Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2006
 

DVDphiles : Coffret Tsai Ming-Liang

 

Coffret Tsai Ming LiangAvec Hou Hsiao-Hsien et Edward Yang, Tsai Ming-Liang fait partie des mousquetaires de la « nouvelle vague » du cinéma taïwanais. Son premier film, Les rebelles du dieu néon (1993) le révèle lors du festival de Berlin. Il enchaîne avec Vive l'amour qui emporte le lion d'or du festival de Venise. Suivent La Rivière (1997), The Hole (1998), Et là-bas quelle heure est-il ? (1998) et Goodbye Dragon Inn (2003). Ces trois derniers titres, que Cinéart a réunis dans un coffret de deux DVD, nous offrent l'occasion de vous présenter l'un des réalisateurs les plus singuliers d'Asie. Né à Kuching (Malaisie) mais résident depuis sa vingtième année à Taipei, Tsai Ming-Liang utilise une mise en scène dépouillée qui donne à son oeuvre une allure contemplative sinon nonchalante. Il réalise un cinéma quasi-muet, articulé en plans-séquences ou en longs plans hypnotiques. Son souci du détail juste donne à voir le comportement étrange des êtres humains, davantage que leur psychologie. Son cinéma oscille entre Antonioni et Bresson avec une pincée de Tati et d'Harold Lloyd. Comme François Truffaut fit jouer Jean-Pierre Léaud dans de nombreux films (pas seulement la série des Doinel), Tsai Ming-Liang, lui, fait jouer, son acteur fétiche, Lee Kang-Sheng. Attaché à restituer l'impression de réalité, ce grand styliste est l'un des réalisateurs les plus créatifs d'Asie. Si, pour reprendre une formule célèbre, « le cinéma c'est du temps », Tsai Ming-Liang nous invite, de film en film, à en vivre les répétitions et à en saisir les paradoxes.
Dong (The Hole)
À l'approche de l'an 2000, une pluie torrentielle s'abat sur une ville taiwanaise ainsi qu'une épidémie qui contraint la population à quitter la ville. L'épidémie a pour effet de transformer les gens dont le comportement se met à ressembler à celui des cafards. Un plombier venu réparer une fuite dans une HLM abandonnée chez Xiao-Kang (Lee Kang-Sheng) fait un trou dans le sol de son appartement. Xiao-Kang épie sa voisine, et cherche à communiquer avec elle dans son immeuble désormais désert. Le film, qui faisait partie de la collection produite par Arte, L'an 2000 vu par..., excède de loin les règles d'une série télévisée et gagne en actualité depuis que les pandémies ressurgissent.
Ni neibian jidian, Et là-bas quelle heure est-il ?
(What Time is it there ?)
Après le décès de son père, Hsiao Kang (Lee Kang-Sheng), vendeur de montres dans les rues de Taipei, rencontre une jeune femme Shiang-Chyi (Chen Shiang-chyi) qui part à Paris pour les vacances. Il lui vend une montre qui indique l'heure des deux capitales. Troublé par cette rencontre, Hsiao Kang, pour se sentir proche du temps de Shiang-Chyi dérègle les horloges de la ville de Taipei sur le fuseau horaire de Paris. Cela nous vaut quelques scènes acrobatiques dont l'une n'est autre qu'un clin d'oeil au plan célèbre d'Harold Lloyd dans Monte là-dessus (Safety last de Fred Newmayer). Hsiao Kang imite Jean-Pierre Léaud enfant qu'il visionne sur une cassette VHS dans Les Quatre cents coups, pendant qu'à Paris, Shiang-Chyi rencontre Jean-Pierre Léaud sur un banc du cimetière Montparnasse.
Bu San (Goodbye Dragon Inn)
Lors de la dernière séance du cinéma Paix et Bonheur, avant sa « fermeture jusqu'à nouvel avis », l'ouvreuse claudicante se met à la recherche du projectionniste qu'elle n'a jamais rencontrée et parcours un immeuble labyrinthique tout en guettant les rares clients perdus dans une énorme salle de projection. Celle-ci offre à ses clients, Dragon Gate Inn, le chef-d'oeuvre de King Hu (Hong-Kong, 1966). Shih Chun et Miao Tien, qui jouent dans le film de King Hu, sont dans la salle, plus de trente ans après, à la stupeur d'un spectateur japonais qui les reconnaît. Celui-ci, venu se réfugier dans la salle pour échapper à la pluie s'écrie : « le Cinéma est hanté, il y a des fantômes !». Le chef d'oeuvre de Tsai Ming-Liang est mélancolique sans être jamais nostalgique. Boni
Louis Danvers interroge Tsai Ming-Liang pour chacun des trois films présentés ainsi que Lee Kang-sheng et Chen Shiang-chyi. Florilèges:
Pour Hole :
« Dans mes films, j'interroge un voyeur. Ce n'est pas seulement le trou qui m'intéresse, mais plutôt le comportement de cet homme. Il y a toujours une part d'inconnu dans mes films, qu'on peut deviner parce qu'on ne la voit pas : que le personnage agisse spontanément, par curiosité, par angoisse ou que son geste soit prémédité. »
Pour Goodbye dragon Inn
« Je n'avais pas l'impression de tourner un film. C'était comme un exercice pour conserver la mémoire du lieu. J'ai découvert cette salle en tournant Et là-bas quelle heure est-il ? Un jour, j'ai rencontré le propriétaire qui m'a dit : « le cinéma va fermer. Il va être démoli ». On a bavardé et j'ai eu envie de faire un film sur ce vieux cinéma »
Pour Et là-bas quelle heure est-il ?
« Deux semaines avant le tournage, le père de Hsiao Kang (Lee Kang-Sheng) est décédé. Il était malade depuis longtemps et il a mis fin à ses jours. Ce fut un choc tant pour Hsiao Kang (Lee Kang-Sheng) que pour moi car j'étais proche de son père. Il y a un proverbe chinois qui dit que si ton père meurt, tu peux le pleurer pendant trois ans parce que la relation père-fils est vraiment unique. Dans le film, Paris devient une sorte de royaume des esprits.
Le film de Truffaut qui m'a le plus marqué est Les Quatre cents coups. J'ai vu le film en boucle une dizaine de fois. Je me sentais comme Jean-Pierre Léaud lorsque j'avais vingt ans et que j'étais en fac à l'université de Taipei. Lee Keng-Sheng me fait penser à mon père. Il me semble familier. Je voulais quelqu'un que je comprenne mais je ne le comprends pas ! Je réalise une combinaison de précision et d'impuissance (la seule précision a tendance à rendre les choses fausses), je ne veux pas que tout soit joué. J'aime le naturel parce que, face à la caméra, tu laisses l'acteur être un homme et pas un acteur. Tout à coup, la caméra cesse d'exister. Et là-bas quelle heure est-il ? est le film que j'ai le plus désiré de ma carrière. »
Lee Keng-Sheng ajoute que Tsai Ming-Liang l'a initié au cinéma artistique. Quant à Chen Shiang-chyi, elle l'a découvert à l'Université de New York en voyant Vive l'amour.


The Hole, What Time is it there ?, Goodbye, Dragon Inn, 3 films de Tsai Ming-Liang, édité par Cinéart, coll. Cinéfiles Horizon, Distribution Twin Pics.

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