Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2001
 

Eva Houdova

Il est neuf heures du mat. Dehors le ciel gris perlé n'incite pas à l'éveil. Eva Houdova examine sa tasse de thé en se tapotant la lèvre du bout de l'index. Eva est script-monteuse. Un métier de l'ombre qui a quelque chose de magique. Pas seulement parce que les scripts prennent aussi des photos (polaroïds), mais parce qu'elles minutent les prises, enregistrent le nombre de plans que contient une bobine, sont indispensables au clapman (numéro de la prise), qu'elles sont à côté de la caméra, entre le cadreur et le réalisateur dont elles sont l'indispensable aide-mémoire, mais surtout parce qu'elles sont la boîte noire du film, enregistrant la vie de l'équipe et la fiction qui se déroule devant eux, sur des blocs-notes et dans des cahiers aux pages remplies de polas scotchés les uns à côté des autres. Si vous consultez l'un de ces cahiers, vous découvrez, après coup, qu'elles ont en quelque sorte capté l'inconscient du tournage d'un film, sa vie secrète, alors qu'un storyboard n'est jamais que sa vie publique. C'est ce métier qu'a choisi d'apprendre Eva lorsqu'elle débarqua à Bruxelles, depuis sa Bohême-Moravie natale, et atterrit à l'INSAS, tout en souhaitant - comme pas mal de monteuses - devenir cinéaste et réaliser ainsi un rêve de jeunesse.
J'étais cinéphile à sept ans, nous confie-t-elle (installée chez Mokafé, près du Métro Porte de Namur) en soulevant sa tasse de thé de Ceylan et en soufflant - Pff , pff, pff - sur le breuvage brûlant pendant que votre serviteur engloutit deux cappuccinos à la file pour s'éclaircir les idées, parce que mon père était cinéphile. Il m'amenait parfois trois fois par jour au cinéma. Il adorait le cinéma fantastique. J'ai vu Nosferatu à l'âge de dix ans et tout ce que la production et la distribution tchèque pouvait nous donner à cette époque ". C'étaient les années soixante, la Nouvelle Vague du cinéma tchèque était en plein boom. Eva découvre, pêle-mêle, ces petits joyaux que sont : Un jour un chat (Jasny), Marketa Lazarova (Vlacil), Les Petites Marguerites (Vera Chytilova), L'As de Pique et Les Amours d'une blonde (Forman), Les Diamants de la nuit (Nemec), Le Premier cri (Jires), L'Été capricieux (Menzel), Éclairage intime (Passr). ( " Tous des films qui traduisent par une métaphore le mensonge et l'hypocrisie de l'idéologie dominante "). Période faste qui se termine avec l'occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, en 1968. " J'ai tenté de m'inscrire à l'école de cinéma de Prague, poursuit Eva en posant sa tasse sur la soucoupe, mais ils m'ont refusé à cause du profil politique de mon père qui était un indécrottable opposant au régime. Comme il était déjà âgé, ils ne l'ont pas vraiment mis en prison mais c'était tout comme, j'en parle dans La Parenthèse d'ailleurs. " Tout en poursuivant l'idée de faire du cinéma, Eva étudie dans une école électrotechnique. " On m'a laissé choisir entre l'agriculture, l'industrie lourde et l' industrie légère ", dit-elle avec un sourire amusé, " et là je me suis inscrite comme figurante lorsque Milos Forman a tourné Au feu les pompiers dans la ville où je suivais mes cours. Comme ce sont des scènes de bal, on ne me voit pas ou plus exactement on voit mes jambes qui dansent. C'était une sorte de prélude ", ponctue-t-elle, en clignant des yeux. " En 1968, mes dernières illusions s'étant envolées j'ai profité d'un voyage organisé vers Paris pour partir à l'Ouest. C'était juste avant qu'on ne ferme les frontières l'année suivante " , dit-elle, en chassant une poussière imaginaire de la table.
" On ne pensait pas qu'on partait pour toujours, on pensait que c'était une situation provisoire mais on savait que si on ne partait pas à ce moment-là pour faire le tour du monde on ne le ferait jamais. Je n'ai jamais décidé d'aller m'installer en Amérique mais de voir comment on vivait en Europe ". A Paris, dans le métro, Eva rencontre une chanteuse d'opéra tchèque réfugiée en France depuis 1917, mariée avec un comte, et qui l'entendant parler tchèque lui déniche un hôtel dans lequel elle restera un an. " En 1969, j'ai reçu une bourse du père Pire, de l'Organisation d'aide aux personnes déplacées, qui m'a aidée à m'installer en Belgique où j'ai pu réaliser mon rêve : m'inscrire à l'INSAS pour faire du cinéma ", dit-elle tandis qu'elle boit son thé à petite gorgée. Je voulais étudier la réalisation mais les cours de mathématiques que j'avais suivis en Tchécoslovaquie étant insuffisant, j'ai été dans la section script-montage, sans état d'âme, parce que tout le monde m'a dit que c'était aussi intéressant et en plus j'ai eu l'occasion de monter de très beaux films ".
En 1980, elle réalise Auto-stop, un court métrage de fiction de 12' d'après une nouvelle de Pierre Mertens. " Après cette incursion dans la fiction, je n'ai plus fait que des documentaires ". En 1985, c'est Na Zapad ou la fierté nationale d'un cristal de Bohême est un film, dans lequel des Tchèques de Bruxelles s'interrogent sur leur intégration en Belgique, dix-sept ans après leur départ de Tchécoslovaquie, les raisons de leur exil et la façon dont évolue leur pays. " A l'époque on pensait ne plus jamais revoir la Tchécoslovaquie puisque nous étions des réfugiés politiques. "
En 1991, Eva Houdova réalise Portrait de groupe avec lunette, sur les astronomes de l'Observatoire, qui obtient la même année le Prix spécial du Jury au Festival Filmer à tout prix. Elle monte actuellement La Parenthèse et le retour en Bohême, un film dont nous vous parlons longuement, par ailleurs, dans la rubrique Tournage. Nous quittons le Mokafé. Dehors, le ciel s'éclaircit - des nuages cotonneux filent dans le ciel -, votre serviteur en profite pour tirer le portrait d'Eva avec, en arrière-plan, une salle de cinéma.

 

 

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