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Entretien avec Olivier Magis à propos d'Ion

Cinergie : Quel a été l’élément déclencheur pour réaliser Ionet comment as-tu rencontré un personnage aussi étonnant ?
Olivier Magis : J’avais appris, via les lettres d’information de la Ligue Braille, que six personnes handicapées de la vue avaient été recrutées par la police fédérale pour leurs capacités auditives exceptionnelles. Mais, comme souvent en documentaire, on arrive trop tard : ces personnes avaient intégré les services d’écoute téléphonique vers 2007-2008. Or, on était déjà en 2010. J’aurais rêvé suivre toute la procédure : les examens où 55 postulants se sont présentés, l’intégration des lauréats, etc. Je suis quand même allé voir ceux qui avaient contribué à ce recrutement à la Ligue Braille. Ils m’ont ensuite introduit à la police fédérale qui, de fil en aiguille, m’a présenté quelques lauréats, dont Ion, à Liège. À l’époque, je m’intéressais surtout au lien entre police et handicap et à l’intégration professionnelle mise en avant dans ce projet pilote qui, avant la Belgique, n’existait qu’aux Pays-Bas et en Suède. Mais la rencontre avec Ion a heureusement modifié ces intentions fragiles.

image du film

C. : J’imagine qu’il y avait des consignes de sécurité strictes, vu le travail très particulier qu’effectue Ion : l’écoute en rapport avec le grand banditisme…
O. M. : Lors de mon premier entretien avec Ion, nous étions entourés de policiers, sans doute pour s’assurer qu’il ne divulgue pas d’éléments sensibles. Il n’avait pas le droit, par exemple, de détailler les techniques utilisées pour l’écoute. Comme Ion est un nom roumain, cela m’intriguait. J’ai donc lentement fait dériver notre discussion sur son travail à la police pour entendre parler l’homme, et je lui ai demandé de me raconter sa vie. Il a commencé par son parcours incroyable, son odyssée de Roumanie en Belgique. Fuyant son pays en proie à des troubles violents, il avait pris le train en plein hiver, puis, fait du stop avec sa femme aveugle et Ciprian, leur fils de sept ans. C’est lui qui les guidait sur la route et leur servait d’yeux dans les gares, même s’il ne savait pas lire. Ses collègues, qui nous entouraient, n’avaient jamais entendu parler de cette histoire. Nous étions tous émus, scotchés à ses lèvres. J’étais tellement bouleversé que j’ai radicalement changé d’angle d’attaque. Ça arrive souvent : on part sur une idée puis, au fil des rencontres, on bifurque vers autre chose, vers ce qui nous touche intuitivement. Cela dit, j’ai dû attendre des mois l’autorisation de rencontrer Ion en privé. En 2008, le Los Angeles Time, Le Monde, RTL-TVI avaient déjà couvert le sujet. La police fédérale m’a confié être fatiguée de voir débarquer des journalistes qui étaient surtout intéressés par le côté « bêtes de foire » de ces gens hors-normes. Les Américains, par exemple, s’extasiaient sur ces « détectives aveugles » capables d’aider à la lutte contre les réseaux terroristes internationaux. Mais lorsque j’ai évoqué l’idée d’un portrait documentaire qui se focaliserait davantage sur Ion, son parcours, ses réflexions, plutôt que sur les écoutes, la police m’a laissé travailler en toute confiance.

C. : Qu’Ion choisisse de travailler pour la police est tout de même étonnant. Il vient d’un pays où les méthodes d’espionnage de la Securitate ont laissé de mauvais souvenirs…
O. M. : Absolument ! En plus, il faut savoir qu’il n’était pas rare que des handicapés de la vue soient recrutés par la Securitate, notamment des masseurs ou des kinés qui pouvaient mettre les patients en confiance, les faire parler et les piéger après coup. Je ne l’ai pas évoqué dans le film, notamment parce qu’Ion a été masseur. Il ne fallait surtout pas que le public puisse penser qu’il avait été un ancien informateur. Au départ, Ion était très méfiant vis-à-vis de ces écoutes policières pratiquées en Belgique, mais il s’est rendu compte que les dispositions légales étaient extrêmement contraignantes. Les documents qui ne débouchent pas sur une inculpation ou une condamnation sont systématiquement détruits par respect pour la vie privée. Ion, en toute sincérité, m’a dit qu’il n’avait jamais constaté de dérives sur ce plan-là. Ça l’avait rassuré.

C. : Ion souligne lui-même la dimension « romanesque» de son travail. Il le relie à sa passion pour la lecture entretenue dès l’enfance…
O. M. : Ion a toujours été un grand lecteur. En tant que handicapé de la vue né dans un milieu rural où on doit participer aux travaux des champs, il n’avait pas grand-chose à faire. Comment survivre psychologiquement à cela ? La littérature, le monde des histoires en général, l’ont sauvé, l’ont ouvert au monde. À l’époque du communisme en Roumanie, Ion écoutait aussi secrètement Free Europe, une radio pro-occidentale qui émettait depuis l’Autriche et qui était financée par le Congrès américain. Il a ainsi été en contact avec les langues étrangères et surtout l’idée qu’un monde libre existait.
Aujourd’hui, Ion est toujours imprégné de littérature. Dans le bus qui le conduit au travail, il visse constamment ses écouteurs sur ses oreilles pour se plonger dans un roman, un essai ou de la poésie. Le soir, avec sa femme, ils écoutent des pièces de théâtre au lit. Tous les deux sont des férus de récits.
Un jour, en rigolant, Ion m’a soumis cette analyse troublante : « Les gens que j’écoute pour mon boulot sont comme des personnages de roman. Ils ne savent pas qu’ils sont lus ! » C’est sur base de cette réflexion que j’ai tissé la structure du film. J’étais convaincu que ce n’était pas un hasard si Ion avait été recruté à la police pour écouter et retranscrire des histoires, des histoires bien réelles cette fois.

C. : Au-delà du travail d’Ion et de sa vie quotidienne en Belgique, tu abordes les événements qui l’ont poussé à quitter la Roumanie…
O. M. : Au stade de l’écriture, l’équipe de production m’a encouragé à approfondir les différentes pistes qui pouvaient enrichir le film : l’amour d’Ion pour la littérature, le trio familial singulier, l’exil, mais aussi le passé d’Ion avec sa dimension historique, vu qu’on connaît très mal la période de l’après Ceaucescu en Roumanie. J’y tenais d’autant plus que tout cela résonne avec ce qui se passe aujourd’hui dans les pays arabes. Le Printemps arabe, tout comme la Roumanie post-communiste, a vu naître de très grands espoirs, mais que reste-t-il ? Les démons du passé semblent ressurgir, le manque d’habitudes démocratiques se fait cruellement sentir. Il n’y a pas eu de véritable révolution en Roumanie. Ce fut un coup d’état maquillé en soulèvement populaire. Quand on est sonné après autant d’années de répression, la démocratie ne s’apprend pas du jour au lendemain. C’est pourquoi j’ai filmé des plans dans un hôpital avant même que le spectateur ne sache qu’Ion y avait travaillé : je voulais montrer des gens égratignés, voire abîmés, par le poids de leur histoire récente. Cette séquence est un écho au témoignage d’un ancien militant anti-Ceaucescu devenu professeur d’université à Bucarest qui me confiait : « Notre histoire violente nous a rendu fatigués, nous les Roumains. »

image du film

C. : Maria, l’épouse d’Ion, déclare d’ailleurs que « La liberté, c’est angoissant »…
O. M. : Elle avoue que ce n’est pas facile à vivre. Pouvoir faire ce qu’elle veut, pouvoir se déplacer librement, s’avère perturbant pour elle. Elle n’a pas été « éduquée » de la sorte. Au tournage, cette réflexion m’a troublé et me trouble encore. Comment ne pas y voir une belle traduction des conditions de vie dans lesquelles vivaient Ion et Maria sous la dictature ?

C. : Cette famille témoigne quand même d’une intégration exemplaire à la société belge. As-tu voulu faire de ton film une sorte de «manifeste contre la xénophobie » ?
O. M. : Je me suis basé avant tout sur ce qui s’est passé réellement dans leur vie. Je me suis centré sur cette famille unique sans trop élargir la thématique de l’exil. Quand je parle du centre d’accueil pour réfugiés près de Dinant, on reste au plus près de leur propre expérience de l’endroit. Evidemment, c’est tant mieux si mon film peut amener les spectateurs à creuser davantage leurs réflexions sur l’exil, l’immigration, l’intégration…

Personnellement, j’ai beaucoup appris au contact d’Ion et de Maria. Pas seulement concernant la Roumanie. J’ai découvert le monde des handicapés de la vue en Belgique, l’exclusion sociale dont ils sont souvent victimes. Même si Ion, lui, a réussi son insertion professionnelle. Et qu’il est un vrai geek, utilisant toutes les ressources de la technologie pour pallier à son handicap: il a un modèle de téléphone ultra-sophistiqué avec les derniers plug in disponibles sur le marché. Il peut suivre un match de foot en direct sur son téléphone ou son i-pad.

C. : Au niveau formel, ton film n’est pas constitué d’une suite d’entretiens en son in. Tu as choisi d’utiliserles témoignages en voix off sur des images de ton cru, filmées en Belgique ou en Roumanie, et qui en prolongent l’écho…
O. M. : Comme je l’ai dit, j’ai démarré ce film avec le sentiment d’arriver trop tard : les examens éliminatoires avaient déjà eu lieu, les handicapés de la vue finalement choisis pour les écoutes travaillaient depuis deux-trois ans. Plus question de filmer les premiers pas de ces gens à la police, les inquiétudes et les tâtonnements du début, le scepticisme de certains. Il fallait donc choisir un mode de présentation adéquat pour les événements qui appartenaient au passé. Les interviews ? C’est trop journalistique, trop réducteur cinématographiquement parlant. Ça ne m’aurait pas permis d’aboutir au film-portrait que j’avais dessiné. J’ai envisagé un moment la formule du docu-drama, très en vogue aujourd’hui dans les pays anglo-saxons. Ce qui revenait à reconstituer sur un mode fictionnel, avec des acteurs, les souvenirs d’Ion et notamment son périple de Roumanie en Belgique avec femme et enfant. Mais ce parti pris était risqué, parce que ce mode documentaire n’est pas très répandu en Belgique, et puis cela aurait grossi considérablement le budget du film. Troisième possibilité : je partais avec eux en Roumanie sur les lieux où ils avaient vécu. Cette option ne convenait pas non plus : Ion et Maria n’avaient pas l’intention de retourner sur place. Je ne voulais rien provoquer, ne pas utiliser de ficelles artificielles.
J’ai donc choisi de faire entendre la voix d’Ion et de traduire en images ce que son récit poignant m’inspirait. En espérant que leur pouvoir évocateur « parle » au spectateur. J’ai filmé le village d’enfance d’Ion, j’ai refait le même trajet d’exil en plein hiver… J’espère avoir évité la simple illustration et le propos didactique, et être parvenu à poétiser le récit de la vie d’Ion. Le film a un côté poupée russe : je raconte une histoire sur un homme qui baigne dans les histoires, fictives en littérature, réelles dans le cadre de son boulot. Et lui nous parle de sa formidable histoire qui m’a inspiré à mon tour.         

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