Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juin 2008

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05/06/2008
 

Eldorado de Bouli Lanners, face G

The long and winding road

Yvan (Bouli Lanners), un dealer de voitures colérique et solitaire, surprend le jeune Elie (Fabrice Adde) en train de cambrioler sa maison de campagne isolée dans la banlieue. Au lieu de lui casser la gueule, Yvan va finir par se prendre d’une étrange affection pour ce jeune junkie inoffensif et accepter de le ramener chez ses parents au volant de sa vieille Chevrolet. Commence alors le curieux voyage de ces deux bras cassés à travers un pays magnifique (les Ardennes belges), mais tout aussi déjanté et pittoresque qu’eux.

eldorado de bouli lanners

Il semble bien loin le temps où Bouli Lanners était juste ce comique de poids en tutu rose fredonnant « Mon petit Zaïrois, non je ne t’ai pas oublié… » dans les émissions déjantées de ses amis les Snuls. Tour à tour acteur de comédies (Le Signaleur, Les Convoyeurs attendent, Atomik Circus, Enfermé dehors, Astérix aux Jeux Olympiques) ou dans des œuvres plus sérieuses (Un Long dimanche de fiançailles, Bunker Paradise), Bouli est de la race de ces acteurs que l’on appelle des « gueules ». Un acteur au physique vraiment particulier, à la personnalité forte et marquante dont la bonhomie belgo-belge naturelle en a fait un personnage d’éternel loser attachant et grande gueule plébiscité par le public et la critique.  

Passé à la réalisation avec les courts métrages Travellinckx et Muno puis avec son premier long, Ultranova, Bouli Lanners nous revient avec un deuxième essai beaucoup plus concluant. Eldorado est un beau film sincère, touchant, drôle et grave à la fois, dans lequel les paysages du sud de la Belgique sont magnifiés par une photographie extraordinaire mais également emplis de cette tristesse douce-amère qui caractérise le cinéma de ce réalisateur avec lequel il faudra désormais compter. 

Eldorado est une variation sur le thème du road movie à l’américaine : deux paumés dans une voiture qui apprennent à se connaître vont enchaîner une série de péripéties tour à tour drôles, absurdes, émouvantes, dramatiques ou grotesques. Comme dans tout récit du genre, la destination finalement importe peu, c’est le voyage et la découverte qui comptent. Nos deux hommes ont leurs problèmes respectifs : Yvan a du mal à se dépêtrer d’une culpabilité tenace suite au décès récent de son frère. Elie lui, est tellement paumé (drogue, menus larcins, apathie chronique) et désabusé que la seule solution qu’il ose envisager est le retour chez ses parents, au fin fond des Ardennes. Fauché, sans la moindre ressource, Elie va donc dépendre de la bonne volonté de cet Yvan un peu balourd mais optimiste et prêt à sacrifier son week-end pour aider le jeune homme dans le besoin. Une occasion pour le vendeur de voitures de faire le point sur lui-même, de trouver en lui cette paix intérieure qui l’a déserté. 

Les deux solitaires vont donc entamer ce voyage cathartique et, tels deux rescapés d’un roman de Joseph Campbell, vont rencontrer sur leur chemin une galerie de personnages hauts en couleur, panorama non-exhaustif mais très juste de la Belgique « du sud ». Parmi eux, un Philippe Nahon aussi inquiétant qu’à l’accoutumée mais surtout un certain Alain Delon dont l’apparition, pour le moins surprenante et de bon goût, risque de faire voir aux spectateurs un nouvel aspect de la personnalité de ce grand monsieur.

eldorado de bouli lannersBouli fait en passant le constat assez triste (mais pas larmoyant - nuance !) d’un peuple englué dans une monotonie quotidienne, contrastant fortement avec la beauté des paysages et le soleil qui tape. La Belgique n’a jamais été filmée d’une manière aussi mélancolique. Les gens du coin sont tristes, isolés et semblent avoir perdu cette lueur d’espoir qui, autrefois, se voyait dans leurs yeux, amovibles dans ce sublime paradis perdu, coin privilégié des aventures de notre enfance, qui une fois les enfants partis et devenus adultes, sont tombés à l’abandon. Un paysage magnifique mais en grand danger de perdre son innocence. 

Ce que réussit particulièrement le réalisateur, c’est à trouver le juste équilibre entre l’absurde le plus total et la gravité de la situation. Le rythme du film ne s’en ressent jamais, au contraire. Ici, si Eldorado est à n’en pas douter un film bien de chez nous, il n’en reste pas moins complètement universel. C’est ce qui fait la force du film : le microcosme belge se transforme en macrocosme. 

Deux bémols viennent cependant légèrement entamer notre enthousiasme. Rien qui ne vient remettre en cause la réussite du film, mais de petits détails embêtants. Le score tout d’abord se veut beaucoup trop singulier, et l’on a parfois la désagréable impression que la musique tente de singer celle que Neil Young avait composée pour le Dead Man de Jarmusch. Un score qui souligne trop les situations, en rajoute inutilement, encombre inutilement. Ensuite, plus embêtant : si le personnage d’Yvan est campé superbement par l’acteur-réalisateur, entre sa cocasserie habituelle et une gravité étonnante de maturité, le personnage d’Elie, deuxième pôle de ce duo mal ajusté, est incarné de manière totalement unidimensionnelle n’inspire finalement que peu de sympathie ainsi qu’une certaine pitié (un sentiment bien vilain !). 

Il faudra attendre la fin pour mieux appréhender le véritable rôle d’Elie dans l’histoire et comprendre vers quoi Bouli a voulu nous emmener. Une conclusion que nous ne dévoilerons pas ici, subtile, mais jouissive et terriblement émouvante.

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