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juin 2007
07/06/2007
 

Entretien avec Vincent Gilot, professeur et responsable de l’atelier de production de La Cambre.

Il existe des établissements où il est permis et même exigé de faire des dessins toute l’année. Les étudiants qui y ont élu leurs repères ne sont pas considérés comme des inactifs irrécupérables, mais comme des créateurs à part entière. Ils ont leur univers propre et sont encouragés, à travers les arts, à exprimer ce qu’ils ressentent pour un jour, peut-être s’insérer dans la vie professionnelle. Rencontre avec un incitant avide de transmission, Vincent Gilot, professeur et responsable de l’atelier de production de La Cambre.

 

 

Cinergie : Pourrais-tu me resituer le contexte de création de la section d’animation à La Cambre ?

 

Vincent Gilot : La section est née en 1957 du désir de créer une filière de films documentaires. Pendant quelques années, ces films avaient surtout pour vocation de filmer La Cambre et ses autres ateliers. Donc, c’était plus un intérêt interne qu’une vraie envie de création externe. À cette époque, la RTB naissait et n’avait aucun technicien pour faire des films. Les ministres d’alors ont donc décidé qu’il fallait créer une école de cinéma pour former des techniciens afin de s’occuper de la RTB. L’INSAS est née quelques années plus tard et a rapidement envahi le marché en formant des techniciens de haut vol. À un moment, La Cambre s’est rendu compte qu’elle ne pouvait pas continuer dans le domaine du documentaire et elle s’est repliée sur le cinéma d’animation qui était plus en lien avec l’école. La section animation a ainsi vraiment été mise sur pied en 64 par Robert Wolski. À l’époque, cela s’appelait « Cinéma expérimental d’animation, vidéographie et techniques associées ». Son but était purement expérimental, en adéquation avec l’école créée en 1927 contre les académies et en faveur de l’avant-garde.

 

C. : Est-ce que cette section voulait souscrire au désir de Vanderveld d’établir une formation qui alliait à la fois le théorique et le pratique en permettant aux étudiants de développer leur propre personnalité artistique ?

 

V.G. : C’est un peu le principe établi à La Cambre : d’une part, la pédagogie du projet (l’apprentissage dans une école d’arts appliqués) et la pédagogie différenciée (chaque étudiant reçoit une formation différenciée). En fait, l’enseignement se greffe sur la production de l’étudiant avec, en parallèle, une symbiose de tous les arts. Depuis le début, il existe une interaction entre les sections de La Cambre : on pousse les étudiants à aller voir ailleurs, à profiter des expériences artistiques possibles parce qu’on redoute que par facilité, à cause de la société et du formatage, ils cherchent plutôt à rejoindre un modèle qui fonctionne. Nous ne sommes pas une école technique de cinéma, mais une école qui forme des plasticiens en arts visuels. Dans cette optique, les étudiants doivent, en première et deuxième année, faire huit semaines de stage dans une autre option (scénographie, photographie, sculpture,…). On espère que cette obligation leur ouvrira les yeux sur d’autres pratiques et qu’ils réaliseront que d’autres gens ont aussi envie de créer des choses et d’exprimer ce qu’ils ressentent, par le cinéma ou par un autre medium…

 

C. : Cette ligne détermine probablement la spécificité de l’école…

 

V.G. : Oui… En caricaturant, on dit que La Cambre est un espace dans lequel des gens pensent beaucoup mais font peu au contraire d'autres écoles. Effectivement, dans la formation à La Cambre, on a toujours mis en avant les outils intellectuels et artistiques autant que la pratique. On a toujours essayé d’avoir parmi les professeurs des gens plutôt dans l’avant-garde et dans l’expérimental que des sommités installées. Pour nous, l’artiste a une place dans la société pour faire avancer la pensée. On lui donne un statut social et une mission. Et à côté de l’individuel, on croit aussi au débat public quand on lance des projets : le choc d’idées crée la lumière.

C. : Il faut réussir un concours pour être admis à La Cambre. Est-ce une façon de déterminer des personnalités et de faire progresser le débat d’idées ?

 

V.G. : En animation, à l’examen d’entrée, les gens nous demandent ce qu’il faut faire pour se préparer. C’est vrai qu’on cherche des personnalités puisque nous sommes là pour leur apprendre la technique. Ça nous intéresse de savoir comment une personne s’est construite et de sentir ce qu’elle est susceptible d’exprimer pendant cinq années d’études. Par contre, les souffrances ponctuelles, une démarche narcissique ou le fait que des gens aiment l’animation sans savoir motiver cet intérêt nous parlent bien moins…

 

C. : Dans les grandes lignes, comment se déroule la formation ?

 

V.G. : Pendant les deux premières années, les étudiants acquièrent des outils pour pouvoir s’intégrer un jour dans le monde professionnel. Ensuite, pendant les trois dernières années, ils appliquent ces outils à travers une recherche personnelle. C’est vraiment une démarche artistique pendant laquelle ils réaliseront des films qui seront aussi une carte de visite. C’est aussi l'occasion pour eux de faire quelque chose en toute liberté, sans ressentir les contraintes du marché et de la rentabilité.

 

C. : Justement, à l’école, les étudiants réalisent des courts métrages mais ce format, même s’il bénéficie de plus en plus de visibilité, ne trouve pas toujours son public… Est-ce qu’ils perçoivent bien la réalité du monde professionnel qui les attend quand on les laisse libres d’explorer leur univers personnel ?

 

V.G. : Je ne crois pas. Ceux qui en ont le plus conscience sont déjà sortis ! Par exemple, à Anima, j’ai revu des ex-étudiants qui ont collaboré à Max & Co, le film des frères Guillaume sur lequel Guionne Leroy est chef animatrice. Six anciens ont travaillé sur ce projet. En discutant avec eux, je me suis aperçu qu’on se retrouve facilement dans un dilemme peut-être insolvable : d’une part, ils veulent être préparés au monde professionnel mais d’autre part, ils veulent être des créatifs et des artistes. Forcément, la dichotomie est difficile à gérer. On a décidé de la gérer en leur donnant des outils mais pas le formatage de la production pour autant. Récemment, j’ai mis au point un travail en équipe entre la première et les troisième, quatrième année et cinquième année afin que chacun apprenne à travailler sur les projets des autres. Ils peuvent ainsi découvrir la créativité des autres et ne plus se centrer sur le mythe du réalisateur/animateur qui restait enfermé trois ans dans un studio pour pondre son chef-d’œuvre. Maintenant, comme les conditions de productions ont beaucoup changé, on essaye de leur donner des outils et de leur faire respecter un cahier des charges, reflet des exigences réelles. Les formats dans lesquels ils travaillent sont non professionnels, mais la chaîne qu’ils suivent est celle du monde professionnel.

 

C. : Est-ce que les débouchés professionnels ont toujours été bien intégrés par ceux qui sont passés par La Cambre ?

 

V.G. : Non. Les temps changent. Quand je suis rentré à La Cambre en 1980, il y avait 14 étudiants sur les cinq ans et personne ne pensait sérieusement faire de l’animation un métier. On était presque là pour s’amuser : il n’y avait aucun plan carrière. Aujourd’hui, les étudiants qui rentrent savent que l’animation fait partie des vendeurs de rêves et que c’est un débouché pour gagner sa vie. Donc, ils savent très bien à quoi ils peuvent s’attendre et ne sont pas là par hasard. Ils sont bien plus conscients que nous à leur âge que l’animation est une vraie filière de production. En même temps, on réalise que les jeunes d’aujourd’hui sont bien plus exigeants que nous ne l’étions. Quelque part, ils sont bien plus coincés et s'amusent moins que leurs prédécesseurs : nous !

 

C. : Existe-t-il un esprit La Cambre ?

 

V.G. : Pour faire joli, l’esprit La Cambre est « on n’apprend pas des solutions mais on apprend à en inventer ». On ne prépare pas les étudiants à devoir remplir une case bien définie. On essaie d’abord de leur donner une certaine confiance en eux, ce qui est déjà pas mal. Notre enseignement permet, je trouve, d’explorer des choses très différentes, de rebondir aisément, d’apprendre à mieux se connaître et finalement, d’aller plus facilement là où on a envie d’aller. Avec une discussion constante (« que voulais-tu dire et montrer ? ») pour aider l’étudiant à savoir s'il est dans la bonne direction ou non…

Dans ma vie professionnelle, je n’ai pas souvent rencontré des gens de La Cambre à des postes techniques. Par contre, ils ont tous plus ou moins trouvé des métiers dans lesquels ils mettaient en avant leur inventivité et leur créativité plutôt que leur savoir direct. Par contre, rien n’est acquis à l’extérieur : les tests sont toujours là. Il ne faut pas croire qu’on a un CV et un vrai bagage parce qu’on a un diplôme et que celui-ci va nous permettre d’aller briguer une place en allant sonner aux studios en disant : « j’ai fait La Cambre, c’est pour moi ! ».

 

 

C. : Est-ce que tu sens que le cinéma d’animation gagne en visibilité ?

 

V.G. : Je pense, oui. Et ça va encore exploser dans les cinq ans à venir grâce au bouquet numérique. Il y a de plus en plus de chaînes thématiques, et chacune a besoin de films dans sa grille de programmation. Donc, l’animation peut effectivement gagner en visibilité mais pas spécialement en audience, puisqu’il y a une répartition entre les publics de chaque chaîne. Dernièrement, en février, Short TV, une chaîne thématique londonienne qui diffuse des courts métrages, a créé une filiale en France et en Belgique. Comme les programmateurs ont besoin de productions belges pour fidéliser le marché belge, on a souhaiter créer un partenariat avec eux.

 

Sinon, en ce qui concerne la diffusion, il reste les festivals de courts métrages à l’audience grandissante et Internet (Google comme YouTube diffusent énormément de films d’animation). Parallèlement, le cinéma est peut-être en train de trouver un nouveau souffle avec l’équipement des projecteurs numériques. Avant, c’était très compliqué de faire vivre un petit film : il fallait faire des copies, les transporter, trouver un distributeur, etc. Alors que bientôt, le distributeur pourra télécharger les films numériques par Internet. Ce ne sera plus une industrie ruineuse : les diffuser dans 1, 30 ou 50 salles reviendra au même prix.

 

C. : Quelles forces et faiblesses as-tu décelé dans le secteur de l’animation ?

 

V.G. : La faiblesse principale est l’individualisme forcené des créateurs. Ils ne peuvent pas se placer dans une optique d’efficacité. Ils ont toujours l’impression qu’ils vont perdre quelque chose. Donc, il y a énormément de petits projets très intéressants, très bien faits, qui relèvent vraiment d’univers personnels et qui sont préservés de l’intervention extérieure (un producteur qui veut un résultat par exemple). Ça, c’est la force. Mais en même temps, ces projets qualitatifs, à force d’être tellement personnels, manquent souvent d’éclat pour devenir universels, pour toucher l’autre. C’est le grand écart qu’on constate entre profs : on veut voir des films d’artistes, donc personnels, mais en même temps, on est quand même dans un monde et il faut en prendre des éléments. Oui mais attendez : dès qu’on va dans le monde, il y a format et répétitivité. Donc, on voudrait quand même bien des univers personnels ! Ce sont des allers-retours incessants…

 

C. : Des interventions extérieures ne pourraient-elles pas provoquer une ouverture d’esprit tout en respectant l’imaginaire des créateurs ?

 

V.G. : Oui. Ça me semble nécessaire. Cette année, j’ai discuté avec les gens des Gobelins (école d’animation parisienne) On est dans deux univers bien distincts, mais on apprécie pleinement les films respectifs. Chaque école a envie de faire des films d’auteurs, mais de manière différente. Ils partent du principe que les étudiants sont, dès le départ, balaises en technique et que l’école va leur apporter tout ce dont ils ont besoin pour développer leur univers personnel.

Nous, on va plutôt partir des univers personnels des étudiants et on va les aider à acquérir les outils afin qu’ils puissent rentrer en production. À La Cambre, on fera toujours le choix de l’individualité et aux Gobelins, ils feront toujours le choix de la production. Donc, pour se rapprocher, on envisage de nouer des partenariats : un élève de La Cambre irait trois mois aux Gobelins, se plongerait dans une équipe avec six balaises de la technique et il leur apporterait son univers personnel. Ce serait vraiment positif parce que les étudiants des Gobelins font souvent des films formatés; ils sont concentrés sur la technique, ils n’arrivent pas à développer un univers propre quand ceux de La Cambre restent par défaut dans l’imaginaire pur parce qu’ils n’ont pas les outils pour concrétiser leur univers.

 

Sinon, depuis cette année, j’ai invité Victor Kissing, un compositeur classique qui donne cours à l’école de cinéma de Saint-Pétersbourg et à l’INSAS. On veut faire comprendre aux étudiants que la part musicale n’est pas que l’illustration des films et qu’il faut mener un travail sur l’ambiance sonore dès le départ. Par exemple, pour sensibiliser l’élève, il insère un autre morceau de musique que celui qui a été choisi pour le film. Avec une autre musique, ça devient presque un autre film : des tas d’aspects précédemment inaperçus apparaissent grâce aux nouvelles notes. Proche de cette idée, un de nos étudiants travaille avec une élève du conservatoire de Mons afin que, dès la conception de son film, le son et l’image puissent avoir une importance égale.

 

C. : Comment crédites-tu l’idée selon laquelle l’animation est un art moderne ?

 

V.G. : Aujourd’hui, il n’y a plus une seule image qui ne fasse pas appel à l’animation. Depuis qu’on a franchi le cap technique de pouvoir travailler sur presque toutes les images, toute la post-production visuelle s’inspire des procédés d’animation. Ce qui veut dire que ce genre est vraiment très présent et donc très contemporain. Dans un autre registre, beaucoup d’avancées majeures du cinéma ont d’abord été testées en animation. Les trucages de Méliès avaient déjà été expérimentés en animation. Avant Matrix, il y a eu un film d’animation qui a mis en chantier tout l’univers du film. Donc, l’animation a toujours été un réservoir incroyable de gens qui avaient des idées en avance sur la technologie du cinéma : Michel Gondry (La Science des rêves), Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro (Delicatessen) sont d’abord animateurs avant d'être réalisateurs. Alors, je ne sais pas si c’est conceptuel, mais les gens pensent que dans l’animation, tout est possible pour développer son univers, tandis que dans le cinéma, il y aura toujours un producteur, des acteurs et des techniciens. C’est pour cela que je pense que l’animation restera une plate-forme d’exploration très forte : dans la tête même des gens, il n’y a pas de limites.

 

Propos recueillis par Katia Bayer et retranscrits par Antoine Cuypers.

 

Cette année, deux courts de La Cambre sont sélectionnés à Annecy : Death's Job et Télérific Voodoo.

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