Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2016
 

EXPMNTL de Brecht Debackere

Le BAFF, Brussels Art Film Festival vient de se clôturer après 3 jours de compétition de films d'art made in Belgium présentés à CINEMATEK et à l'ISELP. Cette initiative du Centre du Film sur l'Art et de l'ISELP était à sa troisième édition. Qui dit compétition dit prix. Le prix de la Découverte, offert par la SCAM, a été attribué à Trust in me de Yoann Stehr et Stephan Dubrana, tandis que le Prix du Film sur l'Art, offert par la Loterie Nationale, a été décerné au film historique EXPM NTL.

EXPMNTL de Brecht DebackereRetracer l’histoire du festival du film expérimental à Knokke dont les cinq éditions révélèrent - dans un climat de fête contestataire inoubliable pour ceux qui y ont goûté – une foule de talents novateurs, Kenneth Anger, Stan Brakhage, Gregory Markopoulos, Michael Snow, Steve Dwoskin (1) mais aussi l’intérêt manifesté dans les années 70 pour l’art vidéo avec les installations de Nam June Paik, ne pouvait qu’intéresser des artistes contemporains de l’audiovisuel, explorant les pistes nouvelles de la vidéo de synthèse, les installations comme le fait Brecht Debackere. 
EXPMNTL dont l’affiche réalisée par Alechinsky est encore dans toutes les mémoires des cinéphiles est une création de Jacques Ledoux, devenu depuis peu conservateur de la Cinémathèque. Le film de Brecht Debackere est constitué de documents d’archives et de témoignages. Ceux-ci évoquent la figure de ce passeur d’avenir (Robert Stéphane), de cet ami spirituel (Jonas Mekas) que fut Ledoux. Des cinéastes belges, Eric de Kuyper, Roland Lethem ou Boris Lehman se souviennent aussi de cet âge d’or du cinéma expérimental.
La première édition du festival eut lieu en décembre 1949, au Casino de Knokke avec, essentiellement, une rétrospective de films d’avant-garde. On y retrouvait une bonne partie de la production marginale d’avant-guerre. On éprouvait, après la libération, un grand besoin de montrer tout ce qui avait été censuré, ce qui n’avait pu être montré ou que l’on avait oublié, se souvient Eric de Kuyper.
Quelles étaient, d’entrée de jeu, les définitions que donnaient les uns et les autres du mot expérimental ?
« Par cinéma expérimental, on entend toute œuvre qui tente de renouveler ou d’élargir l’expression cinématographique. »
Cependant, nuançait Peter Kubelka, invité à débattre de la question par Robert Stéphane, avant d’être mis à l’honneur pour la première fois par le festival EXPMNTL, le mot expérimental était un terme déprécié, rejeté souvent. Quant à Jonas Mekas, invité au même débat, il affirmait que les cinéastes créent simplement des films comme le font les peintres et les musiciens.
Lors de l’exposition 58 à Bruxelles, Ledoux eut l’idée de créer une section du film expérimental. Il apportait aussi une autre innovation à la compétition en « offrant des prix en espèces aux films primés permettant ainsi à leurs réalisateurs de poursuivre leurs expériences, à en faire d’autres ». Roland Lethem souligne l’audace qu’il y eut à « imaginer qu’on pourrait obtenir de la pellicule gratuite et son développement en allant frapper à la porte de Gevaert !

Cinéma expérimental et censure
Lors de la 3e édition du festival, en 1963, le jury de sélection avait retenu un film du cinéaste américain Jack Smith, Flaming creature, qui décrivait une bacchanale homosexuelle. « Rien de vraiment pornographique, écrit Jean- Marie Buchet (2), mais une projection publique aurait entraîné des poursuites pour outrage aux bonnes mœurs. Or, le Président de la Cinémathèque de Belgique et par conséquent le responsable du festival n’était autre que Pierre Vermeylen qui exerçait à l’époque les fonctions de Ministre de la Justice.
Jonas Mekas démissionna du jury dès qu’il apprit le retrait de la compétition du film de son compatriote. Lors de la projection privée de l’œuvre, une bagarre éclata dans la grande salle du Casino de Knokke.

L’absence de films militants
L’événement de la quatrième compétition qui eut lieu en 1967 fut la contestation menée par les partisans d’un art engagé, opposés à la guerre au Vietnam. Aucun film militant ne figurant dans la sélection du festival, ils s’en prirent à ce lieu symbolique de l’argent que constituait le casino de Knokke. Des bagarres quotidiennes s’en suivirent, la direction fit appel à la police. Jean-Marie Buchet remarque à cette occasion combien Jacques Ledoux prit toujours la défense des contestataires. «Loin de voir dans les débordements de toutes sortes dont la manifestation fut l’occasion une tentative de saboter son œuvre, il les considérait plutôt comme le prolongement naturel de celle-ci… » Des happenings eurent également lieu comme l’élection d’une miss expérimentation sous le regard des tableaux de Magritte.
La dernière édition du festival, à l’hiver 1974/75 fut plus calme, témoigne Boris Lehman. La présence de Nam June Paik annonçait un déplacement de l’intérêt du public vers l’art vidéo. Puis, ce fut la fin de la manifestation, à la fois pour des raisons financières et sans doute communautaires.
EXPRMNTL nous apparaît aujourd’hui comme un moment exceptionnel, le miroir d’un âge d’or, l’invention d’une nouvelle manière de penser le cinéma en référence aux autres arts. Saluons la mémoire de Jacques Ledoux qui en fut le créateur et l’artisan !


(1) Le conservateur et le montreur, Gabrielle Claes, in Jacques Ledoux, l’Eclaireur. Revue belge du cinéma, novembre 1995, pages 15 à 20.
(2) Ledoux EXPRMNTL Film, Jean-Marie Buchet, idem, pages 27 à 34

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