Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Février 2006
01/02/2006
Mots-clés : sortie en DVD
 

DVDphiles : Gus Van Sant

Ce mois-ci, pas de chronique d’un coffret Cinéfiles Classiques, mais bel et bien de quoi satisfaire les cinéphiles tout court. La « Gus Van Sant Collection » emballe, sous un beau packaging, mais un peu pêle-mêle, quatre films du réalisateur américain. A savoir : le « palmedorisé » « Elephant »,  « Last Days », son dernier opus en date, « My Own Private Idaho », devenu culte, et la comédie avec Uma Thurman passée inaperçue « Even Cowgirl get the Blues ».

Gus van sant collection

Figure de proue du cinéma indépendant à tendance expérimentale, Gus Van Sant a suivi un itinéraire atypique et révélateur de la modernité, dans le sens d’une contemporanéité, profonde de son œuvre. Après avoir débuté comme réalisateur de publicités, il a signé des films d’avant-garde séduisant un public autoproclamé d’esthètes (« Gerry », « Drugstore Cowboy ») et des fables sirupeuses qui séduisirent le grand public et même les Oscars (« Good Will Hunting », « Finding Forester »). Et puis n’oublions pas qu’il s’est rendu responsable du remake plan par plan de « Psycho » d’Alfred Hitchcock en 1998 (Pourquoi, se demande-t-on encore? « Pour que personne d’autres n’ait à le faire » répondait-il !) »
Cette versatilité doit être comprise comme une démarche de recherche, de tâtonnements peut-être, qui identifie de fait Van Sant à un artiste en quête de la meilleure plate-forme de communication, en même temps qu’aux prises avec la réalité. Ceux de sa race font avancer le shmiblick et on ne peut pas raisonnablement leur reprocher d’échouer parfois. Difficile, même pour ses partisans, d’aimer toute la filmographie du bonhomme, tout comme il est difficile de nier qu’il incarne l’avant-garde actuelle à merveille.
Car Gus Van Sant est branché. Et ça peut énerver quand cela parasite ses films, tel le fameux t-shirt jaune marqué de l’ombre d’un taureau dans « Elephant », bien trop design, l’auto-satisfaction grunge de « Last Days » ou, surtout, les allures de gravures de mode du couple de prostitués sensés fréquenter les milieux les plus sordides dans « My Own Private Idaho ». Oui, Van Sant recycle et surfe sur l’air du temps, mais ce processus s’intègre très bien dans la communication parfois exigeante qu’il met en place, comme balise de contact. Lorsqu’il s’agira de disséquer les mœurs de notre époque à travers notre production artistique, comme on se plait à le faire avec Eisenstein, Poudovkine et les autres, nul doute que les historiens du futur se tourneront vers le travail de Van Sant. Surtout quand il traite - avec juste assez de recul pour poser un regard, mais pas assez pour être hors de l’événement - de la violence dans les écoles américaines ou de la mort d’un icône culturelle.
 Entre 2002 et 2005, Van Sant a enchaîné trois films, très proches stylistiquement comme dans leur propos. Il est n’est pas interdit de les considérer comme une trilogie. Baptisée sur le net « Trilogie de la Solitude » (successivement physique, sociale et mentale) ou, avec humour, « Walking Around Trilogy » (en référence aux nombreuses scènes où les personnages ne font que marcher, et de préférence de dos), il s’agit bien plutôt d’une « Trilogie de la Mort », comme l’a qualifiée Van Sant lui-même, après coup.
Le premier de ces films, c’est « Gerry ». Mettant en scène deux amis perdus dans le désert, Matt Damon et Casey Affleck (également co-scénaristes), le film n’est sorti chez nous qu’en catimini et après le succès critique d’ « Elephant ». Dommage que l’éditeur n’ai pas offert une renaissance à ce film précédé d’une excellente réputation. C’eut été bien plus cohérent que de leur coller la farce « Even Cowgirls… », précédée de la réputation inverse.
 Choc du festival de Cannes 2003, « Elephant » sera peut-être un film clef de ce début de siècle. Inutile de le présenter en détail. On s’attachera à souligner l’actualité du sujet (la tuerie de Colombine, point de départ du « Bowling for Columbine » de Michael Moore, Palme d’Or précédente) et que c’est une caractéristique très positive du cinéma américain en général que de savoir balayer devant sa porte (on n’en trouve que peu d’écho en Europe, chez nous il y eu « Pure Fiction »).
Il ne faudrait pas croire que la recherche esthétique poussée de Van Sant a étouffé le propos du film, car c’est bien l’absence de propos qui permet une recherche esthétique plus poussée. En effet, et Van Sant s’en explique dans les bonus de cette édition, il n’est pas possible de résumer, encore moins d’expliquer, les raisons qui ont poussé ces jeunes hommes à cet acte barbare. Ce constat fait, frontalement, le film devient un épanchement des émotions et des réflexions suscitées chez le cinéaste par les remous du monde, un instantané sincère, voire naïf dans le bon sens du terme, malgré l’esthétisation que Van Sant qualifie de néo-réaliste (la structure éclatée chronologiquement trouvant sa justification dans le refus de couper les prises et même de jeter du matériel filmé, un héritage, pour le réalisateur, du cinéma vérité). Et ces remarques s’appliquent parfaitement à « Last Days », dont on ne peut ressortir en se disant qu’on connaît l’intimité de Kurt Cobain ou les raisons de son suicide. L’hommage de Van Sant est un film rock’n’roll sans distance affective, une immersion (d’où les longs plans filmés de dos à suivre un personnages, où l’on est littéralement à sa place, et qui sont carrément une marque de fabrique dans « Elephant »).
Rattacher la démarche de Van Sant dans cette trilogie à un concept plus qu’à la conception traditionnelle du film de cinéma fait particulièrement sens à la vision du court-métrage ayant inspiré « Elephant », excellemment proposé dans les bonus. Signé par l’anglais Alan Clarke en 1989, « Elephant » (oui c’est le même titre et non on ne comprend pas mieux pourquoi !), tient plutôt de l’œuvre plastique d’art contemporain. Il s’agit d’une suite d’exécution par arme(s) à feu, filmées sans contexte, avec crudité et suivies d’un long plan fixe sur chaque corps sans vie. L’objet tient de l’inventaire, à la façon dont le couple d’artistes allemands Berndt et Hilla Becher avaient photographié les friches industrielles. Il présente un monde plus cruel qu’une jungle puisque la violence y est gratuite, inattendue et inévitable.
Le choc psychologique que ne manque pas de provoquer cet « Elephant » c’est ce dont Gus Van Sant se saisit pour le sien. Les deux ados tueurs semblent le produit du film de Clarke, comme si l’anglais avait lancé un avertissement que les américains n’auraient pas entendu. Mais c’est aussi un curieux acte de contrition de la part de Van Sant que de nommer son film directement d’après celui de Clarke, car une grande partie de l’identité graphique du film (et notamment ces fameux plans de marche de dos) y est directement puisée. Jusqu’au cadrage 4/3 qui peut relever d’une contrainte, les deux films ayant été produits à la base pour la télévision, mais qui devient une arme importante dans « Last Days ». En bon fan de Kubrick, Van Sant y compose en effet à l’extrême ses plans, véritables photographies par moment, basées principalement sur les jeux de symétrie et de dissymétrie, bien plus performatifs en 4/3 qui est lui-même un ratio symétrique.
 On trouve aussi du « recyclage » dans « My Own Private Idaho », mais bien moins génial. Le film reprend en partie, et sans le revendiquer, des lignes d’intrigues et des répliques des « Henry IV » et « Henry V » de Shakespeare. Même si ces soudaines envolées lyriques surgissent souvent sans élégance, en passant de vieux mythes dans une moulinette d’effets et d’éphèbes, Van Sant a su séduire un public inattendu, comme, plus tard, l’encore plus clinquant, mais aussi plus réussi, « Roméo + Juliette » de Baz Luhrmann. Le film est devenu culte, surtout grâce à la présence de River Phoenix, sorte de James Dean des années 90, fauché par la drogue juste avant la gloire et dont la prestation vaut, il est vrai, à elle seule la vision de ce film inégal.
On attend avec impatiente la suite des aventures de Gus Van Sant (ça devrait être une histoire d’amour science-fictionnelle) car on ne peut que reconnaître la valeur de l’artiste, même lorsque, d’aventure, il manque de nous convaincre totalement. En attendant, et pour posséder quelques classiques avant même qu’ils n’en deviennent, le coffret de Twin Pics et Cinéart, avec ses nombreux bonus (dont un disque entier pour « My Own Private Idaho »), sera un excellent compagnon.

Coffret Gus Van Sant : My Own Private Idaho, Even Cowgirls, Elephant et Last Days, édité par cinéart, collection cinéfil, distribution Twin Pics.

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