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Novembre 2011

Exercice de l'Etat

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08/11/2011
 

Exercice de l'Etat, Pierre Schoeller, réalisateur

La démocratie a mal à son système. Les gouvernements qui n'arrivent pas à se mettre en place, les failles du contrôle politique sur les sphères financières, le mécontentement grandissant des populations indignées par le détricotage du tissu social, toutes les manifestations des désillusions face à la politique qui régit le monde occidental depuis la Révolution française, inquiètent également le monde du cinéma. Ces derniers mois, on a pu voir des films comme Pater ou la Conquête se pencher sur le magnétisme du pouvoir. Actuellement, le film de Pierre Schoeller, l'Exercice de l'Etat, tente, très finement, de pénétrer la toile dans laquelle se débattent les gestionnaires des institutions démocratiques. Loin de vouloir décortiquer l'ensemble du fonctionnement du système, Pierre Schoeller nous entraîne dans l'antre d'un cabinet ministériel, à partir duquel il révèle l'esprit dans lequel les décisions qui règlent le fonctionnement de nos sociétés sont prises.
Dans ce portrait d'un politicien en cours d'apprentissage, on y abandonne croyance idéologique, altruisme, ou tout autre notion de respect pour les remplacer par le maître mot efficacité. Tenir des propos efficaces devant des ouvriers en grève, avoir une répartie efficace face à des accusations d'adversaires politiques, savoir rebondir efficacement devant des drames de la vie, bref, bâtir une image d'homme solide, capable de réagir avec justesse, discernement et juste ce qu'il faut de prestance.
Rencontre avec le réalisateur qui se fit connaître avec Versailles, premier volet de sa trilogie "républicaine", suivi de cette seconde partie.
Voir notre entretien filmé

Cinergie : Comment raconteriez-vous ce film ?

L'Exercice de l'Etat de Pierre Schoeller, avec Olivier Gourmet et Zabou

Pierre Schoeller : C'est un film sur un ministre, sur son action, sur le travail d'équipe derrière cette action et sur la tension qu'engendre, aujourd'hui, l'exercice du pouvoir au plus haut niveau de l'Etat. Et cela dans un monde en crise, difficile et complexe. C'est un thriller, avec des moments de comédie, d'ivresse, de grande détente, de grande tension, et puis, c'est un film sur les événements d'aujourd'hui vus à travers les yeux d'un ministre, ses proches collaborateurs, son chef de cabinet, sa conseillère en communication, les ministres rivaux, etc. J'ai également voulu que ce film soit très physique, très habité. Je voulais que le spectateur ait le sentiment d'éprouver les choses. On n'est pas dans le discours, l'idéologie ou la théorie politique, on est dans une approche de sensation du pouvoir.

C. : Vous décrivez très bien un cabinet ministériel. Avez-vous travaillé dans ce milieu ?
P. S. : Non. Il s'agit surtout d'une question de curiosité, de patience, de ténacité. Ça m'est arrivé avec Versailles aussi : un sujet, un univers humain, social, si vous mettez de côté le jugement que vous avez, si vous arrivez à vous laver de vos propres préjugés, la curiosité et le regard sont beaucoup plus justes. Après, c'est une question de temps, de rencontres. Quand j'ai écrit le film, je n'ai pas eu accès à des secrets d'état, je l'ai écrit comme un simple citoyen, avec beaucoup de choses prises sur Internet, d'autres dans la presse. J'ai également lu beaucoup d'ouvrages, des portraits d'hommes politiques. Tout cela m'a conduit à inventer mes propres figures politiques et à les proposer aux comédiens qui se sont appropriés les personnages. Au bout du compte, c'est principalement une question de précision et de justesse dans le jeu.

C. : Pourquoi avoir eu envie de faire ce film ? Pour dénoncer le non-fonctionnement du système démocratique ?
P. S. : C'est vrai que l'on est dans un système démocratique qui n'est pas à l'abri des rapports de forces, des lieux de dominations. C'est le pouvoir, ce n'est pas une promenade de santé, c'est quelque chose de difficile. Ce qui nous a tous étonnés pendant le film, c'est l'engagement humain que cela demande, de la part de ceux qui servent l'Etat. Car il n'y a pas que les ministres, il y a également toutes les personnes qui travaillent dans les cabinets, c'est loin d'être un monde tranquille. Michel Blanc, le directeur de cabinet, le dit d'ailleurs :"Ici, on ne fait pas les 35 heures", c'est-à-dire que c'est un engagement dans l'énergie, dans la capacité de travail. Ces hommes doivent tenir psychologiquement la pression de l'urgence jusqu'à quatorze heures par jour et ce, tous les jours. C'est loin d'être facile.

C. : J'imagine que votre démarche va plus loin que la simple description d'un cabinet.
P. S. : Je dois dire d'emblée que le sujet et son approche sont venus d'un plaisir de cinéaste à vouloir mettre en scène certaines choses. Je pense notamment au rêve érotique au début du film, à la cascade, aux scènes de discussions impliquant plusieurs comédiens. Ce sont des petits défis de mise en scène, je n'avais jamais fait ça, et ça m'attirait vraiment. Ça m'a passionné de montrer cette tension permanente, cette vitesse de récit. Outre le fait que le film parle de politique et de l'Etat, c'était enrichissant de travailler avec des comédiens aussi talentueux que Michel Blanc, Olivier Gourmet, Zabou Breitman ou Laurent Stocker. Ce que j'aime dans le cinéma, c'est un plaisir de spectateur. J'essaye de faire des films que j'ai envie de voir et que je pense n'avoir jamais vus. Et notamment des films qui traitent de ce qui transpire de nos vies. Il y a dans le film un certain état des lieux sur la crise financière et sur celle de l'Etat, sur la question de la responsabilité des hommes, sur la réalité du pouvoir qu'ils ont entre les mains, et parfois de leur propre impuissance à agir. Tout cela est au cœur du film, et je pense en faire un exercice assez urgent, voire nécessaire.

C. : Comment s'est déroulée l'écriture du film ? On sent bien qu'il y a plusieurs niveaux de lecture, d'abord le cadre général, qui est la vie au sein d'un cabinet, les concessions que l'on fait avec son idéologie et ses valeurs pour s'approcher du pouvoir et d'un autre côté, vous montrez la façon dont ces changements s'opèrent, de façon presque imperceptible.
P. S.: C'est vrai que l'on voit le ministre Saint-Jean gagné par le pouvoir, et rester humain. Ce n'est pas un cynique, ni un stratège. C'est quelqu'un d'instinctif. Il n'est pas un Machiavel, il a d'ailleurs besoin de Gilles (son chef de cabinet, Michel Blanc) pour élaborer son positionnement et ses prises de décisions. En même temps, je voulais quelqu'un qui soit profondément dans la vie, et qu'il passe par tous les états au long du film. Il y a une longue scène d'ivresse, une longue scène de comédie, une scène où il frôle la mort, il y a également des moments d'écoute. Même s'il parle beaucoup, c'est quelqu'un d'ambitieux, il a une autorité naturelle, mais il écoute aussi. C'est une personne qui doute et se pose des questions. Il y a même un moment, au début du film, où il se recueille devant des dépouilles. J'ai construit le personnage pour dire que l'exercice de la responsabilité politique au sein de l'action gouvernementale est aussi un engagement de chaque instant, une rencontre avec les choses. Il éprouve les choses, avant de pouvoir se déterminer. Pour moi, c'est l'inverse de ce que les hommes politiques nous offrent comme spectacle, et je crois que pour qu'une action politique soit fondée, pour qu'elle ait du poids, elle doit passer par cette étape. Après, il y a également les questions de pouvoir, les rapports de forces, notamment par rapport au dossier que l'on suit dans le film, celui de la privatisation des gares, dossier fictif. Pour le moment... Ça s'est passé en Allemagne et en Angleterre, il n'y a pas si longtemps, donc c'est quand même un événement plausible. Le ministre affirme que c'est une connerie, mais la présidence en décide autrement et impose cette réforme. Il n'a donc pas les moyens de s'opposer, il est lié par la solidarité du gouvernement, par le fait qu'il soit un jeune ministre. Il n'a donc pas le poids politique suffisant pour imposer son point de vue et donc il plie, il avale son chapeau, comme on dit chez nous. Et ça, c'est quelque chose d'assez courant dans le parcours initiatique d'un ministre : c'est ce que lui explique son chef de cabinet, qu'il faut en passer par là, qu'il faut mesurer sa propre limite pour augmenter son pouvoir d'action.

C. : Dans le film, même si la quête du pouvoir n'est pas omniprésente, on sent bien que le ministre acquiert le cynisme nécessaire pour garder sa place.
P. S. : Non.

C. : Pourtant, lorsqu'il parle de renvoyer son chef de cabinet, avec qui il travaille depuis toujours, il s'agit bien de cynisme, non ?
P. S. : Non, c'est Michel Blanc qui lui dit : "Je démissionne", et c'est comme un dépit amoureux, le ministre n'accepte pas cette démission, il voudrait faire la réforme avec son directeur de cabinet. C'est comme ça que ça se passe. Il n'y a pas de légèreté dans ses prises de positions. Il est acculé et il cède car il sait qu'il n'a pas d'autre chemin que celui-là. Le pouvoir, il le subit. À tel point que lorsqu'il est libéré de cette réforme, il est dans l'euphorie totale. Donc, c'est plutôt de l'inconscience que du cynisme. J'en parle beaucoup dans les salles, lors des présentations du film, parce que ça permet de revenir au cinéma. Au cinéma, on a besoin de héros, de figures formidables qui nous portent et nous transportent vers une plus belle valeur humaine. Et dans ce domaine-là, j'ai l'impression que ce sont les convictions qui forment un homme, qui déterminent sa qualité et cela, c'est une figure de juste. Ce que je souhaitais faire avec ce projet, c'était d'inscrire les personnages comme des individus qui vont rester longtemps au pouvoir, qui vont avoir un destin de gouvernants. Ce ne sont pas les justes qui restent au pouvoir. C'est l'observation des faits politiques qui nous apprend cela, c'est-à-dire que les justes font souvent un passage assez rapide en politique car leurs idées et leurs convictions ne tiennent pas et ils sont mis sur le côté. Ce ne sont pas seulement les cyniques qui restent, ce sont, peut-être, ceux qui construisent le compromis ou le conservatisme, ou l'habileté, etc. Ce ne sont pas forcément des coquilles vides. Et c'est pour cela que ce personnage de Saint-Jean, qui pour moi était un révélateur de l'action politique et de l'exercice de la responsabilité au plus haut point, je l'ai construit sur cette thématique-là. Comment un homme peut acquérir une dimension politique plus grande ? C'est par le sens du compromis. À cela s'ajoute sa propre survie. Il frôle la mort, et cet événement lui confère un certain poids et une densité humaine, il se voit alors confier plus de responsabilités.

C. : Vous donnez peut-être un exemple à certains candidats politiques. Comment faire pour atteindre le plus haut niveau de pouvoir de l'Etat.
P. S. : Oui, mais ça reste un mystère. Je ne dis pas que ce sont des hommes ordinaires, ils ont un côté surnaturel, une énergie et un appétit incroyables. C'est assez intrigant et stimulant. C'est un beau cadeau pour un comédien d'expérimenter ces énergies, ces moments d'expressivité. Il faut arriver à une intensité. Michel Blanc joue son rôle de directeur de cabinet dans l'épure, comme un Jedi. On rigolait avec ça, parce que vraiment, il incarne le gardien du temple. Il représente une figure très stable, très forte, très tranquille, et c'est cela qui l'intéressait profondément dans le rôle.

C.: Y a-t-il un jugement qui est porté ?
P. S. : Je me demande s'il n'y a pas, dans l'homme, un fond de domination, qui s'exerce dans les cabinets ministériels comme un peu partout, ça peut être dans le couple, dans les arts, dans le sport. Il y a un "quelque chose" de domination qui circule, pas chez tous les individus, je ne fais pas de Saint-Jean l'homme nouveau de demain, au contraire, les personnages de Kuypers (le chauffeur) ou Josépha (sa femme) sont là pour montrer à quel point Saint-Jean n'est pas un homme ordinaire. Et le pouvoir agit sur celui qui en possède, ça c'est vrai.

C. : Pourquoi Olivier Gourmet ?
P. S. : C'est le plus grand, c'est le meilleur et le plus sympa. C'est quelqu'un qui ne s'est pas perdu dans la carrière de comédien. Il est resté un homme avec ses convictions, sa sensibilité, très loin d'un narcisse, d'un égocentrique. Il a une disponibilité alliée à un appétit de jeu, une capacité à aller sur des terrains émotionnels très divers, et c'est très rare.

C. : Vous aviez besoin de quelqu'un capable de mettre une distance entre son image d'acteur et sa personne pour pouvoir jouer ce rôle ? Vous n'aviez par peur de...
P. S.: « ...l'avoir rendu horrible ? » Non, justement, plus le personnage de Saint-Jean pouvait s'endurcir et être brutal ou même violent, plus c'était intéressant de voir Olivier s'interroger et apporter à la qualité d'interprétation une dimension humaine, physique, corporelle, et toujours à l'écoute. On n'assiste pas à une espèce de tyran despotique qui impose son point de vue à tous les autres. Vous avez un ministre, qui, certes, est ambitieux et se met au centre des choses, mais écoute énormément. Et cette capacité d'écoute, elle est très importante, car c'est un travail collectif. Sans travail collectif, on ne reste pas très longtemps.
C.
: Vous avez fait un découpage précis avant de commencer à tourner ? Comment est-ce que vous travaillez ?
P. S. : En fait, je pars avec des partis pris de mise en scène. Par exemple, pour que l'on ait toujours le sentiment d'être avec lui, il y a beaucoup de scènes de voiture. Ce qui m'intéressait, c'était d'avoir le point de vue à l'intérieur de la voiture. Les scènes de cabinets, je les voulais dynamiques, rapides, vives. Tout le film est pris dans une vitesse assez vertigineuse, ça faisait partie du projet. Il fallait que ça soit tendu, parce que cet univers est synonyme de grande tension, et il fallait qu'il y ait une qualité visuelle de lumière, quelque chose de très beau, de très stylisé. Que ce soit aussi un film beau à voir. Donc, tout ça peut décider de la mise en scène.l'Exercice de l'Etat de Pierre Schoeller avec Olivier Gourmet

Je suis très précis sur chaque scène. Je travaille depuis trois films avec le même chef opérateur, Julien Hirsch. On se connaît bien, et on se pousse mutuellement dans nos choix. On avait l'idée de faire un film spectaculaire, entre autres par le verbe et la parole. Notre intention, un peu prétentieuse, était de croiser Feydeau et Cassavetes. C'est-à-dire que l'on est dans un univers d'hommes et en même temps, ça ne doit jamais s'arrêter. Il y a quelques moments de pauses, mais le film devait avoir un effet physique sur le spectateur. On a travaillé cet effet jusqu'au bout, jusque dans les choix de musiques et de mixage. Cela se traduit également au travers du personnage du ministre qui vit les choses intensément, et se devait d'être expressif. Cet univers particulier peut parfois être difficile à ressentir, car on a beaucoup d'idées préconçues fabriquées par le spectacle politique et véhiculées par la télévision et les journaux. Les médias construisent ainsi une sorte de jeu de Guignols, et je voulais que le film se démarque de ça. Ce que le spectateur peut voir dans le film, ce n'est pas le monde politique des partis, mais bien l'endroit où sa vie se décide. Car l'Etat, l'activité législative avec ses décrets, ses arbitrages, ses prises de paroles, en fait, c'est nous, ce sont nos vies. Bien évidemment, il ne s'agit pas de mise en scène, mais cela me semblait important. D'où cette figure du chômeur, le personnage de Kuypers qui devient chauffeur. Ce sont les personnes qui écoutent, qui regardent le ministre prononcer ses discours. Cela crée un face-à-face entre, d'une part le ministre qui parle, ses amis de pouvoir à ses côtés et d'autre part, le peuple qui écoute. Cet aspect du film n'est pas dans le scénario, c'est venu après.

C.: Combien de temps avez-vous mis pour écrire le scénario ?
P. S. : La gestation a été longue. Ça a commencé avant Versailles. En fait, c'est parce que je n'arrivais pas à faire ce film politique que j'ai fait Versailles. C'était plus facile de faire Versailles, car c'est un film moins ambitieux en termes de récit et de mise en scène que l'Exercice de l'Etat.
J'ai failli abandonner plusieurs fois parce que j'avais l'impression de ne pas y arriver, mais à côté de ça, il y avait un certain plaisir de mise en scène qui gardait mon envie de filmer plus forte que tout. Et cela a apporté des solutions pour l'écriture.
Il y a des scènes de rapidité, avec plusieurs comédiens, des mélanges de genres, des cascades, des décors et un nombre incroyable de séquences. C'est assez copieux pour un tournage, et je pense que je ne serais pas arrivé à faire ça dans un premier film.

C.: Maintenant, toutes les portes vous sont ouvertes.
P. S.: Exactement ! Enfin, on verra...

C.: Vous avez déjà des idées ?
P. S.: Oui, je voudrais tourner un film sur la Révolution française, et plus particulièrement sur la Terreur. Ce film clôturera ce que j'appelle la trilogie.

Dimitra Bouras
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