Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/1997
Mots-clés : court métrage, festival
 

Festival du court métrage de Clermont-Ferrand

Festival du court métrage de Clermont-Ferrand
Clermont-Ferrand n'usurpe pas son surnom de "Cannes du court métrage". Du 31 janvier au 8 février, ses 140 films sélectionnés en compétition nationale et internationale ont proposé un panorama large et varié de la production annuelle représentée dans toutes ses formes, de la fiction à l'animation (parmi lesquels des bijoux nommés Quest de Tyron Montgomery, Many Happy Returns de Marjut Rimminen et La Famille Bernols de Luc Otter), en passant par quelques documentaires (Nord pour mémoire, travail d'archives intelligent et soigné d'Isabelle Ingold et Viviane Perlmuter sur la mémoire ouvrière du Nord de la France). Parallèlement, quelques centaines de producteurs, acheteurs et organisateurs de festivals ont visionné, acheté, vendu ou pris des options sur 2.000 courts métrages inscrits au Marché du film. Ce côté " grosse machine " parfaitement rodée n'empêche pas la manifestation d'être accueillante et festive. Dix jours durant, un public d'autant plus nombreux et enthousiaste qu'il est privé de cinéma d'art et essai à Clermont a pris les salles d'assaut (il fallut souvent refuser du monde) et empli jusqu'à des heures tardives les cafés avoisinants.
D'un bon niveau d'ensemble, la sélection française battait en brèche l'éternel cliché d'un jeune cinéma prétendûment enfermé dans le narcissisme et les problèmes de couple. Le sida (Dedans de Marion Vernoux), la précarité et la marginalisation (Seule d'Erick Zonka, l'ignominie de l'engrenage social où les chômeurs se voient forcés pour survivre de se faire les complices objectifs des expulseurs d'émigrés (Tout doit disparaître de Jean-Marc Moutout) furent autant de sujets abordés. La bonne nouvelle est que ces thèmes de société ne donnent lieu dans ces films ni à bonne conscience ni à vérisme lugubre, mais à une véritable exigence de mise en scène. Les personnages y existent comme des êtres à part entière et non des échantillons sociologiques; le regard est juste, exempt de pathos et de complaisance.

Une forme à part entièreIl faut dormir
L'allongement de la durée moyenne des films que n'explique pas seulement le succès en salle de Versailles rive gauche et de la Vie des morts - il en fut beaucoup question cette année -, le choix de plusieurs jeunes cinéastes d'envisager le court non comme un pis-aller ou un passeport vers le long montrent que loin de n'être qu'un banc d'essai, le court métrage est une forme à part entière, ayant son économie, son espace et sa durée propres. Le prouve a contrario l'échec esthétique de ces courts pensés comme des longs métrages en miniature: témoin, Le Dernier Chaperon rouge du fils de pub Jan Kounen, dont la débauche de moyens (casting prestigieux, effets spéciaux) accentue cruellement la vacuité prétentieuse et la consternante niaiserie de son imagerie. Pas plus chanceux sont ceux qui s'en remettent à la vieille formule du film à chute ou du scénario à surprise... sans surprise, le coup de théâtre final, généralement anticipé avec une longueur d'avance par le spectateur le moins perspicace, relevant le plus souvent du pétard mouillé (longue liste de noms). Ce dont, avec ses cinquante coups de théâtre à la minute, la réjouissante pochade référentielle du Belge Vincent Bal, The Bloody Olive, fit en quelque sorte la démonstration par l'absurde (succès mérité à l'applaudimètre) [1].
Au contraire, les films qui s'imposèrent furent ceux qui, par-delà la minceur de l'anecdote, prenaient appui sur la durée pour restituer la sensation du passage du temps. Le manque de sommeil de l'héroïne d'Il faut dormir d'Yves Caumon (prostituée, elle garde son enfant le jour et fait le tapin la nuit) impose hors de tout naturalisme une ambiance nocturne et une durée singulière, faite de plages de silence et d'une torpeur cotonneuse. Sans recourir davantage à une dramaturgie facile, Kill the Day de Lynne Ramsay restitue admirablement la perception subjective du temps par un toxicomane fraîchement sorti de taule grâce à une subtile construction en puzzle et un travail élaboré sur le son. Enfin, sur une temporalité rêveuse et contemplative, La Sirène de Volodymir Tykhy propose une belle variation poétique sur le conte d'Andersen. Preuve qu'un rythme singulier vaut souvent mieux que des péripéties rebattues pour donner vie et consistance à un univers.

Dispositifs
Et puis il y a d'autres films dont la réussite s'appuie sur un dispositif fort de mise en scène. Proche de la démarche d'Alain Cavalier, Christophe Loizillon propose une suite de portraits de gens qui racontent l'histoire de leurs mains filmées en plan fixe. Comme chez Cavalier (celui de La Rencontre), le refus de filmer les visages est une garantie d'éthique et de respect des sujets filmés. Cela s'appelle précisément Les Mains, et c'est très beau. Le Sujet de Christian Rouaud, au titre également programmatique, chronique les rapports entre un documentariste débutant et une femme entre deux âges qui sera le sujet de son prochain film. Le sujet, en l'occurrence, ne se laisse pas faire, et c'est cette résistance que Rouaud met intelligemment en scène sur le fil ambivalent qui sépare et réunit la fiction et la réalité.Bien sous tous rapport
Dans cette catégorie toutefois, le film le plus estomaquant fut sans conteste Bien sous tous rapports. Bien au-delà de la bonne idée et de la provocation facile, Marina De Van (qui tient elle-même le rôle principal) conduit, à partir d'une fellation dont on découvre qu'elle était épiée par vidéo-surveillance, une parabole de l'oppression parentale dans une famille ultra-bourgeoise où l'on pousse jusqu'au délire l'obsession des "bonnes manières". C'est à la fois drôle et glaçant, imparable comme un théorème de la transgression, et d'autant plus fort que la rigueur d'épure de la mise en scène s'appuie avec une logique implacable sur des renversements de position entre les voyeurs et les vus.l'amateur
Sur ce terrain de la transgression, on attendait beaucoup de L'Amateur d'Olivier Smolders. On en connaît l'argument délibérément minimal, celui d'un cinéaste en chambre invitant des inconnues rencontrées dans la rue à se dévêtir devant sa caméra. On sait aussi que parti d'un projet de type expérimental et non-narratif, Smolders s'est finalement décidé à y adjoindre un récit en voix off. C'est sans doute là que le bât blesse, car ces deux intentions se contrecarrent l'une l'autre (la qualité du texte n'étant pas en cause) et le film se remet mal de cet insatisfaisant entre-deux. Du coup, parce qu'insuffisamment ritualisée, la mise à nu - qui était au coeur du projet - ne se charge d'aucun trouble et frôle même l'indifférence et la banalité, quelque soit la singularité des sujets filmés. Cependant, le film gagne en puissance dans sa deuxième partie, lorsqu'il se mue en un théâtre purement fantasmatique et que la caméra, se rapprochant des corps, se fait plus caressante. Il reste à dire qu'Olivier Smolders filme admirablement les visages (ce n'est pas un mince compliment) et que le haut niveau d'exigence auquel nous a habitués son cinéma explique en partie notre déception. On attend la suite avec d'autant plus d'impatience.

[1] Dans un festival comme Clermont-Ferrand, la comédie a d'avance les meilleures chances auprès des spectateurs, pour le meilleur et pour le pire. Oublions le pire (ni la facilité ni la vulgarité ne nous furent toujours épargnées) et citons le meilleur: Waiting for Go! de l'Américain Paul Perry, parfait exemple d'humour décalé construit autour d'un feu de circulation planté en plein désert, dans un registre absurde où l'imprécision n'aurait pas pardonné. Des majorettes dans l'espace, désopilant ciné-tract de David Fournier mettant en rapport les cosmonautes soviétiques de Soyouz, Jean-Paul II, les préservatifs et la gay pride, via un commentaire provocant où le non-sense se révèle la meilleure arme pour démonter l'hypocrisie des discours bien-pensants. Et, sur un mode plus classique, l'hilarant Signin Off du néo-zélandais Robert Sarkies, qui n'épargne aucune avanie à un présentateur radio ne transigeant pas avec la parole donnée à ses auditeurs.

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