Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
03/04/2009
 

Eté japonais : double suicide

été japonais double suicideEn réalisant, l'Empire des sens, une ode à l'amour fou (amour +sexe), le premier film « pink-eiga » hardcore, en 1976, Nagisa Oshima a révolutionné un genre qui, porté à son apogée, produisait, au Japon, 100 films par an. Le triomphe mondial de l'Empire des sens a propulsé Nagisa Oshima hors d'un Japon scandalisé qui le poursuivra via la justice jusqu'en 1982, année de son acquittement.Jusqu'à cette date, le film fut mutilé et flouté comme Eyes wide shut de Stanley Kubrick aux USA.Dans son propre pays, Oshima n'était pas à son premier coup d'éclat. En 1960, critiquant l'académisme des cinéastes dépendants des studios (les studios Daiei et Shoshiku sont particulièrement visés), de jeunes assistants, Nagisa Oshima, Kiju Yoshida et Masahiro Shinoda lancent la Nouvelle Vague japonaise, inspirée par l'admiration qu'ils ont pour Godard, Truffaut, Resnais, Antonioni. En 1960, Oshima réalise Contes cruels de la jeunesse suivi de Nuit et Brouillard au Japon, et Yoshida, Bon à rien (inspiré d'À Bout de souffle) ainsi qu’Eros+Massacre.

Ils ont porté à l'écran la révolution sexuelle en imposant le mariage du sexe et de la provocation. Scandalisés par ses brûlots révolutionnaires, les producteurs des studios Shoshiku espèrent frotter les oreilles de leurs réalisateurs, princes des plans-séquences complexes. Oshima leur claque la porte au nez et fonde sa propre société. Mais l'immense succès de ces films fait réfléchir les studios. N'est-ce pas un bon moyen, pour contrer l'impact de la télévision qui ne cesse de se développer, que de créer un genre qu'ils ne peuvent passer sur le petit écran ? La contre-attaque des studios sera de promouvoir l' « ero-sen » (la ligne érotique) avec les « pink-eiga » (films érotiques) que l'on ne peut découvrir à la télévision. Le champion du genre étant Koji Wakamatsu, ex-yakusa, marginal particulièrement gonflé qui va tourner une flopée de films cheap inégaux, à petits budgets, surnommés les « quickies » érotiques. En 1975, Nobu Tamaka, adepte du « pink-eiga », se sert d'un fait-divers réel qui s'est déroulé en 1936 : Kichizo, un patron de restaurant, vit une passion sensuelle et sexuelle avec Abe Sada, sa serveuse, une ancienne Geisha qui s'achève par la castration de l'amant. Tourné pour le studio Nikkatsu, La Véritable histoire d'Abe Sada ne suscitera aucun scandale au Japon.

Un an plus tard, Nagisa Oshima, réalise Ai no Corrida (L'Empire des sens - co-produit par Anatole Dauman-Argos films en France), un film provoquant qui a une toute autre allure que celui de Tamaka, même s'il s'agit de l'histoire du couple Kishi/Abe Sada. Nous ne sommes pas dans un « pink-eiga », mais dans un film hardcore. Oshima brise l'autocensure préventive (celle d'Erin, la commission de gestion du code moral du cinéma), c'est-à-dire l'interdit du cinéma japonais : la représentation du sexe en activité à l'écran. Les références à Sade et Bataille sont évidentes.

« Pour moi, écrit-il, un film porno montrait les organes sexuels et les actes sexuels. Briser le tabou qui m'avait été imposé jusqu'alors, voilà ce que signifiait pour moi le cinéma porno » (…) « L'obscénité, écrit Oshima, ne réside-t-elle pas dans ce qui n'est pas représenté, dans ce qu'on ne peut pas voir, dans ce qui est caché ? » (cité par Louis Danvers et Charles Tatum Jr, dans l'excellent livre, Nagisa Oshima, édité par Les Cahiers du Cinéma).

Le style d'Oshima, d'une complexité étonnante, possède un langage qui change de film en film. Rien à voir, dans L'Empire des sens, avec les étourdissants plans-séquences de La Pendaison et de La Cérémonie. Oshima n’est pas dans le style monolithique d'Ozu ou de Kurosawa qui, de film en film, perfectionnent leur style.

Carlotta, un éditeur DVD que les « dévédéphiles » connaissent bien pour ses remastérisations systématiques loin d'être des VHS transformées en disques plats à une couche, offre des films qu'une installation Home Cinéma peut diffuser sans que le spectateur ne doive hurler. Disons-le, les premiers DVD avaient une définition épouvantable, et certains éditeurs -américains compris- offrent parfois encore des copies d'images brouillées (sans profondeur d'image) aux couleurs passées, pisseuses, dépassées et proches du noir et blanc d'antan.

Carlotta, donc, a décidé de publier de belles versions de l'ensemble de l'œuvre de Nagisa Oshima. Après ses cinq premiers films (dont Les Plaisirs de la chair, Contes cruels de la jeunesse, Nuit et Brouillard au Japon), une seconde série avec L'Obsédé en plein jour et Eté japonais : double suicide.

Eté japonais : double suicide se nourrit de la thématique défendue par Oshima : le mariage du désir sexuel et de la pulsion de mort. Nejiko a 18 ans et n'a qu'une passion, le sexe. Elle cherche donc l'homme qui lui fera l'amour et l'initiera au plaisir, mais rencontre quelqu'un obsédé par la mort et dont le seul souci consiste à être tué. Ce couple intriguant et affolant découvre plus incendiaires qu'eux : une bande de yakuzas déjantés qui combattent un tueur étranger poursuivi par la police. Ridicules et grotesques, on est loin des yakuzas que nous décrit, à longueur de film, Takeshi Kitano. Cette fable de cinglés obsédés par la mort avec une nymphomane et un paranoïaque file vers son accomplissement avec un sens de la cérémonie très made in Japan.

« Dans Eté japonais, le double suicide ou Shimpu, les deux constantes de la tradition japonaise, érotisme et violence, se rejoignent dans l'exaltation morbide d'un acte sexuel réalisé dans une ultime plénitude. La mort y est toujours consentie mutuellement par les deux amants comme la seule issue de leur destin tragique ». ( Propos d’Oshima dans le livre de Louis Danvers et Charles Tatum Jr).

Eté japonais : double suicide de Nagisa Oshima, édité par Carlotta, diffusé par Twin Pics.

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