Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Eliàn, l'enfant captif de Marilyn Watelet

Le spectacle du pouvoir
Fin 1999, l'actualité internationale vit à l'heure d'un bras de fer médiatique dans la guerre froide qui oppose Cuba aux États-Unis depuis bientôt quarante ans. La raison en est simple. Eliàn, un petit garçon cubain, seul rescapé du naufrage où sa mère a péri alors qu'elle fuyait le régime de Castro et tentait de gagner la communauté cubaine de Floride, a été recueilli par l'aile exilée de sa famille qui vit à Miami. Celle-ci veut le garder, considérant que le voilà sauvé du joug castriste, comme sa mère le voulait. Son père, séparé de sa femme et resté à Cuba, le réclame. Tensions et refus, la situation s'envenime et très vite les négociations vont virer à l'affrontement, dépasser le cadre d'un simple conflit familial et concerner les populations et les institutions des deux régimes en présence. Ce qui relevait au départ du " banal fait divers " va, sous l'action des médias, de l'opinion publique et de la politique des États, envahir la scène internationale et l'affaire Eliàn symboliser l'opposition entre deux types de société, deux modèles idéologiques, à savoir le libéralisme démocratique à l'américaine et la dictature socialiste à la cubaine. Exemplaire de comment des pouvoirs politiques sont appelés à se représenter, puis à défendre leurs représentations, le cas Eliàn ne pouvait qu'attirer les deux réalisateurs Marilyn Watelet et Simon Zaleski. Déjà, dans un de leurs films précédents, Fin de siècle, ils avaient su, avec brio, nous rendre manifeste comment un régime politique produit sa propre mise en spectacle et comment chacun, qu'il le veuille ou non, est amené à se comporter pour et par elle.
 Avec leur dernier film Eliàn, l'enfant captif, la pertinence de leur démarche trouve un terrain idéal et plonge au coeur même de cet effet de représentation où individus, médias et institutions sont autant d'éléments actifs d'une même manipulation idéologique vouée au culte du pouvoir. Construit à partir d'images d'archives de différentes chaînes de télévision cubaines et américaines, Eliàn l'enfant captif se présente comme un véritable polar qui suit au jour le jour les diverses péripéties de l'affaire, accordant une attention particulière aux membres de la famille déchirée d'Eliàn, nous montrant en définitive comment le clan cubain et le clan américain sont obligés de faire leurs les préoccupations et les enjeux conflictuels des deux systèmes auxquels ils appartiennent. Voyageant sans cesse entre l'histoire de cette famille, sa faillite affective, son obéissance à l'ordre, son agressivité orchestrée et l'histoire d'un conflit dont les tenants et les aboutissants conditionnent la vie quotidienne de millions d'individus, Eliàn, l'enfant captif fait un sort à cette vision réductrice des bons et des méchants, nous montrant à l'oeuvre un processus de décervelage, de lavage de cerveau qui dépasse et de loin un régime politique particulier.
Il y a, au centre du film de Marilyn Watelet et Simon Zaleski, une subtile intelligence de cette pratique de la manipulation qui, telle une maladie virale, touche chacun et trouve sa source dans ce phénomène de modélisation de la vie sociale. Jouant des médias comme d'un miroir grossissant, ils déploient les formidables ressources du cinéma en détournant chaque plan d'archive de sa logique télévisuelle. Redonnant aux plans télé leur véritable longueur narrative, montant ces images d'info comme des séquences cinématographiques, attentifs aux émotions, donnant toute leur importance aux seconds plans, débusquant les détails qui nuancent, Marilyn Watelet et Simon Zaleski réussissent à court-circuiter toutes nos idées reçues en faisant littéralement imploser la forme du discours télévisuel et en soulignant en passant combien il est lui aussi l'un des moments de cette mise en norme et en ordre de la vie sociale.
Superbe machine à refuser de penser au pas, Eliàn, l'enfant captif est une réussite d'une rigueur étonnante. Sa logique anarchisante car totalement insoumise fait feu de tous les attendus idéologiques et son sens du cinéma au service d'une parole indépendante nous fait questionner autrement la vie et nos vies, précisément là ou certains voudraient nous faire croire à la seule vérité de leurs réponses.

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