Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Feu ma mère de Sandrine Dryers

la Deux a diffusé Feu ma mère de Sandrine Dryvers, (des films comme cela on en redemande sur la chaîne culturelle de la RTBF) , un long métrage documentaire relayé peu après par Arte dans son émission « La Lucarne ». L'occasion pour Cinergie de présenter le parcours filmique d'une cinéaste singulière.
 Punk Picnic est le premier film que nous ayons découvert de Sandrine Dryvers. Elle y filmait une communauté de squatters occupant une maison de la région liégeoise. Des marginaux qui revendiquait leur marginalité pour échapper à la doxa consumériste de notre société. « Je ne veux pas être consommateur de la vie, je veux vivre et vite » disait l'une d'entre elles. Des nomades se débrouillant pour subsister dans une économie parallèle (collectes de fruits et légumes sur les marchés, etc.). La réalisatrice les saisissait, tel un photographe en reportage, sur le vif, trouvant un ton juste pour nous montrer ces jeunes qui préférait la vie à la survie.
Alter Egaux a suivi de près ce premier film. Un dispositif, contrairement au film précédent (plus proche du photojournalisme), ressemblant à celui d'un photographe de studio (une chaise derrière laquelle un fond gris neutre sert de décor et une série d'intervenants s'asseyant à tour de rôle sur la chaise). Le sujet ? L'un des intervenants nous le dit sans fard : la société ne nous laisse pas d'autres de choix de vie que le travail ou la marginalité. Les deux premiers films de Sandrine Dryvers forment donc un diptyque sur le travail et son double : le refus du travail. Avec pour chacun des films une manière différente de filmer : le non travail comme source de vie (caméra à la main) le travail/Chômage comme piste mortifère (caméra fixe).
 Inutile de dire que nous attendions avec curiosité le troisième film de cette réalisatrice qui aime traiter de sujets brûlants. Et nous n'avons pas été déçus. Avec Feu ma mère, la réalisatrice s'adjoint un co-auteur, filmant sur un tempo à quatre mains. Ce long métrage de Sandrine Dryvers et Thierry Tirtiaux a un dispositif où le père de l'enfant de Sandrine la filme cherchant son propre père dont l'absence énigmatique obsède la co-réalisatrice. L'un est à la caméra et l'autre enquête. Feu ma mère est un film où les plans échappent à toute contrainte formelle les cinéastes se refusant à formater leur parcours. Une trajectoire en forme de quête pour se créer une mémoire, une source qui ressource.
Une mémoire, c'est-à-dire des traces, le contraire du flux d'images qu'offre une société consumériste produisant de l'amnésie. « De ma mère, explique Sandrine Dryvers, il reste quelques films super 8, des séquences de vie muettes à l'image de ce que fut sa vie brève secrète et silencieuse. De mon père, il n'existe aucune image sauf peut-être celle dont mes traits ont en partie hérité. Seule mon existence atteste de la rencontre entre cette jeune fille des années 70 et cet étudiant tunisien de passage dans notre ville. Avant de devenir mère à mon tour, je veux tenter de retrouver cet homme ».
A Tunis, l'on rencontre Sandrine, bandana rouge et blanc dans les cheveux, le visage stressé en compagnie d'Habib Ben Moustapha, ancien Président du cercle des étudiants de l'ULg, qui reconnaît la mère de Sandrine d'après photo : « Cette femme-là, je l'ai déjà vue ». Commence une série de rendez-vous avec différentes figures possibles du père que l'obstination de Sandrine et la complicité de Ben Moustapha rendent possibles.
 Ce qui frappe le spectateur dans Feu ma mère est que les moments forts sont filmés hors champ soit avec un son inaudible soit avec des images off. Lorsque Sandrine décide, sur un coup de tête, en dépit des conseils de Ben Moustapha de rencontrer un homme à qui elle ressemble, on les voit parler, boire un café mais on n'entend guère ce qu'ils disent (le son étant couvert par la cacophonie des bruits de la rue). Lorsqu'un an après cet homme accepte de subir un test génétique, on voit le plan d'une fenêtre au volet à moitié ouvert, laissant filtrer la lumière du jour et on entend Thierry Tirtiaux expliquer à Sandrine comment s'est déroulé le test.
Ou encore, dans le final, les plans de bâtiments du laboratoire d'analyses dans lequel on suppose que Sandrine obtient les résultats et sa voix off : « C'est pas grave, c'est la vie ».Cut.
Feu ma mère est un documentaire à deux voix (sinon trois, Sandrine étant enceinte ; le bébé étant le moteur du projet) aux ellipses temporelles audacieuses (genre le temps élastique comme chez Takeshi Kitano ou certains moments sont éludés et d'autres, tout au contraire, étirés), aux regards caméra qui implique le spectateur. Le temps mental étant le plus souvent celui de Sandrine, fait de stress et de détentes, de plans rapides concentrés ou tout au contraire de séquences plus diluées comme les scènes avec Ben Moustapha, sorte de père de substitution).
Mais il y a aussi côté nomade, comme cette belle bifurcation dans le récit comme la soirée avec un jeune français d'origine maghrébine, en vacances en Tunisie, dont la mère a accouché sous X et qui, ayant été adopté par des parents aimants, ne ressent pas vraiment le désir de rechercher ses parents biologiques. Contrepoint qui nous prépare à la fin abrupte du film. En, un mot Sandrine Dryvers n'a pas fini de nous étonner, en choisissant un co-réalisateur qui accentue une démarche plurielle présente dés le début de son parcours.

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