De tout cela doit rester pour le spectateur la manifestation d’une maîtrise aiguë du médium par un artiste exigeant et sobre, mais mû par le plaisir simple de situations souvent mélodramatiques ou alors d’un comique de situation surréaliste et burlesque (absent du coffret cependant !). Des grands sentiments dans de petits destins, la vie.

Coffret Alain Resnais, édité par Cinéart, collection Cinéfiles, distr. Twin Pics

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