Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Eric Fransen- Wallonie Bruxelles Images

Sur la place Flagey, le Paquebot, ancienne maison de la RTB, recèle un nombre incalculable de portes d'entrée, de couloirs et de salles. Dans ce dédale, entre auditoires de répétition et studios d'enregistrement, à l'étage d'un bâtiment latéral, une allée vitrée longe des bureaux peuplés de responsables de la diffusion de la création artistique de la partie francophone du pays. Aux côtés du théâtre et de la danse, on y trouve les promoteurs du cinéma réalisé en fédération Wallonie-Bruxelles auprès des festivals internationaux. Eric Franssen, responsable du WBImages, nous dévoile les coutures du centre. 

Cinergie : Quelle est la fonction du WBImages ?
Eric Franssen: Nous travaillons uniquement sur la promotion à l'international. Nous collaborons à la fois avec les diffuseurs et acheteurs à l'étranger, ainsi qu'avec les producteurs et réalisateurs belges. Notre rôle consiste à les informer de ce qui existe à l'étranger comme possibilité de diffusion. Par ailleurs, nous tenons informés les interlocuteurs étrangers de l'évolution des projets en Belgique francophone, parfois dès l'aide à l'écriture. Nous servons également de relais entre ces différents protagonistes.

C. : N'est-ce pas normalement le rôle du producteur ?
E. F. : Par définition, le producteur produit une œuvre et, s'il réfléchit bien sûr à la diffusion, il ne pense pas ou ne peut pas informer les acheteurs potentiels dès la mise en chantier du film, ce que nous faisons via les festivals par exemple. Notre rôle est à géométrie variable. Si nous travaillons avec un jeune producteur qui n'a pas d'agent de vente, nous l'aidons à trouver les bons interlocuteurs pour distribuer au mieux le film. Dans le cas d'un producteur aguerri possédant un distributeur international, nous ne venons qu'en appui pour effectuer des tâches non prises en charge par l'agent de vente.

C. : Comment collaborez-vous avec les interlocuteurs internationaux ? Est-ce uniquement par le biais des festivals ?
E. F. : Pas uniquement. Les festivals sont un vecteur de promotion important pour les films d'auteurs, ils les mettent en lumière. Nous sommes présents avec un stand sur les principaux marchés, qui ne sont pas forcément rattachés à un festival, et ce, pour tous les formats. En fiction, il s'agit de Berlin et Cannes : le MIPTV et le MIPCOM, toujours à Cannes, pour les programmes télévisuels. Nous sommes présents à Clermont-Ferrand pour le court métrage, à Annecy pour l'animation, et à La Rochelle pour le documentaire. Nous utilisons deux types de stands. Des stands de promotion lors des grands festivals où, en plus des services offerts aux producteurs, nous promouvons les films qui y sont diffusés. Sur les marchés type MIP, nous servons de structure d'accueil afin que les professionnels puissent se rencontrer dans les meilleures dispositions.
Il y a beaucoup de manifestations où nous sommes présents afin de nouer des contacts informels mais où nous ne présentons pas de stand. Les collaborations peuvent être très diverses, nous envoyons par exemple chaque année un jeune producteur au Cinemarkt de Rotterdam. Nous pouvons également organiser des rencontres avec les réalisateurs, en partenariat avec le WBI et le Centre du Cinéma qui sont nos maisons-mères.
Ces dernières années, nous développons beaucoup le travail en amont par l'accueil à Bruxelles d'une dizaine de programmateurs de festivals. Ils peuvent découvrir tout film produit à l'intérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans des conditions optimales, et cela nous permet d'avoir des rapports privilégiés avec eux.

C. : Le festival de Cannes se prépare et il est extrêmement important pour le cinéma belge. Quels types de films promouvez-vous ? Des films achevés ? En montage ? Comment fonctionne le marché cannois ?
E. F. : Le festival de Cannes est effectivement la plus importante opération de l'année pour nous. Il s'agit tout simplement du plus grand festival au monde et d'autre part, le marché français est le plus conséquent pour le cinéma belge. Nous avons par ailleurs la chance d'avoir des films sélectionnés et primés très régulièrement.
Notre travail à Cannes est de deux ordres. Il y a d'abord notre présence au marché qui est le plus gros au monde, réunissant plus de 15000 professionnels qui échangent, vendent, achètent... En plus des films sélectionnés dans les différentes sections, 600 autres films sont présentés au marché. Nous accueillons les nombreux professionnels belges présents à notre stand où ils peuvent organiser leurs rendez-vous, se reposer ou boire un café. Nous organisons la promotion des films sélectionnés dans les différentes sections où nous rencontrons les distributeurs, c'est le volet « marché». Le volet « festival » consiste à essayer de placer au mieux les films dans les différents festivals mondiaux. Pour ce faire, nous organisons parfois des soirées de promotion en collaboration avec les producteurs concernés. Par exemple, l'année dernière, le film Hors les mursétait programmé à la Semaine de la critique. Après sa diffusion, il y a eu une fête où étaient invités des distributeurs, des producteurs, des partenaires institutionnels...

scène du film, La merditude des chosesC. : Ces soirées sont-elles réellement importantes ?
E. F. : Elles sont très importantes. Il faut savoir qu'il y a énormément de films et qu'il faut se démarquer au mieux. Il y a 10 films sélectionnés à la Semaine de la critique sur 2000 candidatures ! Y être est déjà une performance. On compte environ 200 films présentés dans les différentes sections du festival. Il faut que le film existe et se démarque. Pour La Merditude des choses, l'équipe a roulé à vélo nue sur la Croisette pour reprendre une scène du film. Cette opération publicitaire n'a rien coûté, mais tout le monde en a parlé, jusque dans les journaux télévisés. On ne peut plus se contenter d'avoir un film suscitant l'adhésion ou le rejet total, il faut qu'il y ait un travail promotionnel derrière.

C. : Comment s'organisent ces campagnes promotionnelles ?
E. F. : WBImages essaie toujours de travailler en étroite collaboration avec les producteurs et les différentes personnes impliquées au niveau local. Lorsque nous avons promu Panique au village à Cannes, nous avons réussi à mutualiser nos efforts. Nous avions imprimé des badges à l'effigie du film qui ont ensuite été réemployés par le distributeur français au moment de la sortie en salle. Nous avions loué des espaces promotionnels au marché du film, l'agent de vente en avait également loués, ce qui nous a permis d'avoir une grande couverture.
En général, l'annonce des films sélectionnés est très tardive. Mi-avril dans le cas du Festival de Cannes. À cette période, tous les espaces promotionnels sont réservés. Nous en louons à l'avance, et nous pouvons ensuite moduler en fonction des films sélectionnés. Depuis quatre ans que nous procédons ainsi, cela fonctionne plutôt bien.

C. : L'année dernière, vous avez présenté, en vision de presse, à Bruxelles, les films belges sélectionnés à Cannes.
E. F. : C'est une demande des journalistes. Lorsqu'ils sont envoyés à Cannes par leur rédaction, ils ne sont pas là pour regarder les films belges, mais ceux en compétitions officielles et pour obtenir des interviews avec les grands noms. Ils ont très peu de disponibilités pour voir les films sur place. Le Festival de Cannes demande à ce que les films ne soient pas diffusés préalablement donc nous essayions de concilier toutes ces données pour avoir un maximum de films visionnables par les journalistes avant le festival.

C. : Cette promotion ne passe pas uniquement par le biais de publicité, mais aussi par du contenu.
E. F. : Bien entendu, mais nous sommes dans une situation où nous devons utiliser tout ce qui existe. Il y a évidemment du contenu, élaboré par la production avec dossiers de presse, photos et un autre contenu difficilement contrôlable qui est le travail des journalistes et des critiques. Sur le marché international, un article dans Variety, Le Film Français ou dans Screen International peut faire ou tuer un film. C'est absurde car il ne s'agit que de l'opinion d'une seule personne, mais il est arrivé que des films ayant une mauvaise critique dans ces publications ne soient pas achetés par des personnes jusque-là intéressées. Elles laissent tomber alors qu'elles ont aimé le film ! C'est absurde, mais on est dans cette logique-là.
À l'inverse, un film comme La Tendresse de Marion Hänsel a été projeté en première mondiale à Rotterdam en janvier. La critique professionnelle a été unanimement positive et l'intérêt des acheteurs a été immédiat. On essaie d'avoir les meilleurs rapports possibles avec les journalistes, mais on ne contrôle évidemment rien. Voilà pour la presse professionnelle.

En ce qui concerne la presse à destination du grand public, on essaie de leur montrer le film dans les meilleures conditions. Si on peut le projeter avant le festival, on le fait et ça fonctionne assez bien. Pour Le Gamin au vélo, qui sortait durant le festival, les articles étaient fouillés en plus d'être positifs, ce qui a provoqué une très bonne dynamique.

Si nous n'avons pas ou plus de bons films, on peut mettre en place toute la promotion que l'on veut, cela ne fonctionnera pas. La Flandre a produit beaucoup de films destinés au marché domestique avec des codes et des références particulières et qui, du coup, ne sont pas exportables. La promotion reste essentielle car les 9/10 de la production belge francophone n'est attendue par personne. Même si le film est bon, il reste une goutte d'eau dans un océan, il faut le faire exister, susciter l'intérêt et c'est ce qu'on essaie de faire à notre niveau, même si ce n'est pas suffisant.

C. : À Perdre la raison de Joachim Lafosse a été vendu à Cinema Gold, le réseau art et essai américain. Comment êtes-vous intervenus ? Comment cela se passe t-il avec les Etats-Unis ?
scène du film, A perdre la raisonE. F. : La manifestation la plus importante aux Etats-Unis est, sans surprise, les Oscars. Cette année, la Belgique avait sélectionné À Perdre la raison et donc nous soutenons la campagne de promotion du film à Los Angeles. Les Oscars sont une énorme machine, un gros business, et la campagne pour les Oscars débute dès novembre au festival du film de Los Angeles où nous sommes présents. Il ne suffit pas d'avoir un bon film pour gagner un Oscar, il y a énormément de lobbying. Les films qui gagnent sont distribués par Sony, Weinstein Company bref par les poids lourds de la distribution.
À Perdre la raison est un film d'auteur qui n'est pas adapté au marché américain. Le marché domestique représente 97% de la distribution, il ne reste donc que 3% pour le reste du monde. Cela dit, un Oscar ou une simple sélection peut apporter beaucoup. Mais on ne peut pas espérer convaincre les membres de l'Académie en venant les mains dans les poches.

Premièrement, un membre ne peut voter pour un film qu'à la condition de l'avoir vu en salle. Il faut donc organiser un maximum de projections – une dizaine dans le cas d'À Perdre la raison – en espérant qu'ils soient présents. Ensuite, il faut que le réalisateur soit sur place lors des projections et des cocktails pour discuter avec les membres. On met une stratégie en place avec le producteur et un publiciste local qui connaît parfaitement les rouages des Oscars. Nous activons également nos contacts sur place comme le consulat général de Belgique. Ces différents partenaires mutualisent leurs compétences pour donner une visibilité au film. Qu'espérions-nous ? Que le film soit sélectionné dans la short-list, ce qui n'a pas été le cas (ndlr : Chaque pays présente un film à l'Académie. Celle-ci en retient cinq, seuls éligibles à l'Oscar). Par contre, il a été choisi par un distributeur français implanté aux Etats-Unis. Si la diffusion reste modeste, elle permet tout de même au réalisateur d'apparaître dans la cartographie des talents potentiels. Ce qui est d'ailleurs loin d'être une sinécure, les réalisateurs européens partis aux Etats-Unis sans réussir à terminer un seul film sont très nombreux.

C. : N'y aurait-il pas des possibilités de mutualisation entre le cinéma indépendant américain et notre cinéma art et essai qui sont tous deux peu vus de part et d'autre de l'Atlantique ?
E. F. : Une des difficultés majeures réside dans l'absence d'accord de co-production avec les Etats-Unis. Il faut savoir que les films qui circulent le plus sont des co-productions. Si un film est coproduit par quatre pays, il a une ouverture dans ces pays. Cela fonctionne très bien au niveau européen, et c'est une force pour un petit pays comme le nôtre, nous sommes un peu les champions de la co-production. Par ailleurs, le cinéma indépendant aux Etats-Unis est très envieux des modes de financement européen car ils n'ont pas de soutien institutionnel. Ils sont très demandeurs pour coproduire avec nous, mais ils n'ont pas grand-chose à offrir en retour. Si on regarde les grands réalisateurs indépendants actuels, ils sont financés par l'Europe. David Lynch, Brian de Palma, Woody Allen ne trouvent plus les moyens de se financer aux USA ! Le marché américain est hyper-protectionniste, tant qu'il le restera, il n'y a pas grand-intérêt à s'y implanter. Même les films ayant beaucoup d'entrées rapportent peu une fois les intermédiaires locaux payés. Je serais curieux de savoir combien The Artista rapporté au producteur français. À mon avis, pas grand-chose.
N'oublions pas que 70 % de la diffusion des films européens se fait en Europe. Si on prend le marché chinois qui a un potentiel énorme, ils sont pour le moment principalement intéressés par des blockbusters, du divertissement pur. Que pouvons-nous envoyer là-bas ? Sammy de Ben Stassen ? Mr Nobody de Van Dormael ? Et encore, il est probablement trop « auteur ». Se mettre à produire des blockbusters ? Je pense qu'on n'est pas prêt à le faire, et ce n'est pas forcément cela que nous devons produire. Nous devons renforcer notre présence dans les niches nous concernant.
Ce qui nous manque en Belgique francophone, ce sont deux succès nationaux par an qui permettraient de légitimer tout le reste. Prenez Chantal Akerman ou les Dardenne, ce sont des artistes très reconnus à l'étranger. Nous avons des demandes de rétrospective de Cinémathèques ou de festivals tous les mois les concernant. Les frères Dardenne font partie du top 10 du cinéma d'auteur mondial. Leur influence est énorme. Un film comme The Wrestler de Darren Aronofsky est indéniablement influencé par les Dardenne. En terme de rayonnement culturel de la Belgique à l'étranger, ce sont des ambassadeurs inestimables, d'autant plus qu'ils revendiquent ne pouvoir faire leurs films ailleurs qu'en Belgique. Et c'est une grande force à l'international, même s'ils ne réunissent pas des millions de spectateurs, leur influence est énorme.

 C. : Que pensez-vous du problème du public, de ces films qui sont davantage vus à l'étranger qu'en Belgique ?
scène du film Le gamin au véloE. F. : Il faut nuancer, ce n'est pas parce qu'on arrive à vendre les films à l'étranger qu'il y a beaucoup de public. Nous avons un marché naturel France-Belgique, et nous devons tenir compte des performances des films en regardant les deux marchés. Les scores réalisés ailleurs sont souvent maigres, mais sont au même niveau que des films européens comparables. Si un Dardenne fait dix mille entrées dans un pays d'Europe de l'Est, cela paraît peu, mais c'est autant qu'un Nanni Moretti ou qu'un Gus Van Sant. Il faut évidemment adopter des grilles d'analyses cohérentes. Le Gamin au vélo a fait 1,5 million d'entrées dans le monde, c'est dix mille dans tel pays plus cinquante mille ailleurs etc. C'est un très bon chiffre pour des films qui ne coûtent pas cher. Ce sont des productions qui sont très vite rentables. Nous avons des budgets cohérents par rapport au potentiel de nos films. On le voit en France, où des films font trois ou quatre millions d'entrées, ce qui est beaucoup, mais qui sont des gouffres financiers par rapport aux montants investis.

C. : Le tax shelter a t-il profondément modifié le système de production ? Quel est l'impact sur votre travail ?
E. F. : Je n'ai pas grand-chose à dire à ce sujet car le tax shelter ne relève pas de ma compétence. Il a néanmoins apporté une complication pour nous car nous avons de plus en plus de films belges financés à 10% seulement par des fonds locaux. C'est parfois problématique car on ne sait pas exactement ce qu'on va promouvoir et comment. De toute façon, nous fonctionnons par palier. La priorité est donnée aux films belges majoritaires soutenus par le Centre du Cinéma, puis aux films majoritaires non-soutenus. Viennent ensuite les productions minoritaires soutenues et les productions minoritaires non-soutenues. Si on a deux films majoritaires à Cannes, nous allons nous concentrer sur eux. S'il y a un film minoritaire, nous le soutiendrons aussi mais de manière moins importante.

Dimitra Bouras et Jean-Michel Vlaeminckx
commentaires propulsé par Disqus