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Evolution Lucile Hadzihalilovic

C’est la mer qui prend l’homme…

Le parcours de Lucile Hadzihalilovic, productrice, co-scénariste occasionnelle et épouse de Gaspar Noé, est l’un des plus singuliers au sein du petit monde du cinéma de genre français. À l’inverse de ses contemporains les plus notoires (Alexandre Aja, Christophe Gans, Jan Kounen et consorts), la réalisatrice n’aborde pas le fantastique de façon frontale ou référentielle, préférant créer ses propres univers avec une approche visuelle et sonore aussi originale que personnelle. C’était déjà le cas dans le moyen-métrage La Bouche de Jean-Pierre (1996) ainsi qu’à l’occasion du très beau Innocence (2004), rêverie poétique située dans un microcosme entièrement féminin qui faisait la part belle à la nature, aux sons, à l’exploration et à la contemplation de paysages inconnus et aux métamorphoses corporelles. Cette formule, la réalisatrice la reprend 11 ans plus tard pour Evolution, film jumeau du précédent, œuvre exigeante, tour à tour poétique, onirique et cauchemardesque.

Evolution Lucile Hadzihalilovic
Nicolas, enfant fragile de 10 ans, aime l’océan. Il vit avec sa mère sur une île lointaine, peuplée uniquement de couples de jeunes mères et de leurs fils, tous du même âge que Nicolas. Pas un homme à l’horizon ! Un environnement matriarcal idyllique, du moins en apparence… Un jour, lors de sa baignade quotidienne, Nicolas découvre le cadavre d’un garçon de son âge. Il le signale, mais sa mère l’ignore. Les jeunes garçons, nourris d’une concoction peu ragoûtante à base d’algues et gavés de médicaments « pour éviter une contagion » (alors qu’aucun d’entre eux ne semble malade) sont, chacun à leur tour, emmenés dans un hôpital lugubre et subissent des opérations chirurgicales en séries, a priori inutiles, en vue d’une possible… évolution ! Mais vers quoi ?… Nicolas, de plus en plus affaibli, se met à s’interroger et se rend compte que sa mère, en apparence douce et gentille, lui ment, le manipule. Peut-être même qu’elle le déteste ! Une nuit, Nicolas et ses amis suivent leurs génitrices pour les épier. Sur la plage, les jeunes mères, dénuées de toute émotion et dotées d’une conscience collective (aucun de leurs prénoms ne nous sont révélés), se réunissent pour ce qui ressemble à une orgie doublée d’une messe noire.
L’élément aquatique omniprésent, symbole maternel rappelant le liquide amniotique, forme un univers étouffant. L’océan est filmé comme une entité à part entière, un monstre lovecraftien, tantôt calme, tantôt déchaîné, capable de tout engloutir, d’avaler littéralement ceux qui y plongent et selon son humeur, de les garder à jamais ou de les recracher, passablement affaiblis.
D’une grande beauté picturale malgré la noirceur de son récit, Evolution résonne de thèmes récurrents qui obsèdent Lucile Hadzihalilovic depuis le début de sa carrière : la condition féminine, le passage à l’âge adulte, la sensation d'étouffer dans un environnement apparemment sans danger… Comme dans Innocence, le jeune héros est tourmenté par le besoin de savoir ce qu’il deviendra quand il sera grand. Tourmentés et assaillis de questions, nous le serons tout autant durant ce film qui rechigne à révéler ses secrets ou à nous livrer les clés de son univers lugubre. Qui sont ces femmes ? Les hommes ont-ils disparu de la surface de la planète ? Les garçons sont-ils vraiment malades ou persécutés en vue de l’annihilation totale du sexe masculin ? Sommes-nous vraiment sur terre ? Dans la réalité ou dans un rêve ? S’agit-il d’une vengeance pour l’arrogance de l’Homme, pour ses abus envers la gent féminine et envers la planète ?… Toutes ces pistes sont à envisager mais n’attendez pas de réponses ou d’un quelconque réconfort de la part de Lucile Hadzihalilovic ! Enigmatique en diable, pratiquement sans dialogues, Evolution invite ses spectateurs à entrer à ses risques et périls dans son univers inquiétant et à réunir lui-même les pièces du puzzle.
Evolution Lucile Hadzihalilovic
Lucile Hadzihalilovic semble bien plus intéressée à l’idée de créer un nouveau film en forme de voyage sensoriel que par l’écriture d’un récit traditionnel : la donnée sonore joue un rôle primordial, les bruitages composant une symphonie atonale qui confère au film une grande partie de son étrangeté. Rares sont les films qui arrivent à terrifier par le simple bruit déchirant du velcro d’un tensiomètre !…
On regrettera que, malgré son atmosphère anxiogène et son aura de mystère, Evolution pèche par un flagrant manque de rythme : on se dit parfois que le film, étiré sur 1h21, aurait bien mieux fonctionné sous la forme d’un moyen-métrage. Sur la longueur, Hadzihalilovic accumule des maladresses d’écriture et l’air de mélancolie devient vite beaucoup trop pesant, voire ennuyeux, pour que l’on puisse réellement s’attacher au récit. Evolution a beau s’avérer trop hermétique, il n’en reste pas moins toujours fascinant, dérangeant et ambitieux.
L’œuvre de Lucile Hadzihalilovic, grâce à ses nombreuses qualités et malgré ses défauts évidents, ne ressemble (presque) à aucune autre ! Pas étonnant qu’Evolution ait été choisi pour faire l’ouverture de l’édition 2016 du Festival Off Screen, manifestation spécialisée dans la célébration des cinéastes iconoclastes « underground » les plus talentueux !

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