Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2008
 

Elle s'appelle Sabine de Sandrine Bonnaire

Cinq ans de chaînes sans voir le jour.
Depuis 1988, pour le spectateur lambda, un autiste est un personnage lunaire tragi-comique, une sorte de singe savant très pratique pour gagner des fortunes au casino et pour compter les bretzels tombés à terre. Un Oscar du meilleur acteur plus tard, et le Raymond Babbit popularisé par Dustin Hoffman dans Rain Man est devenu le porte-étendard des autistes du monde entier, une vision romancée et quelque peu réductrice.  La réalité évidemment, est loin d’être aussi simple et farfelue.

elle s'appelle SabineL’autisme est un mal extrêmement méconnu, l’actrice Sandrine Bonnaire le sait pour le vivre au quotidien. Sa sœur cadette, Sabine, souffre d’autisme depuis l’enfance, ou plus précisément d’un syndrome psycho-infantile à tendance autiste. Pour son premier film de réalisatrice, l’ex-égérie de Maurice Pialat nous dresse donc le parcours édifiant de sa sœur à travers des images d’archives personnelles filmées sur une période de 25 ans et témoigne de sa vie actuelle dans un centre adapté.
A 27 ans, la famille de Sabine, dépassée par la tâche et l’incompréhension ne peut plus s’occuper de la jeune fille. Ses frères et sœurs sont partis vivre leur vie et, devant ses accès de violence de plus en plus inquiétants, sa maman ne peut plus s’en occuper. Une violence liée, entre autres, à un déménagement brutal, puis à la mort d’un frère. On recommande à la famille Bonnaire un internement en hôpital psychiatrique. Le début d’un cauchemar digne des pires films d’horreur.
Ce qui frappe avant tout dans ce documentaire, c’est le contraste extrêmement marqué entre la Sabine adolescente, joyeuse, belle, éclatante de vie, prodige du piano (elle jouait Bach à la perfection) et la Sabine de 2007, 38 ans, filmée dans l’établissement où elle vit depuis 6 ans : alourdie de 30 kilos, voûtée, répétant la même rengaine sempiternelle devant la caméra. La raison de ce changement ? L’incapacité des médecins à établir un diagnostic sur son état résultant en 5 ans d’internement avec camisole de force, électrochocs et médication à hautes doses.
Un internement d’une violence extrême avec, à la clé, des conséquences dramatiques. Un système aberrant digne des romans de Kafka ! Un système dans lequel les familles des « malades » sont qui plus est souvent rongées par un sentiment de culpabilité. Les coupables sont évidemment ailleurs.
Sabine sortira de l’hôpital métamorphosée physiquement et psychologiquement. Complètement broyée par ce système de prise en charge défaillant, Sabine a perdu ses dons, son développement s’est arrêté et ses capacités ont été sans doute irrémédiablement altérées. Pour parler vulgairement, on dira que Sabine est devenue un légume. Aujourd’hui, petit à petit, jour après jour, elle reprend goût à la vie dans un foyer d’accueil en Charente, entourée d’un personnel patient et dévoué, et d’autres « malades », nouveaux compagnons d’infortune que Sandrine Bonnaire nous présente un à un.
Aucun détail de l’état de Sabine ne nous est épargné : auparavant très belle, elle bave abondamment. Jure comme une charretière. Est prise de furieux accès de violence envers ses compagnons, envers sa sœur, envers le personnel soignant, envers elle-même (elle se mord constamment et a tenté un jour de sauter par la fenêtre de sa chambre…). Ces cinq ans d’internement n’ont fait qu’exacerber sa violence. Sabine est bien, malgré elle, la preuve ultime que la violence engendre la violence. Sabine est fatigante, demande une attention constante et terrorisée à l’idée d’être, à nouveau, laissée à l’abandon. 
Elle s'appelle SabineÀ côté de tout ça, elle peut également se révéler très attachante et faire preuve de complicité et de tendresse envers la sœur qui la filme. Difficile d’ailleurs de dire à quel point la présence de la caméra modifie son comportement… Quoi qu’il en soit, Sabine met mal à l’aise. Et Sandrine ne nous épargne rien de son quotidien. C’est le but du film : montrer sa sœur telle qu’elle est devenue, sans mensonges, sans pathos, sans concessions, sans détourner le regard comme le font les passants dans la rue ou, pire, les autorités publiques. Sandrine Bonnaire fait donc preuve ici d’un geste social envers la petite sœur qu’elle aime : en la montrant sous toutes les coutures, elle la fait exister. Sabine fait de sa frangine une vraie personne et non plus une « handicapée mentale » anonyme et sans espoir. Il suffisait pour ça de raconter son histoire et de lui donner un nom.
Mais la raison d’être du film, outre la lettre d’amour d’une sœur à sa cadette, c’est également la dénonciation. Dénoncer les pratiques douteuses et la pénurie de médecins spécialisés, de centres adaptés. Sandrine Bonnaire le sait bien et ne le cache pas : c’est avant tout sa notoriété qui lui a permis de placer Sabine dans ce centre salutaire où, enfin, la jeune femme retrouve sa joie de vivre et se réadapte lentement. Mais qu’en est-il des milliers d’autres familles qui n’ont ni les moyens, ni les diagnostics précis ? Sandrine Bonnaire veut donc à tout prix sensibiliser les pouvoirs publics sur la prise en charge de l’autisme et témoigner de sa solidarité envers les familles en détresse.  
L’idée n’était donc pas de faire un documentaire sur l’autisme puisque, après tout, l’autisme est un sujet encore très peu connu et peu étudié. Pour Sandrine Bonnaire, il s’agit avant tout de prouver que sa sœur « a fait cinq ans de prison pour un cime qu’elle n’a pas commis ». Qui va lui rendre ces cinq ans ? Qui va lui rendre ses facultés perdues sans doute à jamais. Sandrine pourra-t-elle un jour repartir en voyage avec sa petite sœur ? L’Etat prendra-t-il ses responsabilités face aux dysfonctionnements qu’il a créés ? Les conséquences sont-elles réparables ?
Finalement, Sandrine Bonnaire ne nous dresse rien de moins que le portrait d’une survivante. Une héroïne dont le parcours est loin d’être terminé. Elle s’appelle Sabine.
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