Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/06/2007
 

Entretien avec Jean-Marie Demeyer, professeur et responsable de l’atelier de production de KASK

En mars dernier, KASK Hogeschool Gent (l’Académie Royale des Beaux-arts de Gand) fêtait 40 ans d’images animées. Dès la création de sa section « animation », l’esprit de cette école s’est concentré sur des films artistiques profondément personnels alliant médium, forme, narration et musicalité. Joli but, puisque la créativité des étudiants et de leurs films a rapidement été récompensée dans les festivals belges comme étrangers. On pense aux voisins irrésistibles croqués par Jonas Geirnaert dans Flatlife (entre autres Prix du Jury au festival de Cannes 2004) ou plus récemment à Egor le lapin aux prises avec les autorités dans Administrators (deux prix récoltés à Anima).  Rencontre avec Jean-Marie Demeyer, professeur d’animation et directeur d’atelier à KASK.

 

Cinergie : Est-ce que vous pouvez resituer l’histoire du pôle animation à KASK, l’Académie Royale des Beaux-Arts de Gand ?
Jean-Marie Demeyer : L’école a été créée par Raoul Servais dans les années 60 avec une philosophie particulière que nous essayons  de poursuivre. Rien n’a changé, mis à part les cours, les moyens de travailler, l’influence externe sociale et littéraire sur les films, mais ce qui est resté, c’est une section qui éduque des jeunes gens à être créatifs avec les moyens existants pour réaliser et utiliser le medium image par image qu’est le film d’animation.

À KASK, nous ne formons pas des réalisateurs, des directeurs artistiques ou des gens qui vont ensuite travailler dans des studios comme animateurs. Nous, on essaie d’aller un peu plus loin, d’être plus ouverts que les studios en nous intéressant aux disciplines des arts appliqués comme plastiques. KASK est une académie, et on juge important cette interaction avec les autres arts. Des étudiants en arts plastiques (peinture, sculpture, photographie, etc) peuvent suivre des modules en animation et inversement. Un autre aspect est qu’on essaie d’orienter les gens vers un style personnel dans tout ce qu’ils racontent et expriment. Cette recherche devrait s’amplifier quand on passera du système du bachelier à celui de Master. D’une manière générale, on cherche vraiment à rester une section artistique et à s’orienter vers le langage film. Apprendre le film, c’est aussi le réaliser.

C. : En fait, vous n’apprenez pas un métier spécifique aux étudiants mais vous leur offrez les outils qui permettent de se forger une personnalité artistique et un style personnel.  Etait-ce ça la philosophie de Raoul Servais ?
J.-M. D. : Sa philosophie était de placer la création au premier plan et la technique au deuxième plan. La création peut être influencée par exemple, par le théâtre, le cartoon, le studio, mais on essaie de proposer une base ouverte à tous les langages du film. En première et deuxième année, nous enseignons quand même ce qui est le plus utilisé : le cartoon et l’animation des personnages. Mais en même temps, l’étudiant développe un style personnel via des exercices parallèles.

C. : Concrètement, comment se déroule l’enseignement ?
J.-M. D. : En première année, les étudiants font de l’expérimentation et s’attèlent à un projet, mais ce n’est pas encore un film. En deuxième année, ils réalisent un film court d’une minute dans leur propre style selon un thème. Par exemple, le thème cette année était « le conflit ». En deuxième année, on invite une personnalité extérieure, du théâtre par exemple, qui va illustrer avec d’autres moyens comment on exprime le mouvement. Et en troisième année, ils réalisent un court métrage. Dans le temps, des films ont été réalisés chez nous, envoyés à divers festivals et même primés.

C. : Puisque vous essayez d’ouvrir les étudiants à toutes les formes d’art est-ce que cela ne donne pas au final des films très visuels, dans lesquels la forme est très importante ? Un peu expérimental ?
J.-M. D. : Je ne sais pas… Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des résultats de haut niveau et qu’il y en aura encore. En tout cas, on a eu des étudiants qui avaient le don de réaliser, le don de créer mais aussi le don de raconter une histoire. Ce sont trois éléments essentiels. Donc, la forme et le contenu sont très importants. D’ailleurs, on travaille de plus en plus le scénario car le gens nous disent que le graphisme de nos films est très bien mais que le contenu est toujours le même. Donc, on revoit notre approche.

C. : Il y a quelque chose de frappant dans les films de KASK : l’importance et la signification de la musique.
J.-M. D. : Oui. Il y a plus de dix ans, une collègue est entrée dans le département. Elle a fait des études d’histoire de la musique et elle a mené des recherches sur le lien entre le son et le cinéma. Il y a donc une attention énorme accordée à la sonorisation. C’est d’ailleurs un but en troisième année : montrer que la sonorisation est aussi importante que l’animation. La qualité du son et celle de l’image assurent un bon film d’animation. Déjà, en deuxième année, on travaille avec le son comme bruitage. Et en troisième année, il y a un exercice qui consiste à adapter une histoire et à se rendre en studio pour travailler avec des musiciens. À travers cette phase, il y a une découverte de toutes sortes de percussions et de bruitages. Le but est vraiment d’apprendre les qualités du son en fonction de l’animation.

C. : Y a-t-il un esprit KASK comme il pourrait y avoir un esprit La Cambre ?
J.-M. D. : Je crois, oui. On peut être l’équivalent de La Cambre. Si on suit l’histoire et les débuts des écoles (La Cambre en 57 et nous en 66), il devait y avoir un ou deux étudiants. Il y a eu une évolution typiquement belge dans les deux écoles. Chacune a ses valeurs, même si l’histoire flamande et l’histoire francophone sont différentes. Pourtant, l’idée de création, de réalisation et de formation est omniprésente. Pendant les études ou par la suite, les gens disent : « au moins là, on m’a formé et j’ai pu faire des choses que je voulais faire. » Nous, nous cherchons simplement à donner les moyens à ceux qui veulent raconter des choses, d’essayer de les suivre. Ces deux écoles travaillent dans le même esprit, dans la même philosophie. On ne court pas devant l’étudiant, derrière, sur lui mais on court à côté.

C. : Ni dessous…
J.-M. D. : Oui voilà  (rires) !

C. : On mettra ça comme titre pour l’article : celui qui court à côté !
Sinon, comment l’école se situe-t-elle par rapport à l’évolution technologique ? Vous intégrez les changements ou vous restez attaché aux formes plus traditionnelles, au dessin, aux volumes ?
J.-M. D. : On reste quand même dans un laboratoire de 2D. Improviser, dessiner, filmer, photographier, développer, programmer, etc. : c’est la coopération des mains et du cerveau, la création et l’expérimentation des idées transmises image par image.

C. : Ces nouveaux médias créent aussi une image très lisse, parfaite assez éloignée de l’artisanat.
J.-M. D. : Tout à fait. Le langage est différent aussi. Les vidéastes ne sont pas intéressés par l’image par image. Ils veulent sans doute un résultat plus excessif et plus rapide. L’animation prend quand même énormément de temps. Voilà pourquoi on est plus proche du film que des nouveaux medias.

C. : L’atelier de production de l’école, outre une aide à la réalisation, inscrit les films dans les festivals ?
J.-M. D. : Oui. On essaie d’être de plus en plus présent dans les échanges avec les écoles et les festivals. Le C.V. de l’école est connu. Malheureusement, en Flandre, il n’y a pas autant de moyens qu’en Communauté française. Dernièrement, on a organisé une exposition retraçant les 40 ans de KASK. On essaye de trouver des financements extérieurs pour archiver nos films. Quarante ans d’archives, c’est quelque chose de très important, c’est un patrimoine ! Là-dedans, il y a des films qui ont eu des prix et d’autres qui n’ont jamais été terminés ou même montrés.

La Cambre reçoit des subventions. Nous, on fonctionne avec des moyens propres. Quand on tournait en pellicule, ce n’était pas facille car la post-production et  les copies étaient très coûteuses. Aujourd’hui, ça va mieux avec le (H)DV. Et si c’est nécessaire, on transfère en 35 mm, comme en 2004 pour Flatlife. L’image était seulement digitale avant que le film soit sélectionné à Cannes.

C. : À la sortie de l’école, il existe des voies possibles pour poursuivre dans le cinéma d’animation ?
J.-M. D. : On ne peut pas vivre par la réalisation d’un court métrage. La plupart des gens ont envie de réaliser leurs films mais pas tout de suite. Entre temps, ils doivent vivre, donc ils travaillent dans la publicité, à la télévision, dans l’illustration afin de financer leurs projets. Heureusement, les gens qui sont diplômés de KASK trouvent du travail facilement : il y a une demande de créateurs. Certains décident de travailler tout de suite dans l’animation alors ils partent le plus souvent à l’étranger. Quand j’ai étudié ici, il y a 25 ans, on était bien obligé d’aller chercher du travail à l’étranger car il n’y avait pas de marché. On a des anciens étudiants qui travaillent même plus loin, en Californie, dans des studios très renommés. Ça permet aussi de donner une certaine réputation à l’école. Par exemple, un ex-étudiant travaille pour Pixar, cinq ou six autres travaillent à Los Angeles pour Klasky-chupo, et puis plusieurs travaillent dans les jeux vidéo. D’autres s’orientent vers le scenario, l’illustration, le film réelle, la musique. Donc, les étudiants qui ont étudié chez nous entrent plus vite dans d’autres techniques parce qu’ils connaissent la 2D, la réalisation, le montage, le rythme, … En bref, KASK est une étape.

C. : En fait, on suit cette formation pour trouver sa voie ?
J.-M. D. : Oui, c’est ça. L’éducation ne sert pas seulement à transmettre un savoir. Le film est une façon d’exprimer ce que l’on veut et qui on est.

C. : À l’époque où tu étais étudiant, l’animation bénéficiait d’espaces de visibilité ?
J.-M. D. : Moi, j’étais étudiant dans les années 80. J’avais fait un film qui avait été sélectionné à Ottowa. J’étais très content d'être allé étudier là-bas. Après avoir étudié quatre ans, la seule porte ouverte était généralement le festival d’Annecy.  Il y avait aussi un festival de films d’animation réservé aux écoles, « Carrefour », qui était subventionné par la ville de Gand. Mais il y avait aussi Raoul Servais qui était l’ambassadeur culturel pour le film d’animation. Grâce à lui, on avait quand même un contact extérieur.

C. : Sens-tu que l’animation gagne en visibilité ?
J.-M. D. : Non. Je trouve que c’est un monde très limité : au niveau extérieur, la diffusion se limite surtout aux festivals. On cherche d’autres moyens de faire connaître les films. Pourquoi pas les musées ou les universités ?

C. : Comment juges-tu le court métrage d’animation en Belgique ?
J.-M. D. :  Il y a un patrimoine important en Belgique. Les pionniers comme Raoul Servais ont été très importants. Je crois qu’on a une bonne réputation. Nous, on essaie d’envoyer des films en Europe, mais aussi aux Etats-Unis, en Chine, en Corée, …. Mais, il faudrait évidemment plus d’aides pour poursuivre notre travail.

C. : Sens-tu un formatage dans les longs métrages d’animation américains ?
J.-M. D. : Dans les dernières productions de Disney, on constate que des recettes se répètent, surtout en 3D. Depuis quelques années, il n’y a plus d’originalité dans ces films. Mais aux Etats-Unis, dans les années 90, il y a eu aussi des choses intéressantes chez Klasky-Chupo, un studio dans lequel travaillent des européens. On a senti leur influence dans des histoires et dans des écritures qui, généralement, sont très protégées. Un film a été réalisé chez eux, Rugrats in Paris (Les Razmoket à Paris). Il s’agit d’une série qui est devenue un long métrage. Les Razmoket ont très bien marché en France notamment. En Europe, des longs métrages marchent aussi bien à l’instar de Kirikou. Là, il  y a vraiment une toute autre écriture qu’aux Etats-Unis. Le problème des Etats-Unis, c’est qu’ils se reposent sur des choses qui existent. Nous, on veut inventer de nouvelles façons de réaliser.

C. : Vous avez fêté les quarante ans de KASK. Y-a-t-il eu un bilan pour l’occasion ?
J.-M. D. :  C’est un peu trop tôt pour faire un bilan. Il faut dire aussi que l’animation est un petit monde. Cette fête était l’occasion de revoir des films réalisés par plusieurs générations. C’était aussi beau de se rendre compte, avec tous les gens présents, qu’il y avait toujours une espèce de résistance et de liberté dans la passion. Cet esprit est là depuis le début et continue à exister. 

Cette année, deux films de KASK sont sélectionnés à Annecy : Administrators et Zu Stramm.

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