Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/07/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Echographie de Thomas de Thier

Lettre d'un cinéaste à sa fille
La petite Lily joue avec ses poupées au fond du jardin. Barbie et Ken font l'amour dans les hautes herbes. Ensuite, Thomas et Sophie attendent un bébé. Normal. Passage chez le docteur et première échographie. « Cette échographie, explique Thomas à sa fille Lily, c'était un peu comme une photo volée. Alors, on s'est dit qu'en échange, on allait te présenter tes parents avant que ton arrivée ne les transforme. T'offrir une échographie du monde avant que tu ne le bouleverses. » Et le futur papa d'empoigner sa caméra et de filmer le monde autour de lui (« Chère Lily, je suis ton papa. - Je suis ta maman. - Et on voudrait t'offrir le monde. -Enfin, le monde tel qu'on le voit. »).
Quand soudain, Barbie, allongée sur son lit et zappant d'un programme TV à l'autre, dit à Ken « Je ne veux pas que mon bébé naisse ici. Viens Ken, on part en voyage, en Amérique. » Donc, on retrouve Thomas et Sophie sur les routes du nouveau monde pour ce qu'ils considèrent comme leur dernier voyage à deux. « Regarde Lily, voici l'eau, voici le vent, voici la terre, voici le feu. Tu sais Lily, ce qu'on ne connait pas nous fait peur. Au début, les choses n'avaient pas de nom et les hommes avaient peur de tout. Alors, ils ont donné un nom à chaque plante, à chaque animal. Toi, tu nous faisais peur, alors on t'a appelée Lily. »
On ne vous dira pas comment s'agence cet inventaire à la Prévert où se mélangent dindons, marmottes, caribous, bouquets d'oiseaux et recherche du lieu idéal pour un accouchement « comme les Indiennes : dans la nature, loin des gens ». Signalons cependant que les amis, la famille y particpent également par leurs témoiganges, et que le fil narratif est tenu par la petite Lily elle-même qui, par ses jeux, raconte l'histoire de ses parents. Manière somme toute de la réintégrer dans une démarche qui la concerne au premier chef et dans laquelle, sinon, elle aurait été constamment présente sans être là. Et puis aussi parce que le cinéaste n'entend pas évacuer de son film une part d'enfance qui vit toujours dans les adultes que nous sommes, qui rit, s'émerveille, s'émeut.
 À Cinergie, on l'aime bien pour cela, Thomas De Thier. Pour la générosité, l'inventivité non conformiste, qu'il fait passer dans ses films. Pour la connivence naturelle qu'il entretient avec l'enfance et la manière qu'il a de shunter la raison raisonnante en s'adressant au galapiat qui vit toujours en nous. Pour cette façon bien à lui de parler de choses graves sous une forme légère en faisant fi des conventions d'école selon lesquelles pour être autre chose qu'un « ramassis d'images irregardable », un film doit conserver une certaine linéarité et obéir à un fatras de conventions narratives ou techniques. Avec Échographie, son dernier essai aux confins du documentaire, du témoignage et du home cinema, Thomas de Thier touche par ce qu'il fait passer des humains qui sont derrière la caméra.
Sans en avoir l'air , il remue aussi avec pertinence des questions fondamentales dans notre monde d'aujourd'hui, de l'ordre de la transmission du savoir, du ressenti. Comment passer à nos enfants notre façon de sentir le monde, notre culture profonde, notre place dans l'univers; dans l'ordre des choses ? Avec Échographie, Thomas de Thier rappelle qu'éduquer,c'est aussi offrir le monde, son monde. Un merveilleux cadeau que Thomas fait à sa petite fille et nous fait partager. À méditer, car ceux qui oublient leur histoire, dit le proverbe, sont condamnés à la revivre. Ou à la réinventer, pour le meilleur ou pour le pire.

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