Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Juillet 2017

Le court en dit long à Paris, les talents ADAMI à l'honneur

Unité 42, série bilingue RTBF

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La vie est là d'Isabelle Rey

Marquis de Wavrin, un film de Grace Winter et Luc Plantier

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Entretien avec Isabelle Rey

La vie est là, c’est un courant d’air artistique qui traverse les couloirs des hôpitaux. Une touche de couleur, un vent de musique, une bulle de rêve et de poésie qui aident à aller mieux. Isabelle Rey, la réalisatrice, avait rencontré l’association du Pont des Arts avec qui elle avait réalisé des capsules vidéo pour « Culture et démocratie » sur le travail des artistes en milieu de soins hospitaliers. C’était une commande : trois petites capsules de cinq minutes. Ce qui lui a donné l'idée et l'envie de faire un projet plus long.

Isabelle Rey : J’ai focalisé mon intérêt sur les artistes du Pont des Arts parce qu’ils ont une pratique différente de celles dont on a l’habitude : ils ne travaillent pas en milieu psychiatrique et ce ne sont pas des clowns. Quand je parle d’artistes en milieu de soins, on me répond toujours « Ah oui, les clowns ! » et certains me parlent des ateliers en psychiatrie. Je trouvais leur pratique extrêmement intéressante parce que multidisciplinaire. Ils apportent des spectacles « au pied du lit », des choses qu’on n’a pas l’habitude de voir. Dans ce groupe du Pont des Arts, il y a une conteuse, Inghe Van den Borre, fondatrice de l’association, une artiste peintre graveuse, une chanteuse, un musicien, un jongleur, une danseuse… Ils sont attachés à six ou sept hôpitaux différents, notamment en néonatologie à Erasme où ils ont récemment formé un groupe d’infirmières pour chanter auprès des prématurés. Ils travaillent également avec l’Hôpital St. Pierre, l’Hôpital St. Luc, l’Hôpital St. Jean, la Maison de repos Les Tilleuls qui accueille des personnes âgées, la maison de convalescence Indigo pour les enfants malades et puis évidemment l’Hôpital des enfants HUDERF, dans plusieurs services.

Cinergie : Pendant combien de temps les avez-vous suivis ?
I. R.
 : Je les connaissais depuis l’époque où j’ai réalisé ces capsules. J’ai fait des repérages pendant presque 6 mois, notamment dans ce home pour personnes âgées. Puis j’ai tourné pendant plus de six mois, en venant uniquement les jours de présence des artistes, qui sont très déterminés. C’était un tournage assez morcelé sur une longue période.

Cinergie : Les artistes insistent sur le fait qu’ils amènent une créativité et non pas une relation de soutien psychologique.
Isabelle ReyI. R.
 : Il y a deux choses qui guident leur travail. Premièrement, ce sont des personnes qui ont envie d’être en relation. Pas avec un malade, mais avec une personne, celle qui est en face, que ce soit un enfant ou une personne âgée. Ensuite, ils ont envie d’un partage artistique. Leur formation est artistique, ils ne sont pas animateurs à la base, mais ils ont tous un bagage professionnel qu’ils maîtrisent très bien et qu’ils pratiquent à l’extérieur. Le jongleur fait partie d’une compagnie de cirque, le « Carré Curieux », qui tourne énormément. La chanteuse, Régine, travaille elle aussi dans différents groupes. La peintre est graveuse professionnelle, elle expose… L’intérêt pour eux, c’est qu’il y a des ponts entre la pratique extérieure et la pratique à l’intérieur de l’hôpital. L’une nourrit l’autre. Ils trouvent un réel intérêt à venir rencontrer ces personnes, c’est un partage très intime, que ce soit au niveau d’une chanson ou d’un partage artistique pictural. Ce qui les anime, c’est de ramener un peu d’humanité au sein d’une pratique artistique qui est parfois un peu trop détachée de l’humain.

Cinergie : Est-ce qu’ils estiment apporter un soin, quelque chose en plus dans la guérison des patients ?
I. R. 
: Non. Les artistes du Pont des Arts ont une charte très définie. Ils tiennent vraiment à se distinguer des arts thérapeutiques. Pour eux, l’art n’a de raison d’être que parce qu’il fait du bien à la société en général. Quiconque, vaillant ou mal portant, regarde un tableau ou écoute de la musique se fait du bien. Ils amènent l’art dans des lieux où l’art n’entre pas, simplement pour faire du bien, donner du réconfort. Dans le projet « Culture et Démocratie », il y a également des programmes sur l’art en prison, dans les milieux sociaux défavorisés… Mais ça n’a pas d’objet thérapeutique. Ils insistent beaucoup là-dessus : leur objectif n’est pas de guérir ou d’améliorer l’état d’un patient. L’art fait du bien, peut-être qu’il soulage, qu’il illumine des moments de vie, rend certaines épreuves plus faciles. Pour une personne âgée enfermée dans sa chambre, sans visites, avoir Régine qui apporte de la musique et s’occupe d’elle, ça allège énormément la journée !

Cinergie : Les chansons sont choisies en fonction des patients. C’est toute leur jeunesse qui se rappelle à eux… Ce qui est très beau à propos de cette Régine c’est qu’elle s’adapte à son public, on l’entend même chanter des berceuses dans une autre langue…
La vie est làI. R.
 : Son répertoire pour le home est nourri par ce que les personnes âgées lui réclament. Il est donc très varié parce que le home accueille une variété d’âge avec des écarts de 40 ans ! Certaines personnes ont dépassé le cap des 100 ans et d’autres en ont à peine 60, avec une majorité de personnes dans la septantaine. De temps en temps, elle demande aux résidents ce qui leur ferait plaisir. S'ils réclament Jean Ferrat, elle va travailler sur Jean Ferrat. Et elle a un répertoire complètement différent pour les enfants jusqu’à 12 ans et un autre pour les nouveau-nés. Ses répertoires contiennent des chansons d’origines diverses, pour toucher tous les publics parce que dans ces hôpitaux, elle rencontre des gens qui ne parlent pas français et qui sont heureux d’entendre une berceuse dans leur langue d’origine. Son travail en néonatologie consiste à favoriser le lien entre les parents et le bébé prématuré, d’apprendre aux parents à chanter pour eux.

Cinergie : Qu’est-ce qui pousse ces artistes à travailler en milieu hospitalier ?
I. R.
 : C’est une recherche de sens. Le jongleur, Luca, m’expliquait qu’il avait beaucoup tourné avec « Carré Curieux », qu’il avait joué le spectacle plus de cent fois. À un moment, il a commencé à se poser des questions, il se trouvait détaché de la réalité. Arriver à l’hôpital lui a fait du bien. Ces artistes cherchent en permanence à développer leurs spectacles « au pied du lit ». Parfois, ils essaient de développer des projets à deux : le conte et le dessin, la danse et le jonglage… Ils ont également un projet avec les enfants SOS, placés dans des hôpitaux en attente d’adoption. Parfois, ils les sortent de l’hôpital, accompagnés par l’équipe médicale. Le jongleur et la danseuse, par exemple, ont développé un magnifique petit spectacle auquel les enfants sont amenés à participer. On leur apprend à jongler, à danser, etc.

Cinergie : Vous terminez le film en disant que l’asbl est en danger...
I. R.
 : Tous ces artistes ont un statut très précaire. Les permanents sont engagés à mi-temps, sous contrats subventionnés par la région bruxelloise et qui sont régulièrement remis en question. Pour le reste, ils ne reçoivent rien des hôpitaux, ou alors des broutilles, de quoi acheter du matériel par exemple. Ils reçoivent une petite subvention du Service Francophone Bruxellois. Leur économie est vraiment très fragile, sans cesse sur le fil, ils ne savent jamais jusqu’où ils pourront aller. Ils doivent faire appel à des donateurs, faire des recherches de mécénat, ce qui est loin d’être évident.

Cinergie : Pourquoi avez-vous voulu faire ce film ? Est-ce que cette expérience a changé votre regard sur le sujet ?
I. R.
 : Peut-être parce que moi aussi je recherche un ancrage dans l’humain. J’aime beaucoup les gens qui vont au contact des autres. Je trouve leur exemple formidable. Ils trouvent un sens à offrir quelque chose d’eux-mêmes tout en restant très humbles. Ils sont très modestes par rapport à ce qu’ils font. Leur engagement est magnifique ! Pour moi, ça a été une très belle aventure qui n’est pas finie et qui rentre dans sa deuxième phase. Le film va avoir une visibilité et j’en suis très contente. Je vais l’accompagner le plus possible. J’ai fait de très belles rencontres, non seulement avec les artistes, mais aussi avec le personnel soignant, les enfants malades et les personnes âgées. Ça a été deux très belles années.

Cinergie : Est-ce que cela vous a donné envie de réaliser vous aussi un atelier cinéma ?
Isabelle ReyI. R.
 : Bien sûr ! Je réfléchis à un atelier depuis que j’ai fait les capsules pour « Culture et Démocratie ». J’ai eu du mal à quitter le home pour personnes âgées. J’y retourne et je vais encore y retourner régulièrement, il y a un attachement qui s’est fait. Quand on voit la solitude dans laquelle se retrouvent certaines personnes, on se dit qu’il y a encore beaucoup à faire. De nombreux autres services hospitaliers mériteraient d’avoir un accompagnement comme ça. Pas forcément des artistes, mais au niveau des soins. Aujourd’hui, les hôpitaux sont pressurisés par des questions financières et le personnel hospitalier souffre de ne plus avoir le temps de s’asseoir, de parler avec ces personnes. Pareil dans les homes. Il y a très peu de personnel, et ils passent leur temps à courir. Les malades sont laissés seuls. Je pense que c’est un vrai problème de société.

Cinergie : Le film a-t-il été difficile à financer ?
I.R. :
J’ai eu la chance d’avoir de l’aide de la Commission du Centre du Cinéma. Et mon producteur, Serge Kestemont, a trouvé du tax shelter, ce qui a permis de boucler un budget qui était suffisant pour faire le film, sachant que je l’ai fait toute seule. J’ai fait l’image et le son seule. J’entrais seule dans les chambres parce que j’avais besoin de cet engagement personnel auprès des artistes. Je ne voulais pas être cachée derrière un cadreur ou un ingénieur du son. Nous étions donc trois dans une chambre : l’artiste, le patient et moi, un lien triangulaire que j’avais envie de préserver. Une chambre d’hôpital est un espace très exigu, bruyant aussi. Y amener une équipe technique en plus n’aurait pas du tout créé le même rapport. J’ai donc beaucoup tourné en courtes focales pour être proche des gens. C’est assez sportif de tourner seule et de tout prendre en charge mais c’était important pour moi de le faire comme ça.

Cinergie : Quelle étape a été la plus difficile ?
I. R.
 : Le début. Convaincre les gens de l’intérêt du projet a été long. Il est de toute façon toujours difficile d’avoir de l’argent pour financer un documentaire. J’ai fait trois passages devant la Commission et j’ai fini par les convaincre. Mais les gens ont parfois peur des projets un peu trop « gentils », qui parlent de personnes qui font du bien. Les sujets graves et lourds sont plus faciles à vendre. Le plus difficile a été ce moment où je n’avais pas d’argent. Mais une fois que c’était parti, les choses se sont faites très facilement. Je n’ai eu aucun mal à convaincre les hôpitaux. Très peu de personnes ont refusé d’être filmées. Je suis allée montrer des extraits du film à des personnes âgées qui apparaissent à l’écran, parce que je pensais qu’une simple signature sur un papier ne valait pas grand-chose. Je voulais au moins leur montrer le résultat et rester en contact avec elles…

Cinergie : Le personnel soignant n’intervient pas du tout dans le film. Est-ce un point de vue qui ne vous intéressait pas ? Vous ne leur avez pas demandé s'ils constataient un impact bénéfique sur les patients ?
La vie est làI. R.
 : Non parce que le principe du film est de montrer et d’éviter d’avoir trop de paroles. Je n’avais pas envie d’avoir un artiste qui me raconte à quel point ça lui fait du bien ou je ne sais trop quoi… Pas de théorie ! La parole vient spontanément de la part des patients. On voit donc peu le personnel parce qu’ils laissent les patients seuls, ils restent à l’écart. La seule chose que l’on voit, c’est l’interaction au début du film avec l’ergothérapeute qui accueille la chanteuse, qui lui explique qu’aujourd’hui telle personne ne se sent pas très bien, etc. Dans le service des enfants, on voit une animatrice de l’hôpital qui fait le topo en début de journée, qui donne les consignes nécessaires aux artistes. Ces derniers ne connaissent pas la pathologie de l’enfant ou du malade. Ils demandent donc juste à savoir s'il y a des risques de contagion, les précautions à prendre en cas de handicap, d’isolement, etc. Ensuite, les artistes entrent dans la chambre et sont laissés à eux-mêmes. Si un soin est en cours, ils n’entrent pas. S'il y a un soin urgent à donner pendant que l’artiste travaille, il se retire. Si ce n’est pas urgent, c’est parfois l’infirmier ou le médecin qui dit qu’il repassera plus tard. Leur présence est très discrète. J’ai quand même filmé les infirmières d’Erasme qui chantent avec le Pont des Arts. En fait, le personnel soignant pourrait être le sujet d’un autre film !

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