Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Festival de l'Acharnière

Des cinéphiles généreux dans leur désir de faire connaître.

 

À un jet de pierre de la frontière belge, le Nord-Pas de Calais est une région très active dans la production cinématographique. Le sigle du CRAVV est bien connu dans les co-productions d'ici, mais également auprès des réalisateurs locaux. Chaque année, depuis 32 ans, des militants du cinéma comme moyen de revendication sociale et politique organisent un week-end de projections mettant en compétition des films réalisés dans le Nord. Documentaires, fictions, animations, courts et longs se succèdent et ne se ressemblent pas. Cette région prolixe a proposé aux sélectionneurs plus de cent créations, desquelles 25 ont été choisies pour entrer dans la compétition. Soit une vingtaine d'heures de projection que les dix-sept membres du jury ont découvert avec attention, mais pas en solitaire. La salle du cinéma Métropole de Lille était comble les après-midi et pas moins vide en soirée. Le cinquantième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie a suscité l'intérêt et la curiosité d'un grand nombre de réalisateurs. Que ce soient les faits historiques de l'époque ou l'histoire des personnes, protagonistes ou témoins des relations internationales entre la France et une ancienne colonie, l'Algérie et les Algériens de France ont fait l'objet de plusieurs films retenus en compétition. 

Les deux Grands Prix du festival ont justement été attribués aux deux facettes de cette histoire. Le Grand Prix du Jury a été décerné à une fiction historique, Augusta Amiel Lapieski, signée Franck Renaud. Quinze minutes pour réveiller une mémoire scellée par la condamnation d'actes qualifiés de terroristes à l'encontre de l'intérêt général de l'Etat français. Une jeune femme découvre, à la mort de sa mère, les secrets de sa famille. Sa grand-mère faisait partie de l'armée de l'ombre, la cinquième colonne, celle qui soutint les révolutionnaires indépendantistes du FLN en leur apportant fonds et documents nécessaires à leurs activités. Augusta Amiel Lapieski était, ce qu'on appelle, une porteuse de valise. Franck Renaud, le réalisateur, vient de la vidéo et de la mise en scène théâtrale et il a tiré profit de ses origines artistiques. Le grand mérite de son premier film de fiction tient à l'innovation de la mise en scène pour le cinéma. Adaptant un procédé souvent utilisé dans les arts de la scène, il projette des images d'archives représentant les révélations que le personnage vivant fait au fur et à mesure de ses fouilles. Ces projections faites sur un plafond, un mur dénudé ou le dossier d'un fauteuil, rendent présent le passé effacé.

photo du documentaire Chez SalahLe Prix de l'Acharnière a été décerné, quant à lui, à un documentaire sur la communauté qui peuplait le quartier industriel textile à la jonction de Roubaix et de Tourcoing, ou plutôt son unique survivant, le café « Chez Salah ». Cet Algérien arrivé en France dans les années 60 a ouvert cet établissement en 1965. Il a mobilisé à lui seul toute la contestation citoyenne des banlieues populaires lilloises. La zone de l'Union, quartier ouvrier aux abords des grosses industries du textile, se vide de ses gens au rythme de la fermeture des usines, des maisons emmurées qui jalonnent les rues désertées avant de disparaître totalement sous les coups de grues et de pelleteuses. Le but suprême, la construction d'un quartier mixte résidentiel de standing et bureaucrate. Mais c'était sans compter sur Salah, « Ouvert même pendant les travaux » ! Ce film militant dans le bon sens du terme est le portrait d'un lieu où l'histoire d'un homme et de quelques proches se confond avec l'Histoire, politique et économique de deux continents, d'un pays et d'une région.

Le Prix de la première œuvre a été octroyé à Partir, revenir ou l'ambiguïté de la vie de Juliette Warlop. Cette journaliste a voulu comprendre comment on en arrivait à poser l'acte fatal à sa vie. Elle part à la rencontre de récidivistes du suicide. Fait avec beaucoup de retenue et de distance, Juliette Warlop nous livre l'incompréhensible douleur qu'ont vécue ces témoins dans une mise en scène particulièrement respectueuse du spectateur, en évitant l'émotionnel ou le jugement.

Dans un registre léger et dynamique, on a pu découvrir un film d'atelier, réalisé par des élèves d'un collège de Villeneuve d'Ascq, banlieue post-estudiantine de l'Est lillois. En avoir ou pas, sous la direction de Patrice Deboosere, est une jolie comédie, pleine de fraîcheur et faussement naïve qui éclairerait certainement un grand nombre de parents d'adolescents inquiets à l'idée d'aborder un sujet qui fâche; la sexualité. Sujet on ne peut plus sensible pour des parents qui s'interdisent d'imposer le silence tabou sur la question des rapports sexuels, mais qui ne savent pas comment l'aborder sans avoir l'air de sermonner… Ils pourront s'inspirer des explications fournies par la pharmacienne qui donne tous les détails quant aux critères du choix des capotes. Drôle et instructif ! Ce film a reçu le Prix du CRRAV, décerné à une réalisation associative.

Prix de l'innovation à Generatia de sacrificiu de Jean-Christophe Couet, un film fait uniquement avec des images d'archives sur les citoyens roumains poussés à espionner leurs collègues et condisciples sous le régime de Ceausescu. Ceux que l’on appelle « les enfants de Ceausescu ». Ce film est le résultat d'un énorme travail de recherche et de montage, d'une belle fluidité.
Le prix du meilleur montage a été attribué à Deuxième bureau de LixinBAO, un superbe film chorégraphié sur la condition des concubines.

Une mention spéciale a été également attribuée au documentaire de Daniel Cling, Abdelkrim et la guerre du Rif, pour l'intérêt du sujet qui révèle une face de l'histoire marocaine souvent cachée derrière les intérêts des pouvoirs centraux.

Un festival dense en quantité et en qualité rendu possible grâce à l'énergie sans limites de ses organisateurs dont Louisette Faréniaux, maître de Conférence à la Faculté de Filmologie de Lille III et cheville ouvrière de cette manifestation citoyenne depuis ses débuts.

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