Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2014
 

Entretien avec Olivier Magis à propos des Fleurs de l'ombre

Cinergie: Ion, le personnage de ton premier documentaire, était presque aveugle et venait de Roumanie. À nouveau, tu pars en Roumanie filmer des femmes handicapées de la vue. Est-ce désormais une constante de ton cinéma ?

Les Fleurs de l'ombre d'Olivier MagisOlivier Magis : Pas du tout (rires) ! Je ne suis pas un cinéaste de la cécité, ni de la Roumanie ! Les fleurs de l'ombre est simplement un heureux accident. J'ai eu la chance de recevoir une aide au développement pour Ion et je suis parti en repérage en Roumanie sur les traces de mon personnage. J'avais besoin de me nourrir des lieux et des gens qu'il avait connus. Je suis donc allé rencontrer le président de l'association nationale des aveugles qui m'a longuement parlé de Ion qu'il connaissait. À la toute fin de la discussion, il m'a aussi parlé des activités de l'association, dont ce nouveau concours de beauté. J'ai trouvé ça intéressant tout en me méfiant un peu. Mais il m'a expliqué qu'il s'agissait d'un concours de beauté intérieure, qu'elles n'étaient pas en bikini, qu'il ne s'agissait pas de minettes jeunes et jolies, mais de femmes entre 18 et 40 ans, que le but de tout ça était de se rencontrer. Elles viennent donc accompagnées de leur famille, d'amis ou de leur compagnon et tout le monde part en excursions, visite la région ou se réunit pour manger. Quelques mois plus tard, je discute avec David Royen, un ami producteur, et je lui fais part de mon projet d'aller faire des photos de ce concours. Il trouve ça passionnant, me propose de se lancer dans l'aventure, et d'aller filmer des repérages.

C.: Tout s'est donc décidé très vite.
O. M.:
On a démarré sur les chapeaux de roues sans savoir vraiment où nous allions. J'ai rencontré Xavier Istasse, le chef opérateur, à l'aéroport. Dans l'avion, il m'a demandé ce que nous allions faire, mais je n'en savais rien (rires) ! À l'origine, je partais faire des photos, j'avais reçu un vague planning, je n'avais de prise sur rien, je n'avais pas rencontré ces gens. Et je ne voulais surtout pas qu'on commence à courir dans tous les sens. Nous sommes donc partis à la pêche à la ligne. Nous avons commencé à filmer à 14 heures le vendredi et nous nous sommes arrêtés à 10 heures du matin, le dimanche. Le film s'étale sur 44 heures de temps réel. Nous avons repéré un peu les lieux, nous avons découvert le très beau théâtre de la ville, nous avons filmé quelques plans dans un parc. Et le lendemain, tout le monde a débarqué en même temps. Mon assistant paniqué ne savait pas quoi faire, Xavier me demandais « Je dois suivre qui là ? », et moi, je vois non pas 15, mais 40 femmes arriver ! Mais parmi elles, je reconnais Maria, que j'avais rencontrée pendant mes repérages. Je ne l'avais croisée qu'une vingtaine de minutes, mais en tous cas, ouf, j'en tenais déjà une ! Je lui ai donc demandé si je pouvais la suivre et la filmer dans sa chambre. On a préparé notre cadre et une fois prêt, je lui ai dit : « On filme ! On est une petite souris cachée au fond de ta chambre, nous n'existons pas ». On courait ainsi derrière les filles, mais une fois la caméra installée, on était à lapêche. Tout s'est fait ainsi, dans une sorte d'urgence extrêmement douce.

C.: Et comment as-tu choisi tes autres personnages ?
O. M.:
 J'avais demandé à Xavier et à Bogdan, mon assistant, de me faire signe s'ils voyaient des femmes vraiment intéressantes. Dans le salon de beauté, Xavier a remarqué la gagnante du concours, que nous n'avions pas vue jusque-là. Elle se tenait très discrètement dans l'ombre. Mais il a senti quelque chose de très fort, elle sublimait l'image. Alors nous l'avons suivie. J'ai essayé de me tenir à l'écoute de mon équipe pour ne pas suivre de fausses pistes.

C.: Était-ce difficile pour toi d'appréhender ton tournage dans une langue étrangère ?
O. M.:
 D'abord, le roumain n'est pas une langue très éloignée du français. J'en captais quelques bribes qui me permettaient de ne pas être totalement perdu. Ensuite, j'étais toujours assisté de Bogdan et de Marin, mon ingénieur du son. Ils étaient toujours avec nous quand nous tournions, Xavier et moi, sans cesse à l'écoute de ce qui s'échangeait. S'ils entendaient une discussion qui leur paraissait intéressante, ils nous faisaient signe de nous concentrer dessus. Au contraire, quand ça leur semblait sans importance, ils nous le faisaient aussi comprendre. J'arrêtais alors de filmer. Quand je le pouvais, je leur demandais d'aller orienter un peu les conversations. Mais on lançait juste un sujet de discussion, le concours, leur problème de vue, des choses un peu générales et on les laissait discuter. Pour les interviews sur l'herbe par exemple, je leur ai juste demandé de nous parler d'un souvenir ou de leur handicap.

C.: Ces portraits couchés dans l'herbe semblent le seul moment de mise en scène ...

Les Fleurs de l'ombre d'Olivier MagisO. M.: Je cherchais une manière d'être plus proche de ces femmes, pour ne pas me contenter de suivre les événements, le planning du lendemain. Alors j'ai pensé à ces interviews de quelques filles dans l'herbe. Comme je ne voulais pas que ce soit des interviews classiques en face à face où elles répondent à mes questions, j'ai préféré qu'elles soient seules à ce moment là, dans leur univers. Il n'y avait que Marin au son à leurs côtés. Elles devaient lever le bras pour nous faire signe qu'elles avaient terminé.

C.: Qu'est-ce qui guidait tes choix, la décision de poser ta caméra ici ou là ?
O. M.:
 Les interactions personnelles que je sentais en jeu et que je voulais filmer. Au salon de beauté, par exemple, je voulais saisir les discussions entre les femmes et leurs coiffeuses. Concrètement, cela n'a pas été simple d'ailleurs parce que la caméra devait être du côté du miroir. Mais j'avais toujours le souci de m'effacer. D'un point de vue pratique, la pudeur consiste à ne pas déranger les gens dans leur discussion. C'était aussi très important pour moi de me tenir à distance. Elles savaient toujours quand je les filmais, où j'avais mis la caméra. Pas question de faire des plans volés. C'est important en général, ça l'était d'autant plus qu'elles sont aveugles. Nous arrivions donc dans un lieu, nous nous installions, faisions le cadre et puis, nous ne bougions pratiquement plus. Les cadres sont très souvent un peu larges et fixes pour cette raison. C'est un procédé qui me touche beaucoup dans le cinéma de Depardon : il fait son cadre, et le réel y entre et en sort, comme dans un tableau vivant. J'avais vraiment envie d'être dans ce cinéma de l'observation, en contemplation. Ensuite, au montage, il s'agit de sélectionner les moments qui semblent les plus justes.

C.: En tant que cinéaste, comment te positionnes-tu du fait de filmer des gens aveugles ?
O. M.:
 Comment représenter cette cécité, c'est la première question qu'on se pose lorsqu'on fait des images sur des gens qui ne voient pas. Mais je n'ai tout simplement pas voulu me faire passer pour ce que je ne suis pas. Ces femmes ne portent pas de lunettes. Ça ne les gêne pas de montrer leur regard. Je n'ai aucune raison de faire des flous, des yeux qui tournent, ou de mettre du noir sur une voix off. Ce serait vraiment partir sur des stéréotypes. Je n'ai pas de problème à filmer frontalement quelqu'un qui voit mal ou peu. Ion s'énervait beaucoup qu'on ne le traite pas normalement. Lui, Maria, tous ces gens me l'ont appris. On a souvent aux côtés des aveugles une espèce de fausse attitude judéo-chrétienne, pleine d'attention et de précaution. On parle doucement, on est très poli. C'est en fait humiliant, un peu condescendant.

C.: La promenade en bateau qui ouvre le film sème d'ailleurs un peu le trouble...
O. M.:
 Ion disait beaucoup que les aveugles sont pris pour des bêtes curieuses aux facultés assez extraordinaires. D'où cette ouverture où l'on découvre des gens tout à fait normaux. On met du temps à comprendre qu'ils ont des problèmes de vue. Et puis, j'aime ce privilège de l'instant présent dans le documentaire : la caméra nous fait entrer dans un monde qu'on ne connaît pas. Elle ne fait pas du journalisme, ne cherche pas à tout expliquer, tout décrypter. Elle laisse les choses se déployer. J'aurais pu aussi mettre des images d'archives dans le film, pour raconter comment les aveugles étaient traités sous Ceaușescu. Je ne l'ai pas fait. Je n'avais pas envie d'ouvrir une énorme problématique sur le monde des aveugles en Roumanie. Il y a une problématique globale pour ces femmes qui vivent un peu dans l'ombre, d'où le titre du film. L'une des organisatrices du concours le dit très clairement, c'est très dur pourellesde construire une vie sociale et amoureuse dans une société où la femme doit être au service de son mari. J'ai tenté d'installer des problématiques générales au début du film mais j'ai voulu ensuite m'en éloigner pour permettre l'émergence de paroles plus singulières. Ce qui m'importait plus, c'est qu'on passe un moment privilégié, le temps de ce weekend, dans cette petite bulle. Quitte à engendrer peut-être des frustrations... Le spectateur ne trouve pas forcément toutes les réponses à ses questions... Mais si j'ai voulu montrer une certaine singularité, une certaine manière d'appréhender la vie et la complexité de ce que ces femmes traversent en Roumanie, je n'ai certainement pas voulu mettre en valeur chez elles quoi que ce soit d'exceptionnel.

C.: Cela dit, dans le sillage tâtonnant de ces femmes, ton film se rythme sur leur douceur.
O. M.:
 Oui, c'est vrai et c'est pourquoi nous avons suivi leur rythme. Mais ce qui était proprement incroyable, c'est qu'une fois décidé qui nous allions suivre, il n'a pas fallu deux heures pour que nous nous sentions tous très biens, les cinq mecs de cette équipe masculine (rires) ! Quel que soit le lieu ou les personnes que nous filmions, les femmes, les organisateurs, ce concours, tout nous mettait très à l'aise et nous donnait envie de tourner tout le temps. L'atmosphère était un peu tiède, rassurante, sans l'exaltation qu'on imagine liée à un concours de beauté.

C.: Dans Ion, tu refais le chemin de ton protagoniste. Ici, tu nous plonges dans le présent de ces femmes. À chaque fois, il s'agit de nous faire partager la temporalité intime de ceux que tu filmes, d'aller mettre tes pas dans les leurs ?
O. M.:
 Je me suis toujours demandé quels étaient les points communs entre les réalisateurs que j'aime, des gens aussi différents que Haneke, Tarkovski, Herzog ou Weerasethakul et van der Keuken. Qu'est-ce qui rend, pour moi, leurs films si passionnants ? Je crois que c'est le rythme. Ce sont des contemplatifs, ils sont à l'écoute, très attentifs à ce qu'ils filment.C'est ce qui me touche au cinéma. Le rythme se travaille beaucoup au montage, mais aussi au tournage et déjà au scénario. Mais mise à part la tendresse que j'éprouve pour ceux que je filme - sinon je ne les filmerais pas -, je ne vois pas beaucoup de lien entre mes deux films. Dans Ion, j'ai cherché une transversalité des territoires et dans son histoire. Le canevas des Fleurs de l'ombre est très différent, sans transversalité. Ion était omniprésent. Je voulais qu'on se sente proche de lui, ce que permet la voix off du protagoniste lui-même. Le « je » narratif nous met tout de suite dans l'intimité et dans la confidence. Il se racontait, c'était un récit de vie poignant. Ici, pas du tout. Si on est dans leur confidence, ce n'est jamais en fusion. Je ne les connaissais pas, il était très important que ma caméra soit à distance et pudique. Et, à l'inverse de Ion, c'était un film de groupe, c'était aussi un enjeu.

C.: Malgré toutes ces différences, est-ce que ta démarche n'est pas la même, tenter de faire passer au spectateur l'émotion qu'on a fait naître en toi ?
O. M.: 
Oui, un documentaire, pour moi, c'est un travail de traduction. Je tente de me rapprocher des émotions que j'ai vécues au moment où j'ai filmé. Quand je suis rentré de Roumanie, sans savoir si j'allais avoir la matière d'un film, je racontais ce que je venais de vivre et on me disait que je tenais là un bon épisode de Strip-tease. J'en ressentais comme une forme de violence tant c'était éloigné de ce que j'avais vécu. C'est vrai pourtant, c'est un sujet insolite. Mais ça n'était pas du tout mon approche. J'aurais corrompu mes émotions et la réalité de ce que j'avais vécu en travaillant du côté de l'anecdotique et de l'original.

Les Fleurs de l'ombre d'Olivier Magis

C. : À quel moment as-tu trouvé ton film alors ?
O. M.:
 Le film m'est resté dans la tête pendant un bon moment puisque je l'avais tourné avant Ion. Mais quand j'ai eu l'aide à la finition de la Commission, j'étais en plein montage de Ion que j'ai donc fini. On a fait la promo, les festivals. Et puis en juin l'an passé, j'ai commencé le montage des Fleurs de l'ombre avec Marie-Hélène Mora et nous avons fini en septembre. Le film a été terminé au début de cette année.Les fleurs de l'ombre est en fait mon premier film et sort après le deuxième (rires).

C.: Quel parti pris avez-vous adopté au montage ?

O. M.: Marie-Hélène me disait qu'elle aimait ces femmes, qu'elle pensait à elles en prenant le tram le soir. Elle était merveilleuse (rires) ! Nous avons voulu partager ce sentiment qu'elles faisaient naître en nous et nous avons travaillé sur ces petits moments singuliers, ces petits plaisirs, des choses infimes et délicates. Nous n'avons pas tenté de trouver un véritable récit ou de chercher une dramaturgie qu'il n'y avait pas de toute façon. La chronologie et le concours finalement restent des prétextes. Le but de tout ça n'est pas le concours lui-même, mais tout ce qui tourne autour, ces moments de rencontres et de plaisirs. C'est ce que nous avons essayé de montrer.


C.: On voit d'ailleurs à peine la gagnante.
O. M.: 
Je voulais rester avec les candidates sur la scène. Il y a très peu de contrechamps sur la salle. Rester toujours du côté des femmes était un vrai parti pris du film.

C.: Tu as tout de même choisi de montrer qui finalement avait gagné. Tu aurais pu ne pas le faire.
O. M.:
 Oui, j'aurais pu. Je me suis d'ailleurs posé la question. Mais j'avais vu un court métrage documentaire, l'histoire d'une fille qui s'entraîne pour un match de boxe. Et le film se terminait avant la fin de ce match. Cela m'avait profondément frustré. Cela aurait pu marcher bien sûr, mais c'est assez théorique, je crois. Ce sont des codes très difficiles à dépasser.

C.: Et cela d'autant plus que ton film suit la chronologie des événements.
O. M.:
 J'ai hésité à commencer par le concours, puis à le quitter pour revenir en arrière. Mais ça ne fonctionnait finalement pas, tout retombait un peu à plat. J'ai préféré garder cette linéarité un peu académique. La temporalité des événements est presque parfaite, très classique. Mais tant pis s'il n'y a pas le climax qu'on aurait pu attendre d'une telle chronologie. Après tout, je n'ai pas vécu ça. De la même manière, il y avait une très belle séquence après le concours où l'on ressentait la déception ou les aigreurs des candidates. Elles se lançaient des petites vannes, certaines étaient vraiment dépitées. Ce plan les rendait très humaines. Mais je ne voulais pas rester sur cette impression. Je n'avais pas ressenti ça pendant tout le concours, ça n'était pas le film que j'avais envie de faire. Nous avons donc terminé sur cette note festive et positive.

C.: Tu filmes des gynécées, l'univers des femmes entre elles. Qu'allais-tu, en tant qu'homme, chercher là ?
O. M.: J'ai grandi dans un environnement familial très féminin, avec ma mère, ma première soeur, ma grand-mère...Je fais partie de ces adolescents qui rêvent de savoir ce qu'il y a dans le sac des filles (rires). J'avais envie d'être au cœur de ces rencontres, d'être là au moment où ces femmes libèrent la parole entre elles. Elles n'abordent pas du tout les mêmes choses que lorsqu'elles sont avec des hommes. Qu'est-ce qui se trame là ? Qu'est-ce qu'il y a d'universel, entre ces femmes, au-delà du fait que ce soit un concours, qu'elles soient en vacances, et qu'elles soient handicapées de la vue ? Et bien sûr, je me demandais ce que pouvait bien être ce concours, qu'est-ce que c'est que ces critères intérieurs de beauté... Mais finalement, c'est plutôt anodin. Le concours est un prétexte à des vacances, une manière de faire sortir ces femmes de leur isolement, de leur redonner confiance en elles. Ca m'intéressait beaucoup de voir comment, dans un pays qu'on imagine commel'Alabama ou la Louisiane de l'Europe, un pays pauvre et bourru en somme, des associations se débrouillent dans une crise terrible, bien plus grave que celle qu'on traverse en Belgique. 

C.: C'est donc là encore une certaine image de la Roumanie qui te fascinait ?
O. M.: Oui, les pays de l'Est aussi me fascinent depuis l'enfance. C'était des noms que je ne comprenais pas. On ne savait m'en dire que très peu de choses. C'était un peu ce mythe d'un Est froid, éteint,inondé d'alcooliques qui vivent dans une misère terrible et des immeubles staliniens. Je me souviens très bien du jour de la révolution roumaine. J'étais aux pieds de mon grand-père devant la télé et nous avons assisté en direct aux événements. Cela me passionnait. Avec Ion, j'ai cru faire un documentaire sur les aveugles qui travaillent pour la police et j'ai rencontré un homme venu de Roumanie qui m'apportait des réponses à toutes sortes de questions que je me posais depuis l'enfance. Ces sujets m'ont offert la possibilité de me réaliser dans ces questions qui m'habitent depuis longtemps. Même s'il n'y a aucune association entre la féminité et les pays de l'Est (rires).

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