Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2005
01/11/2005
Mots-clés : rencontre,
 

Fabrizio Rongione

Au théâtre, il joue Arlequin. Pas par hasard, il adore la comédie. Avec son air lunaire passant sans cesse du regard confiant de l’enfance à un humour qu’il boucle comme une pirouette, on se dit que depuis le superbe rôle de Riquet dans Rosetta des frères Dardenne, Fabrizio le lutin a fait son chemin.

«Bonne question ! » nous dit-il lorsqu’on lui demande quel fut le premier film qu’il a vu enfant. « Le premier film dont je me souvienne vraiment est L’Empire Contre-attaque de Lucas, un film que ma mère m’a fait voir en salles. Cela a été un choc, surtout le début lors de ce combat entre le bien et le mal. Les scènes de combat m’ont marqué. »
Sinon il a été baigné très tôt dans le cinéma italien qui passait le dimanche après-midi sur la RAI. « J’ai le souvenir de films que j’ai vu très jeune. Les films avec Toto, Nino Manfredi, Vittorio Gassman, Ugo Tognazi, etc. Toute la vague du cinéma italien de l’après guerre jusqu’au années 70 m’accompagne encore aujourd’hui et j’y pense souvent. Je me souviens que déjà petit, je trouvais fabuleux à quel point ces réalisateurs et comédiens arrivaient à faire rire avec des choses qui étaient assez dramatiques comme l’adultère, la pauvreté. Je trouvais cela emblématique, comme Affreux, sales et méchants qui m’avait d’ailleurs choqué étant enfant. D’ailleurs, en parlant de Scola, j’ai découvert récemment Nous nous sommes tant aimés qui est un film superbe. Plus récemment, les films de Moretti m’ont intéressé. Sinon je reste attaché à ces comédies en noir & blanc de la grande époque de la comédie à l’italienne ».
Ce qui le conduit à devenir comédien, ce sont les comiques qu’il regarde à la TV, comme Coluche, Toto. Il les enregistre et se les repasse en boucle. « J’adorais voir cela et j’ai voulu faire ça. J’ai toujours voulu faire rire. Le cinéma m’a donné envie de raconter ce qui se passait autour de moi, la vie de mes proches.» Un désir qui s’est formé en voyant des films avec l’idée que, si d’autres le font, il n’y a pas de raison de ne pas le faire soi-même. Il commence par le théâtre amateur.
Comme il était un adolescent très timide, sa mère l’emmène à l’académie. « Elle m’a laissé là le matin et elle est partie. J’étais terrorisé en écoutant toute la matinée le cours. J’y suis retourné sur la pointe des pieds. Cela a démarré comme ça, sans que je connaisse la passion. L’amour du métier est venu petit à petit ».En dernière année de conservatoire, il lit une annonce d’audition de comédiens pour le tournage d’un film qui s’avère être Rosetta. Il envoie un CV et une photo. «A la troisième audition, les frères m’ont appelé en me disant qu’ils m’avaient choisi. Il se fait que j’avais été voir La Promesse, un an plus tôt sans connaître ni les frères, ni le parcours de ce film. Cela a été un choc. Je suis sorti de la salle complètement déboussolé. Le fait de me retrouver sur un long métrage de réalisateurs dont j’avais admiré le travail était phénoménal mais en même temps, me terrorisait. Le tournage s’est bien passé sauf que j’étais angoissé. J’ai arrêté pendant trois mois le conservatoire pour me concentrer sur le film. J’ai été faire des tours en mobylette à Seraing, j’ai vendu des gaufres à la rue Neuve. Parce qu’ils font une confiance absolue aux comédiens, travailler avec les frères est un réel bonheur. Il y a un vrai échange entre eux et les comédiens». « Ce qui était très drôle », nous dit-il le regard allumé, « comme j’étais encore étudiant, lorsque j’ai reçu le scénario de Rosetta (une version plus dialoguée que la version finale), j’ai dressé une liste de questions par rapport au personnage. Je les leur ai posées lorsqu’on a déjeuné ensemble. Je me suis aperçu qu’ils étaient perplexes. Finalement Luc Dardenne m’a dit : « toi, tu es un ange, c’est tout ce que tu dois savoir ». Pour camper Riquet cela a été ma seule indication sur le tournage. Après, je me suis rendu compte que je portais une veste bleue avec deux lignes blanches et je ne leur ai jamais demandé si c’était voulu ou pas ! Je ne sais toujours pas s’ils avaient choisi cette veste avant de me dire que c’était un ange ou après ! Moi-même je ne m’étais pas rendu compte de la symbolique. Alain Marcoen, le chef op me l’a signalée à la fin du tournage. Cela fait partie du mystère des frères Dardenne. Ce qui est assez phénoménal avec les Dardenne, c’est qu’ils te font faire des choses auxquelles tu n’avais absolument pas réfléchi. Au moment du tournage, cela sort naturellement. A force de refaire les scènes, les prises. A un moment, le personnage sort tout seul. Après Rosetta, je me suis retrouvé en porte à faux. Au conservatoire, que je terminais à ce moment-là, on me disait que ma carrière d’acteur était lancée. Mais par rapport aux gens du cinéma, je n’étais nulle part. J’ai fait du théâtre.»
Sa volonté de continuer à faire du cinéma ne s’est concrétisée qu’un an plus tard lorsque Francesca Comencini lui demande de rejoindre l’équipe qui tourne Zeno (adaptation de La Conscience de Zeno, le roman d’Italo Svevo). Une aventure passionnante qui permet à Fabrizio de travailler quatre mois à Rome. « Un rêve, rendu possible grâce aux frères Dardenne puisque c’est lors de la sortie de Rosetta en Italie que les contacts se sont noués. Zeno m’a permis, deux ans après Rosetta, de retourner à Cannes dans la section Un Certain Regard
Autre film marquant produit par L’Italie, Nema Problema de Gian-Carlo Bocchi (sélectionné au Festival de Gand 2004). Nema Problema est un road movie tourné, pendant trois mois, en Bosnie, et narrant l’histoire de deux journalistes enquêtant sur un massacre de réfugiés.
Ayant découvert Moretti et Kitano, deux réalisateurs qui sont aussi des comédiens mais surtout qui racontent des choses personnelles en les rendant universelles et drôles et les tournent dans les villes qu’ils habitent, il fonde avec ses copains, Eklektik productions« J’adore Bruxelles, la ville qui m’a vu naître, dans laquelle j’y ai plein d’amis et qui n’a jamais été exploitée cinématographiquement contrairement à des villes comme Rome, Paris ou New-York. Bruxelles est encore un terrain vierge. D’où Eklektik. D’ailleurs c’est ce que les frères font, ils tournent à Seraing, un endroit qu’ils connaissent et aiment.»
Ensuite, c’est l’épisode du tournage d’un long métrage de Joachim Lafosse qu’il interprète et qu’Eklektik co-produit et que nous évoquons notamment avec Fabrizio dans notre rubrique En Tournage.
Lui-même vient d’achever de tourner un documentaire sur sa famille. « Ce n’est pas vraiment un documentaire sur ma famille, mais sur la famille. Mais effectivement, j’ai interviewé des gens de ma famille sur leur quotidien. Le but étant d’arriver à raconter ce qui se passe au sein d’une famille. Quelles en sont les dynamiques, ce qu’on se dit et ce qu’on ne se dit pas, ce qu’on arrive pas à se dire, ce qu’on voudrait se dire, comment on fait pour arriver à ne rien se dire. Notamment dans les grands repas de famille qui permettent finalement de ne pas se dire grand chose puisqu’on mange. C’est un thème qui m’obsède depuis ma prime enfance, raconter ce qui se passe autour de moi. Le point de départ a été la mort de mes grands-parents. Parce que la mort, c’est le silence absolu. C’est au moment où l’on perd un être cher qu’on se rend compte de notre absence de parole et d’écoute. Pourquoi est-ce si difficile? C’est mon premier film.» Fabrizio aimerait suivre les deux voies : l’interprétation et la réalisation. «Le must, pour moi, étant d’allier l’humour et le cinéma.»

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