Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juillet-août 2007

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13/07/2007
Mots-clés : sortie en DVD
 

En DVD : Aniki mon frère de Takeshi Kitano

Aniki mon frère, Brother

Pour un nombre incalculable de réalisateurs étrangers échoués sur les plages californiennes, Hollywood est la sirène qui susurre à leurs oreilles  qu’il est temps de mettre de l’eau dans son vin et de se formater aux envies souvent politiquement correctes des grands studios. En Amérique, les réalisateurs trouvent le confort financier, les stars et les gros budgets, mais souvent, y perdent leur identité. Certains devront même, la mort dans l’âme travailler avec Keanu Reeves...

Certaines carrières sont éloquentes. Prenons au hasard le cas de Lee Tamahori, réalisateur néo-zélandais d’un des meilleurs films des années 90, Once Were Warriors (L’Ame des Guerriers), chef-d’œuvre de violence et de lyrisme qui s’est ensuite retrouvé à enchaîner à Hollywood les blockbusters quelconques (Die Another Day, XXX2, Next... ) Bien entendu, il y a des exceptions, même s’il faut bien avouer qu’elles sont de plus en plus rares. Pour un Alexandre Aja talentueux, combien de films de Pitof devrons-nous endurer ? Affaire de personnalité sans doute...

Et de la personnalité, ce trublion iconoclaste qu’est Takeshi Kitano n’en manque pas. Cinéaste, scénariste, producteur, acteur, monteur, peintre, comique, présentateur de reality-TV particulièrement trash, romancier, poète, critique de cinéma, il a gagné ses galons de star internationale grâce à sa prestation aux côtés de David Bowie dans le Merry Christmas Mr. Lawrence (Furyo) de Nagisa Oshima en 1983, mais surtout grâce aux nombreux prix rapportés par Hana-bi en 1997. 

En 1999, quand « Beat Takeshi » (son nom d’acteur) a annoncé que son neuvième film serait tourné en grande partie aux USA, beaucoup y ont vu une sorte d’abandon, ont frissonné à l’idée que le réalisateur célébré dans les festivals du monde entier pour ses films à la violence sèche, son style simple et inimitable, ses scènes contemplatives et son humour absurde, parte galvauder son talent et vendre son âme au diable. Qu’il fasse sa pute en quelque sorte... C’était oublier un peu vite le personnage, un provocateur né, échaudé quelques années plus tôt par une expérience d’acteur catastrophique dans Johnny Mnemonic, un film de science-fiction américain nullissime avec... Keanu Reeves ! Le genre de film dans lequel les Japonais sont encore dépeints comme des méchants caricaturaux et lâches au possible.

Son nouveau film sera donc, bien qu’américain en grande partie, totalement fidèle à ses racines japonaises et à ses obsessions. Brother est bel et bien un film 100% Kitano et non pas « un film produit par les Américains, réalisé par Kitano le director-for-hire », une resucée sur le territoire américain des polars hard-boiled et nihilistes qui ont fait sa gloire au pays du Soleil Levant... Pour son neuvième film (après Violent Cop, Boiling Point, A Scene at the Sea, Sonatine, Getting Any ?, Kids Return, Hana-bi et L’été de Kikujiro et avant Dolls, Zatoîchi, Takeshi’s et KantokuBanzai !), Kitano reprend donc les thèmes qui lui sont chers : l’honneur (bafoué) chez les yakuza, l’attente de la mort, la contemplation de la mer, la violence extrême, l’humour bon enfant...

Fuyant le clan qui l’a trahi et a tué son chef, Yamamoto, surnommé Aniki (Kitano), un yakuza froid et solitaire rejoint, à Los Angeles, le gang de son demi-frère Ken, un dealer. Là, après s'être lié d'amitié avec Denny (Omar Epps), un jeune black soumis au code d'honneur des yakuza, Aniki prend rapidement la tête de la bande et fait prospérer les affaires dans la violence. Mais son refus de traiter avec la mafia américaine annonce une guerre sans pitié...

Dans Brother, Beat Takeshi tient pratiquement le même rôle que dans Sonatine et Hana-bi : celui du chef yakuza sardonique, égoïste, nihiliste, misogyne et violent, se préoccupant peu des dizaines de cadavres qui parsèmeront sa longue descente aux enfers. Le personnage sait qu’il va mourir et qu’il n’a plus rien à perdre, une constante dans son cinéma. Et s’il est vrai que dans sa posture et dans son look, Kitano a souvent été comparé à un Clint Eastwood japonais, et ce, dès Violent Cop, les deux personnages divergent diamétralement. Clint Eastwood joue une vraie ordure œuvrant contre la bureaucratie corrompue pour la bonne marche de la société (Dirty Harry) là où Kitano joue une ordure irrécupérable d’un nihilisme total ! Celui qui après ça viendra encore taxer le film d’être un compromis américain risque de se retrouver avec des baguettes japonaises plantées dans l’œil via les narines ! (Une des scènes choc du film !)

L’ironie est ici très présente. Se moquant ouvertement de lui-même, Kitano cite plusieurs éléments de ses autres films, une manière pour lui de se moquer de son propre travail. D’ailleurs, il est évident que cette violence, que l’on pourrait trouver ici exagérée, est un vrai défouloir pour le réalisateur qui a cette volonté de faire de Brother une série B d’exploitation et non pas un film "auteurisant", un peu comme il le fera avec son adaptation de Zatoîchi quelques années plus tard. Kitano s’amuse à utiliser un point de vue américain sur le Japon. La plupart des Américains ne connaissant le Japon qu'à travers leurs émissions de télévision débiles ou encore le cinéma d’exploitation. Kitano prend un grand plaisir à en rajouter : doigts coupés, tatouages yakuza montrés par deux fois et, l’une des scènes les plus marquantes du film, le harakiri d’un protagoniste. Une violence exagérée à outrance qui prend par moments des allures de cartoon !

Mais le réalisateur propose en même temps son regard extérieur avec une critique acerbe des Etats-Unis. Le film ne montre jamais un "vrai" Américain pure souche, mais seulement des communautés : les Afro-américains, les latinos, les Italiens et les Asiatiques, tous victimes du racisme ambiant, tous plus violents les uns que les autres.

Brother est l’occasion pour Kitano de jeter un regard sur ses films antérieurs dans une attitude autodestructrice, une sorte de synthèse exagérée de toutes ses approches précédentes, comme le sera le plus ou moins raté Takeshi’s en 2005 où, pour la première fois, Kitano se regardera le nombril. Malgré le nihilisme ambiant, l’émotion pointe toujours dans ses films : par la musique de Joe Hisaishi, par la nostalgie que recèlent les plans magnifiques sur la mer, par son final bouleversant, digne d’un western (Kitano est un grand fan de Sergio Leone) où il réussit le pari fou de nous faire pleurer pour une véritable ordure... Si ses personnages sont d’un nihilisme affiché, Kitano et ses films ne le sont jamais.

A noter que le titre français Aniki, mon frère est assez réducteur. "Aniki" n’est pas un prénom, mais signifie "grand frère" et va au-delà du lien de parenté puisqu'il s’utilise, par exemple, dans la mafia entre le bras droit et son chef. En ce sens, le titre original Brother est beaucoup plus approprié et nettement moins réducteur.

En bonus sur ce DVD réédité par Cinéart, un très court making-of (2 minutes !) qui ressemble plus à une bande-annonce et dans lequel intervient Omar Epps, mais surtout un excellent documentaire intitulé Scenes by the Sea (48 minutes) passant en revue la carrière du réalisateur et s'attardant sur le tournage de Brother. Intéressant pour les néophytes, il nous montre un Kitano farceur et de bonne humeur dans des extraits de différentes interviews. On y évoque notamment sa carrière de comique à la télévision, ses talents de peintre et l’accident de moto qui a failli lui coûter la vie en 1995, le laissant paralysé d'une partie du visage. Interviennent aussi nombre de ses anciens partenaires à l’écran (l’acteur Tom Conti notamment.) Scenes by the Sea a beau être conçu pour le public américain qui ne connaît pas Kitano, il n’en reste pas moins fascinant par son portrait d’une personnalité unique du cinéma contemporain.

Aniki mon frère de Takeshi Kitano - 1999
Avec Beat Takeshi, Omar Epps et Claude Maki.

Collection : Cinéart. Distribution : Twin Pics.

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