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Entretien avec Hélène Cattet et Bruno Forzani "Laissez bronzer les cadavres".

Réalisateurs étiquetés cultes depuis la sortie de leur premier long-métrage, Amer en 2009, Hélène Cattet et Bruno Forzani se font une réputation à l'internationale pour leurs films ambitieux et expérimentaux, imprégnés de cinéma d'horreur et des « giallos » de Dario Argento. Après L’étrange couleur des larmes de ton corps, qui a confirmé leur statut de cinéastes à part (et à suivre), ils ont poursuivi leur chemin dans le cinéma de genre, cette fois avec un néo-western sanguinolent et halluciné  : Laissez bronzer les cadavres. C’est à l’occasion de la projection du film, présenté en compétition officielle du FIFF, que nous les avons rencontrés.

Cinergie  : Le film est déjà passé dans quelques festivals. Quel a été l’accueil du public  ?
Bruno Forzani : On a eu une première projection géniale à Locarno, devant des milliers de personnes en extérieur. L’image était gigantesque et le son hyper puissant. C’était une vraie expérience. On n’a pas eu conscience du public, dans le sens où l’on était au troisième rang. On était complètement bloqués dans l’image.

C. : Laissez bronzer les cadavres marque une certaine rupture dans votre filmographie, notamment en termes de genres cinématographiques. Qu’est-ce qui a motivé ce changement  ?
B.F. : Je ne suis pas sûr qu’on peut parler de changement. Finalement, c’est quand même assez proche de ce qu’on a fait jusque-là.

Hélène Cattet : Ce qui a changé, c’est que ce n’est pas parti d’une idée ou d’un scénario original. Avec Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps, on était arrivé à un moment dans notre collaboration où on avait besoin de...
B.F. : On saturait quoi.
H.C. : Oui, voilà on saturait, parce que la co-réalisation, c’est aussi beaucoup de disputes et de bagarres. Donc, on avait besoin de repartir sur un terrain neutre, une adaptation, pour retrouver une autre manière de communiquer et de travailler.

C. : Comment le travail d’adaptation du roman de Jean-Pierre Bastid et Jean-Patrick Manchette s’est-il passé  ?
B.F. : C’était génial. L’adaptation a duré quelque chose comme trois semaines. Ça a été un vrai plaisir. Moi, à la base j’étais un peu réticent, mais Hélène était sûre qu’on allait y arriver.
H.C. : Oui, parce que le livre, je le trouvais très inspirant, du coup moi je n’avais pas d’inquiétudes.
B.F. : Moi j’avais pas mal d’inquiétudes... et puis finalement quand on a commencé à travailler l’adaptation pure, ça a été génial, parce que la structure du livre est hyper forte. On avait tout, et après, on pouvait faire des digressions sur certains aspects de l’histoire, et puis s’amuser avec. L’écriture des autres scénarios, comme L’étrange couleur des larmes de ton corps, ça avait été vraiment l’enfer, et là ça a été super simple. Bon, après la réalisation, ça a été autre chose...
B.F. : Ça nous a permis de trouver d’autres méthodes de travail.

C. : Le film est un peu plus linéaire que les précédents...
H.C. : Oui, les appréhensions que j’avais avant de me lancer dans l’adaptation venaient du fait que c’était linéaire, contrairement aux narrations qu’on avait construites avec Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps, qui étaient plus labyrinthiques, où il y avait plusieurs degrés de lecture, où on se perdait. Mais en même temps, c’est ça qui nous intéressait, parce que du coup c’était un récit très sec.

C. : Beaucoup de cinéastes montent leur film en fonction de la musique qu’ils ont choisi. Est-ce votre cas  ?
B.F. : Non. On écrit le film sur base de la musique, mais quand on le monte, on ne met pas la musique. On pose la musique après. On fait quelques raccords pour que ça marche sur des changements de rythme et des trucs comme ça. On fait ça pour ne pas tomber dans le clip musical, que ça reste cinématographique.

C. : Vous avez tourné beaucoup plus en extérieur que pour vos autres films. C’était un peu un challenge ?
B.F. : C’était une envie.
H.C. : Une envie d’air.
B.F. : Après L’étrange couleur des larmes de ton corps, qui avait été tourné en Belgique et au Luxembourg, dans des lieux fermés, sombres, on avait envie de retrouver ce qu’il y avait dans la deuxième partie d’Amer, lorsque l’adolescente se promène avec sa mère. On avait envie de revivre cette sensation-là. On a utilisé la même pellicule, le Kodak 50D, et c’est la même approche  : on a pris un décor très méditerranéen où il y a la mer, le soleil, des couleurs sur les costumes, pour les accessoires. Il n’y a que de l’éclairage naturel, qu’on extrémise un peu à l’étalonnage.

C. : Vous avez aussi tourné un peu en studio, non  ?
H.C : La moitié.

C. : La moitié, vraiment  ?
H.C : Je sais  ! À la décoration, ils sont supers. Je n’aime pas dire que la moitié du film a été tourné en studio, mais franchement ils ont très bien travaillé.

C. : Pour vos prochains projets, vous envisagez de continuer dans le western, de revenir au giallo... ou d’explorer d’autres univers  ?
B.F. : On voudrait faire la troisième partie d’Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps. Là, on est engagé pour écrire un film d’animation pour adulte qu’on va faire au Japon. Mais il y a plein de genres que j’aimerais explorer comme on a fait avec le western, que ce soit les «  Eurospy  » ou les films de zombies. Essayer de différents trucs. Mais voilà, à chaque fois, ça prend quatre ans pour faire un film, et je ne suis pas sûr qu’on pourra tout faire.

C : Est-ce que vous considérez que le film correspond à un certain esprit du cinéma belge  ?
B.F. : Avec le cinéma de Fabrice du Welz, il y a des correspondances. Les films de Harry Cleven aussi. Il a réalisé Mon Ange et il a joué dans Amer. Et puis, il y aussi Xavier Serron, son long-métrage Je me tue à le dire a été produit par notre co-producteur français. J’ai l’impression qu’il y a 17 ans, il n’y avait pas de liens, mais qu’au fur et à mesure, le cinéma belge s’est diversifié, et maintenant il y a plein d’univers différents, des univers aussi assez oniriques. Il y a une petite chose qui se passe, je ne sais pas.
H.C. : Plein de passerelles  !

C. : Le personnage de Luce évoque beaucoup Niki de Saint Phalle. C’était intentionnel  ?
H.C. : Totalement. Niki de Saint Phalle et le mouvement nouveau réaliste nous ont inspirés, nous ont ouvert une porte pour mettre notre univers dans l’adaptation.
B.F. : Le mouvement est lié à la destruction et au chaos, ce qui va très bien avec le cinéma d’action.
H.C. : Ça nous a permis d’avoir un autre regard, de partir de cette fusillade et d’en faire finalement un «  happening  » nouveau réaliste.
B.F. : Et du coup ça épouse organiquement le sujet du film, l’approche du film. C’était comme pour L’étrange couleur des larmes de ton corps  : on avait pris l’art nouveau et c’était toute cette narration complètement tortueuse où on se perdait. Ça allait vraiment bien avec le côté labyrinthique. Et là, c’est le Nouveau réalisme.

C : Il y a une virilité exacerbée dans pas mal de vos personnages.
B.F. : Ça, c’est Hélène.
H.C.: Et toute la féminité c’est Bruno (rires). J’ai l’impression que dans nos films, du fait qu’on est un homme et une femme, il y a vraiment un mélange de nos deux points de vue. Chacun s’y retrouve, je pense, trouve sa sensibilité, trouve sa place.
B.F. : Bon après il y a peut-être une virilité exacerbée, mais il y a aussi une féminité exacerbée. Nos personnages féminins à chaque fois, ce sont des personnages forts. Dans le cinéma qu’on approche, c’était un cinéma où les femmes étaient les « victimes », et les hommes les « bourreaux ». Dans nos films, c’est plutôt le contraire. Donc, c’est un peu un détournement de ça.

C. : Vous avez aussi un regard qui réifie les corps...
B.F. : Oui, le corps c’est...
H.C. : C’est une toile. Pour nous les corps, c’est un sujet à part entière. C’est vraiment une toile sur laquelle on projette plein de choses.
B.F. : Il y a côté iconographique, et il y a un côté fantasmatique qu’on développe. Ça fait partie de notre univers.

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