Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2004
 

Entre ses mains (ex-Les Kangourous)

L'Ombre d'un doute

De Ben à Benoît

Où Wallons-nous ? That is the question! Wallimage essaie d'y répondre en co-produisant son trente-deuxième long métrage de fiction, en à peine quelque trois ans d'existence et, il faut y insister, pour la première fois en synergie avec le CRRAV (Centre régional de l'Audiovisuel du Nord/Pas-de-Calais) Un long métrage réalisé par Anne Fontaine dans lequel Benoît Poelvoorde qui, depuis C'est arrivé près de chez vous explose sur la scène internationale tout en restant le citoyen namurois le plus célèbre de Wallonie, est confronté à Isabelle Carré dans un film aux allures hitchcockienne. Pardon ? Ben ne pratique pas son art favori : sortir le maximum de vannes en un minimum de temps sur une durée indéterminée? Ben non ! Anne Fontaine (Nettoyage à sec, Comment j'ai tué mon père, Nathalie) a décidé de prendre Benoît au sérieux. Gasp ! Grâce à Philippe Reynaert, directeur de Wallimage et de Stéphanie Hugé, coordinatrice du Fonds régional, nous avons pu nous rendre à Lille sur le tournage des Kangourous (titre provisoire du film) et interroger les différents protagonistes et témoins d'une métamorphose qui en étonnera plus d'un. Damned ! 

Sur le plateau du long métrage Kangourous de la réalisatrice Anne Fontaine  



La séquence à laquelle nous sommes conviés se déroule dans le Zoo de Lille, lieu de travail de Laurent (Benoît Poelvoorde), aiguise davantage notre curiosité. Pour être en phase avec l'événement nous vous proposons une série d'entretiens qui multiplieront les points de vue sur un film aussi étrange que troublant. 

Benoît Poelvoorde dans tous ses états

Benoît nous explique, mi-figue, mi-raisin, qu'Anne Fontaine lui interdit de regarder les prises sur le combo bien qu'il aime vérifier visuellement son jeu par rapport à la prise enregistrée. « Putain ! Le combo c'est comme le portable. Avant il n'y en avait pas. Quand on a pris le pli de s'en servir, il est difficile de s'en séparer ! 

Anne utilise un nouveau système de combo qui lui permet de se déplacer. Je vérifie si pendant les prises elle regarde le combo. Mais non. Il y a des réalisateurs qui sont scotchés à leur combo mais pas Anne. Elle nous regarde. Si ce n'était pas le cas, je n'aurais aucun scrupule à regarder le combo ! De toute façon, ce n'est pas compliqué, le son ne pardonne pas. Si le son est bon, la prise l'est aussi. Le son fournit le meilleur indice. Toujours ! C'est comme cela que je faisais sur Les Randonneurs. Donc, comme je ne pouvais vérifier le son, je me dis que quelque part cela m'arrange de ne pas vérifier mon jeu. Ce sont des actes manqués. Comme cela je me laisse complètement aller avec ce que cela comporte comme inconvénients ! Il y a des matins où, en me levant, je suis super-content, d'autres où je me dis que je fais n'importe quoi. Je n'ai pas de contrôle sur moi mais en même temps c'est un exercice. Vous allez me dire qu'il coûte cher, puisque si je devais faire une thérapie qui me coûte la peau des fesses, ne venez pas vous en prendre à moi, dit-il l'oeil pétillant à Dominique Janne, l'un des co-producteurs du film assis à côté de lui.

Si le personnage m'a séduit ? Non, non, non. La première fois que j'ai lu le scénario, elle ne m'a pas dit que le rôle était pour moi, elle m'a demandé : « qu'est-ce que tu en penses ? » Je lui ai répondu : « C'est super bien ! C'est une belle histoire. C'est touchant. » Elle a attendu des mois avant de me le proposer et, lorsqu'elle l'a fait la première fois, je lui ai répondu par un non catégorique. J'ai changé d'avis parce que j'en ai discuté avec ma femme, mon agent, Dominique Janne qui me demandait pourquoi je me braquais. Je répondais : « ce n'est pas une question d'aimer ou ne pas aimer, je ne sais pas faire cela » Malgré tout, j'ai fait une lecture avec Anne Fontaine qui m'a dit : « pour moi c'est juste, tu peux le faire ! » Après n'ayant pas eu assez la volonté de ne pas me nuire à moi-même, j'ai cédé. Et chaque matin je me demande pourquoi j'ai accepté ? C'est un film où je me bats contre moi-même. Absolument. C'est pourquoi j`apprends beaucoup de choses sur moi-même. Mais les gens s'en foutent de toutes ces histoires-là. Ce qu'ils veulent voir c'est le résultat. C'est un des rares films où je me dirais que j`ai bien mérité mon fric !

C'est râlant de ne pas avoir confiance en soi. D'habitude je connais mes limites. Je sais toujours plus ou moins ce que je vais faire surtout si j'ai le combo pour rectifier. Ici tu vois, je n'ai rien pour me rattraper. En même temps je me dis qu'à l'âge de quarante ans, je peux m'offrir cela. Ce n'est jamais que du cinéma !

Chez Anne Fontaine, c'est la femme qui m'intéresse et m'amuse. Elle a quelque chose d'étrange et de déroutant. On se connaît depuis longtemps. On s'est toujours bien entendu. Me confronter à elle dans le travail m'amusait. Et je suis sur qu'elle apprend autant que moi. Rien de plus chiant que de faire toujours la même chose. Ici Anne entre dans un monde qu'elle n'a pas encore exploré. Les deux premiers jours de travail il fallait que j'apprenne à vivre avec elle. Je l'appelais Leni Riefenstahl ! Je lui disais : « ce n'est pas possible, je ne peux pas faire cela. Petit à petit elle a compris qu'il ne faut pas me stresser avec des trucs de raccords parce que je me mets à flipper. Très vite je perds mes marques alors qu'Isabelle Carré est une Rolls Royce. Elle ne se démonte jamais. Je ne vois pas avec qui d'autre j'aurais pu faire le film ! Elle est tip top.
Ce qui est super-enrichissant c'est de faire des films rien qu'avec des femmes. Mais c'est très déstabilisant pour moi. J'ai toujours eu des humours de caserne. Ici, je n'ai qu'Anne, Isabelle, la petite fille et ma maman dans le film. Tant et si bien que c'est un rôle très féminin. J'en suis intimement convaincu et comme je sors d'un film de vestiaires, je dois mettre de la délicatesse ! C'est un peu comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.
Si je dois jouer un mec qui traverse une pièce avec une plume dans le cul c'est facile. Il n'y a pas beaucoup de référent. Tandis que si je dois boire une tasse de café en disant à quelqu'un : « je suis content de vous voir » il y a énormément de référent. Tout le monde a déjà dit cela dans un café et je l'ai déjà dit dans la vie. Il faut retrouver un naturel et une simplicité qui appartient à tout le monde. Au final, il est délicat de jouer le rien du tout. C'est ce qui m'a déstabilisé.» D'un geste ample : « Il est plus difficile de jouer quelque chose où tu as très peu de texte. Ce sont les phrases simples qui sont les plus difficiles à jouer. Cela je l'ai appris dans le film d'Anne Fontaine. J'ai toujours fait des boulevards de texte. Ici j'ai un petit tronçon. Eclairé certes, mais un petit tronçon. « Il y a des choses que le scénariste note, des choses redondantes, puisqu'il ne voit pas l'acteur lorsqu'il les écrit. Les yeux des acteurs font passer parfois mille fois plus que de dire : « Je suis très heureux d'être là. » Anne dit, elle-même : cela passera à l'écran. Ton regard est plus intéressant que les mots » -Il s'interrompt pour allumer une cigarette et poursuit, en expirant la fumée au plafond : « Peut être que dans le film vous verrez des regards perdus dans le vide. Cela n'a rien à voir avec la douleur ou le sentiment. C'est qu'on se dit : à quelle heure on bouffe, putain ! »

Venue, nous rejoindre, Isabelle Carré, ultra-relax, observe : « Hier tu nous as dit que tu ne pouvais pas te coucher trop tard parce que tu avais besoin d'énormément de sommeil pour jouer la subtilité. » Benoît : « Exact, toutes les séquences me font peur. Dés qu'il s'agit de dire : « ce sont des Kangourous ? », il faut que j'aille dormir parce que je sais que je n'y arriverai pas alors qu'on aurait pu me faire dire des kilomètres de texte mais juste dire « ce sont des kangourous », me fait flipper. Je n'ai jamais autant dormi sur un tournage. Je fais des neuf heures de sommeil. Et pourtant on se lève à six heures et je dors tout le temps en me disant, il faut que je sois concentré. »

Isabelle Carré

« Le personnage de Claire est quelqu'un d'un peu effacé, nous précise Isabelle Carré, cool sans effort. « Elle a une vie très normale mais heureuse. En rencontrant Laurent elle découvre quelque chose de cet homme qui l'intrigue et elle se sent attirée par l'ambiguïté qui émane de lui. Notamment dans la seconde partie lorsqu'elle se doute davantage de qui est cet homme dont elle sent obscurément l'étrangeté. Cela pique sa curiosité. Il y a un manque chez elle, un manque de passion qui se dévoile à ce moment-là et qui se remplit avec cette rencontre. Ces deux personnages sont comme deux vases communicants : lui est dans la transgression et, elle est au contraire dans trop de cadre. Il va aller avec elle vers quelque chose de plus normal. Et elle ira vers de la transgression puisqu'elle est mariée et qu'elle a un enfant et qu'elle poursuit une relation qui est une relation amoureuse. Je suis assez gâtée avec Anne qui une mise en scène qui privilégie l'acteur. Ce qui l'intéresse c'est ce qui nous échappe, ce qui émane de nous et dont on n'a pas toujours conscience. Il faut faire confiance dans ces cas-là. Et cela permet de s'abandonner, de se laisser aller. »

Anne Fontaine

« Je ne dirais pas que c'est un thriller mais il y a du suspense» nous confie la réalisatrice qui s'éclaircit la voix, ferme et ouvre les yeux pour se concentrer. « C'est un mélodrame, dans lequel le suspens est davantage métaphysique et affectif puisque deux personnes vont se rencontrer au début du film dans un rapport paroxystique tout en ne le sachant pas encore. C'est la relation entre une femme qui est installée dans l'ordre, dans une vie aux règles bien établies et heureuses qui va rencontrer un homme, via son travail. Il est vétérinaire. Petit à petit il va se révéler un personnage extrêmement ambivalent avec des zones d'ombres, d'opacité et de violence qu'elle va découvrir. Mais c'est vraiment une histoire d'amour extrêmement inédite pour elle comme pour lui puisqu'il n'a pas de vie affective déclarée. On a peur pour elle. C'est là qu il s'agit d'un film à suspense sans être un film de genre.

C'est un film qui joue avec la peur, des sentiments extrêmement complexes et sur le trouble profond qui va petit à petit s'installer dans le film.

Contrairement à ce que vous a dit Benoît je ne pense pas du tout que ce ne soit pas un rôle pour lui. Au début, il a beaucoup aimé le sujet en le lisant mais il ne savait pas que cela lui était destiné. Comme je le connaissais dans la vie, je m'y suis prise en lui faisant lire le scénario sans lui proposer le rôle uniquement pour avoir une réaction. Je pensais qu'il aurait forcément une sorte de timidité qui ferait en sorte qu'il lui serait difficile de se projeter immédiatement dans le personnage. Laurent est très complexe et Benoît n'a pas l'habitude d'interpréter jusqu'ici ce genre de rôle. Bien que, dans certains films, comme Les Convoyeurs attendent de Benoît Mariage, il dévoile des qualités d'émotion qui sont décelables. Un mois et demi plus tard, je lui ai téléphoné en lui disant : relis-le en pensant que cela pourrait être toi qui joue ce personnage de Laurent Kessler. Il a été déstabilisé, dérouté parce que c'est un personnage sur le fil, il doit être drolatique et anxiogène. Il faut avoir des couleurs qui peuvent se mouvoir très très rapidement. C'est d'ailleurs ce qui m'avait frappé chez Benoît : un type de regard qu'il adopte lorsqu'on le regarde parler et ce rythme verbeux qui lui est si particulier. Et en même temps cet oeil qui traque est incertain, il n'est pas sûr. Puis, ensuite, il y a eu une sorte d'initiation par la relecture du scénario qui a fait qu'il s'est dit que ce serait idiot de refuser. Au fond quelque chose de ce destin résonne en lui comme toujours.

Je ne crois pas au contre-emploi. Pour moi, Benoît était l'acteur le plus intéressant par rapport à la véracité de l'histoire. Parce que justement Benoît incarne. Ce n'est pas un acteur qui compose un rôle. On ne voit pas les ficelles et il peut passer à une forme de drôlerie à quelque chose de plus tragique. Parce qu'il a ce potentiel comme tous les grands acteurs et, je dirais, tous les acteurs intéressants. Pour moi, il n'a jamais été uniquement un acteur comique. J'ai tout de suite vu autre chose dés le premier film dans lequel je l'ai découvert.

Pour le personnage de Claire, J'ai choisi Isabelle Carré qui a quelque chose d'anonyme, ce qui est très important pour une fille qui travaille dans une compagnie d'assurances qui est jolie et lisse, sans ambiguïté. Je voulais une fille dont on ne puisse pas dire qu'elle a quelque chose d'extrêmement trouble dans le visage. Avec Isabelle Carré on se croirait avec quelqu'un avec qui tout va bien se passer, elle rayonne, elle a quelque chose de diaphane, d'Hitchcockien (derrière ces façades que se passe-t-il ?) L'énigme et le soupçon se situent-là. Dés que je l'ai rencontrée en une seconde, j'ai pensé que c'était la fille d'à côté. Celle à qui cela arrive et auquel on n'imagine pas que cela puisse arriver. La normalité apparente de Benoît m'a paru très fédératrice pour le sujet du film puisqu'il va être tenté par une sorte de rédemption et elle va aller de plus en plus loin dans la désorganisation psychique, émotionnelle et va prendre de très grands risques par rapport à une vie heureuse, de surcroît. Le choc absolu quand cela vous tombe dessus et l'arbitraire - et comme c'est une histoire d'amour il y a toujours un arbitraire qui en découle puisque ce type la déstabilise la déroute au sens positif du terme quelque chose -- va vraiment se mettre en place. Même s'il y a quelque chose d'extrême et de violent dans cette expérience. Les choses extrêmes, surtout au cinéma ou en littérature, ont quelque chose d'intéressant à nous apprendre sur la condition humaine.

Pour ce film, par rapport à mes films précédents, le travail de mise en scène est plus brut. J'ai pris Denis Lenoir, un chef opérateur qui est un grand cadreur caméra à l'épaule et qui a une façon de travailler que je trouve intéressante parce qu'il opère une stylisation extrêmement discrète, sans esthétisme. Je voulais qu'il y ait une véracité sur les acteurs. Mon optique est aux antipodes de Nathalie, par exemple, qui était très soigné au niveau de l'image. Tandis que là, ce n'est pas ce que je cherche. Je mets en scène de manière assez mobile avec quelque chose de nerveux, puisque c'est ce qui se passe à l `intérieur du personnage masculin. J'essaie d'épouser quelque chose de cette instabilité profonde. »

Denis Lenoir

Vingt ans après nous être rencontrés sur Le Professeur Taranne de Raoul Ruiz, le siècle denier nous retrouvons Denis Lenoir plus que jamais directeur photo (1).

« Comme tous mes confrères, je répète que sur chaque film sur lequel je travaille, je fais quelque chose de différent en fonction du film et de son économie. Ceci étant, sur ce film-là, Anne m'a demandé clairement de travailler caméra à l'épaule, avec une certaine légèreté dans l'éclairage. Anne sortait d'une aventure, Nathalie qui s'était tournée avec de grosses vedettes (Gérard Depardieu, Emmanuelle Béart, Fanny Ardant) et avait envie de réaliser un film plus léger au moins dans la forme, pas par le sujet. J'ai lu le scénario et j'avais envie d'éviter le côté province un peu poisseux, avec pavés mouillés, etc. J'avais envie d'un truc un peu plus rock and roll, pas par les décors ou les costumes mais par un filmage plus souple. Anne et moi-même avons décidé très tôt que le personnage de Claire, lorsqu'elle est en famille ou au travail, se verrait avec la caméra sur pied. Tandis que lorsqu'elle est proche de Laurent les choses bougent et du coup on travaille caméra à l'épaule. Avec des écarts par rapport à la norme, bien sûr. Ainsi ce matin dans la séquence ou Claire et Laurent sont avec la petite fille, on l'a filmée en caméra sur pied parce que la petite fille est plus forte que Laurent. Ce n'est pas lui qui donne le ton à la scène, c'est la petite fille. S'il y a quelque chose de commun aux films que je fais c'est de considérer que les personnages sont plus importants que l'image. C'est l'acteur qu'il faut mettre en valeur en ne le laissant pas dans une lumière qui le désavantage. On n'essaie pas de faire son intéressant dans la façon de filmer. L'image ne se donne pas à voir. Mais c'est, somme toute, une tradition européenne. »


(1) Denis Lenoir a beaucoup travaillé avec Olivier Assayas (notamment sur Demonlover ou Fin aôut début septembre) Il a écrit : John Cassavetes, par Denis Lenoir et Laurence Gavron, Ed. Rivages et aussi L'homme à la caméra, éd. Hatier.

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