Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Fatima de Philippe Faucon

La langue de l'autre

Sur la Croisette, le buzz tournait autour de Mustang, un premier long-métrage de Denis Gamze Ergüven présenté à la Quinzaine. Tout le monde s'enthousiasmait pour les cinq jeunes adolescentes de ce film turc en prises avec la rigidité de leur monde. 

Film électrique, à fleur de peau, porté par l'énergie ravageuse de ses héroïnes, il était sur toutes les lèvres et dans tous les journaux. Gageons que Fatima de Philippe Faucon aura aussi tiré son épingle du jeu. Et c'est remarquable comme cette année, les films réalisés par des femmes sont un peu plus nombreux. Et que surtout, elles sont à l'honneur : nombre de films racontent des destinées de femmes pas forcément hors du commun, mais toujours magnifiques de bravoure et de ténacité au quotidien. Comme si elles tenaient à elles-mêmes et qu'enfin, on tenait à cette capacité-là, de tenir à soi.

Fatima de Philippe FauconSuperbement construit sur un scénario très écrit, Fatima raconte la destinée de trois femmes, une mère et ses deux filles en prises avec la difficile question de leur place dans la société française. Seule, Fatima travaille d'arrache-pied pour payer à son aînée sa fac de médecine et tente de tenir les rênes de sa cadette qui fuit le lycée. Nesrine est belle, intelligente, elle en veut. Fille complice et proche, elle quitte l'appartement de la famille pour construire son avenir. Et elle bosse, elle travaille, elle révise, elle compile. Elle s'épuise. Souad, du haut de ses 15 ans et de ses yeux de braises, se révolte, engueule le monde et les hommes, pleure comme l'enfant qu'elle est quand ça la dépasse. Et surtout dénigre sa mère, cette bonne à tout faire, qui ne parle pas le français, qui ne le comprend pas, qui essuie la merde des autres, « un torchon ». Les hommes sont là, un peu en retrait, un père qui assume son rôle même s'il n'est plus dans l'appartement. Des jeunes gens séducteurs qui tournent autour de la cadette. Un beau garçon qui tente de détourner l’aînée si sérieuse...

Philippe Faucon, avec beaucoup de grâce, construit son film délicatement, au fil de moments de vie qu'il tient un peu à distance, sa caméra discrète, solide. Il n'abuse d'aucun mouvement de caméra, se refuse aux effets, s'approche des visages qu'il tient longuement dans son cadre. Les décors, les séquences, les dialogues, tout est juste, dans un minimum fondamental nécessaire à la narration. Chaque séquence trouve l'évidence de son sens dans le développement du film. Dans ce cinéma naturaliste mais qui s'épure au fur et à mesure pour ne garder que l'essentiel, les symboles construisent discrètement leur sens et l'émotion affleure avec grâce.

Fatima de Philippe FauconLibrement adapté de Prières à la lune de Fatima Elayoubi, Fatima doit beaucoup à son interprète principale Soria Zeroual, actrice non professionnelle découverte pour le film. Son rapport à la langue française qu'elle ne parle que très peu et mal engage un décalage perpétuel dans les dialogues, entraîne comme une diction un peu « à côté ». Tout le film s'arrime alors autour de cette question de la langue, par où son étrangeté au monde qu'elle habite se dit, littéralement. Si Souad parle comme une mitraillette, a la langue bien pendue et balance les mots comme des gifles, si Nesrine possède la langue, jusque dans le charabia scientifique qu'elle retient péniblement, laissez-passer de l'intégration parfaite, Fatima, elle, se retranche dans sa langue pour raconter son cœur qu'elle fait glisser sur du papier en arabe et lutte pour se dire, prendre sa place, exister face aux autres avec son français. Et c'est à travers ce rapport à la langue que tout le film raconte le rapport de force auquel elle est perpétuellement confrontée, rapport de classe, rapport d'humiliation, rapport de mère. Mais c'est grâce à la langue, la sienne, que Fatima va pouvoir sortir de la douleur qui vient la paralyser. Autour de ces trois femmes qui cherchent leurs voix, leurs voies, Philippe Faucon raconte la déchirure qui traverse notre société quand parents et enfants ne parlent plus la même langue, la solitude immense et douloureuse de l'étranger exclu du monde qu'il habite, la confrontation mère-fille, la place des modestes, des sans-grades, des sans-noms... Mais qui luttent pour en être, de tout leur corps, de toute leur âme, de toute leur langue avec un courage et une ténacité qui laissent la gorge nouée.

À la fin de la projection très applaudie, sur la scène de la Quinzaine, les trois comédiennes du film, Fatima Elayoubi et Philippe Faucon sont venus répondre à quelques questions. La gorge serrée d'émotions, Philippe Faucon un tout petit peu en retrait de son équipe et de ses magnifiques comédiennes, répondait aux questions doucement et difficilement. Modestement. À l'image de son film. 

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