Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
juillet-août 2007

Vidéo

Entrevue

Critique

Sortie DVD

Arrêt sur image

Film dessiné

Métiers

Publication

Tournage

13/07/2007
 

En lo escondido de Nicolas Rincon Gille

De l'art de voir

Quelqu’un, quelque part, se raconte. Il met sa vie en forme, en récit. Il joue de sa mémoire, revit son passé, évoque des lieux, des gens, des rencontres. Devant le regard autre d’une caméra, il se livre sans souci de pudeur, comme habité d’une nécessité de dire, de témoigner, qui le transporte et le possède.

Sous nos yeux de spectateurs fascinés, il sort du cadre étroit de l’écran, nous prend par la main et nous entraîne dans ses mots qui nous disent ce qu’il a vécu. Et nous les entendons. Nous commençons à voir.

Quelqu’un que nous ne connaissons pas, qui vit là-bas, là-bas très loin de nous, et qui pourtant dans cet instant où il se dit, nous est si proche, si complice, si nous-même dans son émotion qu’il nous trouble et nous bouleverse, nous captive et nous transforme.

Dans cette parole qui prétend ignorer l’évidence de l’espace et qui se joue de l’irréversibilité du temps, durant cet étrange voyage imaginaire (et ô combien réel) où nous nous abandonnons à être un peu plus que ce que nous sommes, nous faisons, grâce à ce savoir-faire  documentaire, l’expérience d’un commun, l’amorce d‘une communauté avec quelqu’un que, sans doute, nous ne rencontrerons jamais.

Une telle expérience cinématographique n’est possible que si celui qui filme ce quelqu’un le connaît dans un sentiment d’extrême partage, dans une confiance à ce point complice qu’elle ne s’énonce plus, qu’elle est comme un état de pure osmose, l'instant d'une grâce.

Nicolás Rincón Gille est l’un de ces cinéastes qui pratiquent l’art magique de la rencontre et du lien. En lo escondido, son premier film documentaire et premier volet d’une trilogie colombienne, est exemplaire de ce qui précède. Avec une science du cadre et du regard, avec une simplicité dans ce qui relève encore de la mise en scène, il filme une femme, une sorcière qui, dans les forêts de Colombie, au plus profond de cette moiteur végétale, trace les cercles magiques de son existence tourmentée.

Sans cesse présent, mais comme à deux doigts de disparaître, de s’oublier et de se faire oublier derrière la caméra, Nicolás Rincón Gille trouve cette distance juste avec cette femme qui lui parle de magie, de violence, de naissance et de mort, distance où nous trouvons notre place non pas de voyeur mais d’être là, acteur d'une relation unique et essentielle.

En lo escondido est un film habité par cette force, cette puissance qui rompt l’isolement et nous livre un quotidien où être ensemble est au centre d'un univers, d’un monde singulier et qui nous apparaît. S’il touche à ces légendes de l’ombre où les êtres se mélangent, à ces mystères des ténèbres qui sont autant de pactes sacrés, à ces élancements de l’âme qui appellent les rapprochements, il est animé par une magie plus ancienne encore, celle qui, derrière les représentations et les symboles, nous rend manifeste ce qui préside à la naissance des mythes.

Cinéma d’une parole fondatrice, la démarche de Nicolás Rincón Gille est d’une très grande rigueur et par la précision de son travail, par le soin et le souci de sa réalisation, il nous fait percevoir aussi toute l’importance mythique de ce qui se joue dans ce fameux triangle cinématographique : elle qui parle, lui qui filme et nous qui, un instant, voyons au-delà des ténèbres.


commentaires propulsé par Disqus