Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2005
Mots-clés : sortie en DVD,
 

DVDphiles : L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville

il y a deux façons d’aborder Jean-Pierre Melville, cinéaste atypique de l’hexagone. Soit en abordant son côté tendance (sa filiation avec le cinéma asiatique et Tarantino) soit en parlant du style de Melville, cette élégance qu’ il avait d’ éviter les clichés du genre abordé en signant des films singuliers.
Le cinéaste « tendance » réalise des films obéissant à une logique du rite. Jamais de blabla ou de dialogues envahissants, la captation descriptive d’individus prisonniers de trajectoires qui deviennent leur destin. Melville « parrain » du cinéma asiatique et « post-moderne » américain ? On comprend que John Whoo ait été fasciné par Le Samouraï. Le film est quasiment un documentaire sur un tueur schizophrène, une sorte de félin aux réactions instinctives et quasi-mutiques. The Killer de John Whoo sera donc un remake tourné à Hong- Kong, avec Chow Yun fat dans le rôle du personnage incarné par Alain Delon (1). Whoo y ajoutera un autre thème melvillien, l’amitié virile (voir le gunficht final de The Killer), Tarantino, de son côté, adore inventer des rituels ne fut-ce que pour les tourner en dérision en explorant toutes leurs possibilités chorégraphiques (2). La Melville « touch » tant admirée par Whoo ou Tarantino consiste à privilégier le montré sur le verbal.
L’ Armée des ombres tourné entre le Samouraï et le Cercle rouge est un film troublant. Inspiré d’ un roman de Joseph Kessel rapportant des épisodes de la résistance pendant l’ occupation allemande en France lors de la seconde guerre mondiale, il ne nous montre pas qu’ une armée dans l’ ombre, une armée en uniforme, mais des ombres qui se débattent dans un combat sans merci où d’ avance, ils ont sacrifié leur vie.
Melville explore les moments forts (l’action) mais aussi les moments creux (le quotidien) de ses hommes qui ressemblent plus à des moines qu’a de jeunes militants enthousiastes. Contre-pied au lyrisme ou au mélodrame qu’un tel sujet a inspiré à de nombreux réalisateurs.
C’est bien là ce qui rend ce film actuel, son originalité par rapport au récit de Kessel, l’ absence de clichés héroïques ou de tout triomphalisme final.
Avec l’Armée des ombres, Melville fait le point sur son propre engagement dans une résistance qui se met en scène (il faut soustraire son identité pour combattre l’ennemi) avec une sobriété exemplaire. Dans les ténèbres de leur combat à mort contre les nazis, ce sont des ombres promises au sacrifice, à la mise à mort que nous montre l’ oeil impitoyable du réalisateur. Des hommes qui au nom des valeurs humaines vivent le paradoxe de devoir lutter contre leurs attitudes inhumaines quitte à en adopter certains aspects.
La singularité de Melville, ce qui le rend proche de nous, est l’art de sacrifier l’expression des mots à la vibration des corps. Celui de Philippe Gerbier (Lino Ventura) est tendu comme un arc. L’un des moments les plus éprouvants et les plus modernes du film est l’exécution par un garrot d’un jeune homme qui a trahi sous l’ oeil impitoyable de Gerbier et pitoyable du Masque (Claude Mann). Mais le pic séquentiel -- d’ une rare virtuosité (et sans effet de signature) ­ est l’ exécution de Mathilde (Simone Signoret) par ses compagnons d’ armes. On voit une voiture s’ avancer, au bord delaquelle ont pris place Gerbier, le Masque, Luc Jorie (Paul Meurisse) et le Bison (Christian Barbier). Alternance de gros plans sur l’ expression émotionnellement forte des exécutants, pris l’un après l’autre, suivi d’un contre-champ en plan large sur Mathilde, puis un gros plan sur celle-ci reconnaissant les occupants de la voiture, avec un temps d’arrêt. Le bison en gros plan sort son revolver. Une seconde dilatée en une éternité. Il tire. La surprise de Mathilde est totale. Elle ne comprend pas. Elle avait pourtant réussi à prévenir de son arrestation. Alors, pourquoi la tuer? Pour la punir ?
L’expression de Signoret, sa stupeur, est indescriptible. Elle tombe. La voiture accélère opérant un travelling arrière sur son corps inerte gisant sur le trottoir. Cut. Un grand moment de cinéma. A se passer en boucle pour en comprendre le mécanisme émotionnel. N'est-ce pas leur propre suicide que vivent ces quatre hommes dont le destin sera tragique ?
Le bonus du DVD ne nous apprend pas grand-chose sur le cinéaste secret et si peu mondain qu’était Melville sauf ses relations conflictuelles avec Lino Ventura (ils ne se parlaient que par personne interposée, sur le plateau de tournage). On apprend qu’il s’agissait d’une façon pour le réalisateur de Bob le flambeur d’obtenir cette colère rentrée que Gerbier arbore pendant l’ensemble du film.

 

L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, éd. Studio-Canal-Classique, distribution Twin Pics.

(1) Voir les propos de John Whoo dans le bonus du DVD de The Killer

(2) Voir les propos de Tarantino dans les suppléments de l’édition collector de Reservoir Dogs.

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