Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
11/05/2010
Mots-clés : rencontre,
 

Entretien avec Marike Verbiest à propos de Ruis

Imaginer tout à partir de rien …
Diplômée des Beaux-Arts à Breda en Hollande, la jeune réalisatrice Marike Verbiest est venue en Belgique poursuivre ses études. Ruis est son film de fin d’étude au KASK que nous avons découvert à Anima. Il nous avait surpris par sa simplicité et son efficacité. Marike Verbiest, blonde, rieuse, claire, nous a surpris à son tour pour les mêmes raisons : un désir très grand d’aller vers toujours plus de simplicité, d’explorer le minimum, de faire tout à partir d’un rien…  

Cinergie : Comment es-tu arrivée à l’animation ?
Marike Verbiest : >J’ai toujours aimé dessiner. Après l’école, je ne savais pas ce que je voulais faire, mais c’était la seule chose qui m’attirait. Alors, j’ai fait les Beaux-Arts à Breda. Après la première année, très générale, j’ai choisi l’animation. Puis, j’ai commencé à travailler d’abord comme animateur stop-motion en Hollande pour Pedri Animation et deux semaines en Angleterre sur une série pour les enfants. Mais l’environnement de l’école m’a beaucoup manqué, ce travail en équipe, en famille, cette émulation. J’avais envie de voyager un peu, alors je suis venue reprendre mes études à Gand, au KASK.
J’ai eu, pendant ce temps, l’opportunité de suivre un stage de trois mois en France, à Folimage sur le film d’un réalisateur portugais. J’ai donc décidé de faire mon école en deux ans. Maintenant, je cherche du travail et un financement pour mon prochain projet. Je n’ai pas encore d’idée très claire de ce que je veux faire, mais j’aimerais aller plus loin que Ruis, travailler sur un projet encore plus ouvert et abstrait, plus axé sur la lumière et le mouvement, et encore moins sur le décor ou les personnages.  

C. : Quelle est la genèse de ton film ?
M. V. : Je n’ai pas écrit de scénario, je n’ai pas non plus réalisé de story-board avant de tourner. J’avais cette idée d’un cheval qui se bat avec le vent. Enfin, au début, je n’avais créé que la marionnette du cheval parce que j’aimais l’idée d’animer cet animal. J’ai fait quelques essais, et je me suis dit que c’était beau de le voir tomber avec ses longues jambes, ses lignes, tout ça… Et puis un ami m’a dit « Tu pourrais le mettre dans différentes situations et voir comment il réagit. » Et le concept me plaisait. Je l’imaginais dans le vent. J’ai grandi près de la côte, où il y a beaucoup de vent. Parfois, c’est vraiment ennuyeux ou dangereux, mais c’est beau et j’ai toujours aimé le bruit du vent. Et puis, j’avais vraiment cette question en tête que si on écrit une histoire, on est souvent obligé de réaliser ici ou là, un personnage ou un décor, pour servir l’histoire elle-même sans avoir vraiment le désir de travailler sur ces choses bien précises qui prennent tellement de temps en animation. Pour éviter ça, j’ai décidé de travailler à partir de ce concept : qu’est-ce que fait un cheval en lutte avec le vent ? Et j’ai essayé de raconter mon histoire à partir de là.Ce qui est fantastique dans l’animation, c’est qu’on peut faire ce qu’on veut ! Il s’agissait pour moi de faire bouger les choses autour de l’animal, d’aller aussi loin que possible, mais toujours en communiquant avec le spectateur, en donnant des émotions sans toutefois être réaliste.  

Portrait de Marike Verbiest réalisatrice de Ruis

C. : Filmer le vent est une vraie difficulté, non ?
M.V. : J’ai regardé beaucoup de films sur le vent. Ce n’est pas quelque chose de visible, mais c’est par le son et tout ce qui bouge autour qu’il est rendu perceptible. Je voulais voir comment d’autres ont fait ça ? Je suis allée voir Le Vent de Victor Sjöström, un film muet, où tout passe par le mouvement ou des gros plans sur les objets qui bougent ou qui tombent. C’est assez incroyable ! Il n’a même pas besoin du son pour rendre l’effet du vent. 

C. : Et pourquoi cette marionnette ?
M.V. : J’aime créer des objets à partir de fils d’aluminium. Et j’aime la technique du stop-motion parce que c’est très rapide. J’aime faire les choses avec mes mains, je ne suis pas très bonne en dessin. Avec cette technique, on voit très vite les progrès de son travail, on voit très vite ce qu’on fait. Mais en général, cette technique a un rendu assez massif. Ce que j’aime dans le dessin, c’est qu’il est possible de réaliser un personnage avec une seule ligne. J’ai pensé qu’il serait beau de créer un personnage transparent, à travers lequel on puisse voir le décor ou jouer avec la lumière. Si on le tourne, on découvre d’autres éléments qu’on ne voyait pas avant. Pour mon premier film de fin d’étude, Corrida, j’avais utilisé des fils de fer à nouveau, mais je n’avais filmé que les ombres. J’avais manqué quelque chose car l’ombre engendrait une image plate. Cette fois, j’ai tenté de réaliser une sorte de marionnette que j’ai faite à partir de fils de fer entourés de soie et de caoutchouc pour qu’ils soient moins brillants. J’ai d’abord réalisé la tête du cheval en argile pour découvrir les lignes importantes, puis j’ai réalisé plusieurs marionnettes en cherchant où placer les rubans et le caoutchouc. Ce n’était pas parfait, mais cela ne me dérange pas qu’on voit qu’elle est faite à la main.

C. : Corrida, donc, ton premier film utilisait la même technique et parlait déjà d’un animal.
M.V. : Ce n’est pas volontaire. Mais j’aime bien les animaux, on dirait… (rires).
Le concept était le même. J’ai aussi réalisé une marionnette, mais je n’ai filmé que son ombre. Je crois que ce qui est beau aussi avec le cinéma, c’est que si l’on prend juste une image d’un film, on n’y comprend rien. Mais dès qu’il y a du mouvement, tout s’éclaire et devient intelligible. 

C. : Comment as-tu construit ton plateau ?
M.V. : J’avais cette grosse table de métal, et j’ai posé des pièces en métal sous les pieds du cheval de sorte qu’il soit attaché au plateau par des aimants, ce qui était très pratique pour le manipuler. J’ai dû mettre beaucoup d’aimants d’ailleurs parce qu’il ne tenait pas bien (rires). Derrière, il y a un projecteur de lumière. J’ai tendu un drap, et j’ai utilisé un projecteur de diapositives. Je n’ai pas voulu peindre le décor car il aurait été toujours le même. Alors j’ai utilisé ces diapos. Je les ai peintes en bleu, et j’ai ajouté des taches d’encre. Je changeais de diapositives toutes les deux images. C’était assez difficile car tout devait bouger à chaque plan. J’ai dû faire attention aux détails et tout bouger à chaque photo. J’ai essayé beaucoup de choses pour trouver ce qui me semblait beau.

C. : Le travail sur le son dans ton film est très beau. Comment l’as-tu réalisé ?
M.V. : J’ai utilisé des banques de son où il y avait beaucoup de vents. Un de mes amis, Merlijn Vink, qui est sound-designer, les a utilisés, mixés ensemble et à ajouter des petits sons pour les rendre plus vivants. Le travail sur le son était difficile, car ce cheval n’a pas l’air réaliste et il ne fait pas non plus des choses très réalistes. C’était difficile dès lors de trouver des sons qui pouvaient accompagner les images sans être trop décalés et devenir comiques. Un autre ami, Hans Oiseau, a créé des bruits de grattements en frottant des gravures contre un micro de contact. On a trouvé des sons sombres, bas, comme des sortes de grincements, des choses qui tombent, des sons comme ça. Tout cela ensemble fonctionnait bien.  

C. : Ton film est très abstrait, très épuré.
Portrait de Marike Verbiest réalisatrice de RuisM.V. : Dans mon prochain projet, je veux que ce soit encore moins clair. Ici, par exemple, le fond reste un paysage. Il est abstrait, mais c’est tout de même un paysage. C’est ce qui me plaît tant dans le dessin, encore une fois, qu’un trait puisse être le ciel ou une fleur ou un animal... Je voudrais essayer de faire la même chose avec la technique du stop-motion, avoir un environnement très abstrait que je pouvais changer comme je le voulais et qui devenait vivant grâce à la lumière et à la caméra. Ce plateau, sans la lumière, il ne ressemble à rien (rires). C’est juste un paquet de draps, de fils, des peintures…
Mais avec de la lumière et une caméra, tout ça devient vivant. Cela me plaît beaucoup. J’aimerais aller encore plus loin dans mon prochain projet juste avec la lumière, le mouvement, les ombres… 

C. : Et à la fin, il disparaît. C’est triste. Il a perdu la bataille.
M.V. : (rires) Beaucoup de gens m’ont dit ça… Mais je ne sais pas. Je ne trouve pas ça triste. Il est possible aussi d’être le vent, non ? Il est plus fort (rires).  

Anne Feuillère et Antoine Lanckmans
commentaires propulsé par Disqus