Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Félicité d'Alain Gomis

Tenir, debout

Réalisateur rare et exigeant, Alain Gomis n'a réalisé que quatre longs-métrages depuis L'Afrance, son premier film en 2001. Si cette filmographie est courte, chaque film plonge dans les destinées de personnages déchirés, entre révolte et rédemption, tendresse et colère. Assoiffés d'absolu mais écrasés par leur condition, leur quotidien semble banal quand leur drame est existentiel et leur quête, identitaire. Félicité est encore un portrait, mais cette fois d'une femme forte et courageuse que l'épreuve déporte lentement vers un peu de douceur. Coproduit par Need Production pour la Belgique, ce dernier film est revenu de la dernière Berlinale avec l'Ours d'argent et du FESPACO avec l'étalon d'or. Succès critique et public, Félicité, bouleversant et totalement maîtrisé, affirme Alain Gomis comme le grand cinéaste que son cinéma laissait affleurer.

Félicité (Véro Tshanda Beya) chante. Toutes les nuits, pour gagner sa vie, dans un bar de Kinshasa. Dès la première scène, quand autour d'elle la vie s'agite, se bat, caresse, elle se tient en retrait et observe le chaos. Frontale et ténébreuse. Puis elle se met à chanter et sa musique est un envoûtement hypnotique. Dans Kinshasa la fauve, l'électrique, Félicité porte sa vie seule, dans un monde où chaque jour est à gagner. Jusqu'à ce coup de téléphone qui lui annonce que Samo, son fils, a eu un accident de moto. Commence alors pour elle un vrai parcours du combattant. A la recherche de l'argent qui lui sera nécessaire pour faire opérer son garçon, elle va et vient dans la ville, de jour comme de nuit. Elle frappe à toutes les portes. Elle encaisse tous les coups contre l'argent qu'on lui doit, contre l'argent qu'elle demande. Autour d'elle, la ville est rêche, âpre, brutale. Explosive aussi, et langoureuse. Peu importe, Félicité se fraie un chemin entre les coups, les voitures et les cris. Droite, digne, presque mutique. Elle est seule, à peine une famille lointaine, son groupe de musiciens qui tente d'être là... Et puis, il y a Tabu (Papi Mpaka), le grand, l'énorme, qui boit, chante, court après les femmes. Et qui se tient à côté d'elle, qu'il s'agisse de réparer son frigo irréparable, de transporter Samo, de les faire rire, espérant grappiller peu à peu des morceaux de son cœur.

Des déboires de Félicité, de la violence des rapports humains, de cette ville rude sous le règne de la corruption, de la misère et de l'argent, Gomis n'atténue rien. Il capte des détails du quotidien qui disent tout. Et travaille son film en de longues séquences qui collent à son personnage, des moments narratifs presque épurés où la caméra portée reste intensément proche des corps et des visages. Mais entrecoupé d'ellipses, le film tisse son esthétique proche du documentaire avec des mises en espaces presque théâtralisées et des échappées rêveuses et hypnotiques. Comme les chants de Félicité qui scande le film. Ou ces longues séquences d'évasions oniriques, entre rêve, vision et errance, lorsqu'elle marche dans la nuit, au bord de l'eau, à peine visible dans sa robe blanche. A d'autres moments, la musique d'Arvo Pärt chantée par l'orchestre symphonique de Kinshasa vient glisser sur sa silhouette fantomatique ou sur la vie grouillante de Kin la brûlante. Tel un chœur antique, il accompagne Félicité sur son chemin de croix. Alors, son histoire prend l'ampleur des mythes. Amplifié par un cadre très soigné et une image presque stylisée par instant, le film transfigure lentement ce quotidien banal en scène tragique, et Félicité devient comme un personnage antique, à mi-chemin entre le monde des hommes et des dieux, une véritable héroïne.

Il y a de la noblesse dans le cinéma d'Alain Gomis. Son ambition très profonde d'être au plus près de destinées banales mais tourmentées, sans jamais les juger ni les avilir, pour les porter à leur plus haut point d'incandescence, donne à ses personnages des dimensions presque mythologiques. Son cinéma, rigoureux, pugnace et réaliste, porté par un certain classicisme, déploie toute la dignité, de ces héros du quotidien, les amenant peu à peu au-delà d'eux-mêmes, vers l'état de grâce d'une présence au monde, enfin réconciliée, fière et droite.

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