Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Février 2017
 

Filmmagie a rencontré les réalisateurs de Grands travaux, Gerard-Jan Claes et Olivia Rochette

Le magazine flamand de cinéma Filmmagie et le site du cinéma belge, francophone, Cinergie, entament une nouvelle collaboration pour mieux faire connaître à leur public respectif le cinéma  de l'autre communauté linguistique. L'idée est de familiariser les cinéphiles et amateurs de cinéma à cette réalité cinématographique. Ces échanges se feront tout au long de l'année.
Ce projet n'est possible que grâce à l'aide des Communautés flamande et française du pays.
Les réalisateurs Gerard-Jan Claes et Olivia Rochette vivent et travaillent à Bruxelles. Ce genre de phrase-bateau si commune aux biographies d’artistes a rarement été aussi vraie. Leur nouveau documentaire Grands travaux traite précisément de ce thème : vivre et travailler à Bruxelles. Ce qui est aussi le cas des élèves de l’école professionnelle Anneessens-Funck avec lesquels ils ont collaboré.

Claes et Rochette s’étaient intéressés au monde des jeunes et leur façon de le mettre en images. En 2010, ils terminent leurs études au KASK – School of Arts à Gand avec Because We Are Visual, un essai qui compile les humeurs éclectiques et exubérantes des jeunes ‘Youtubeurs’. Le montage sinueux des carnets vidéo en ligne révélait la liberté insouciante et l’angoisse étouffante des jeunes qui donnent libre cours, en toute franchise et sans contrainte, à leur chagrin, leurs rêves, leur fougue et leurs joies. Les personnages de Because We Are Visual se rendent parfaitement compte qu’ils flirtent avec la frontière entre privé et public mais ils apprécient l’anonymat de l’espace public d’Internet... parce qu’ils existent par l’image !
Pour leur film de fin d’études, Claes et Rochette ont bénéficié d’une Wildcard du Vlaams Audiovisueel Fonds, ce qui leur a donné la possibilité de mettre en chantier Grands travaux. Ils ont d’abord réalisé un premier film intitulé Rain (2012) à la demande de Rosas, la compagnie de danse d’Anne Teresa De Keersmaeker. Le documentaire Rain met l’accent sur la reprise par le Ballet de l’Opéra national de Paris de la chorégraphie du même nom de De Keersmaeker. Au travers des travaux préparatoires des danseurs, le film se penche sur les frictions qui existent entre le ballet classique et la danse contemporaine dans les coulisses de l’Opéra. L’implication personnelle d’Anne Teresa De Keersmaeker, qui suit généralement les répétitions à distance, transparaît dans l’enregistrement de ses conversations téléphoniques avec ses collaborateurs les plus proches.
En 2013, en collaboration avec le professeur et réalisateur de documentaires Elias Grootaers, Rochette et Claes fondent la plateforme de production et de distribution ‘Zéro de conduite’. Grâce à cette plateforme, ils organisent des projections de films au Beursschouwburg avec lequel, de 2013 à 2016, Rochette et Claes sont artistes associés. En 2013, ils sont les co-fondateurs de ‘Sabzian’, une plateforme en ligne qui veut promouvoir une culture cinématographie dynamique par le biais de son agenda et de discussions sur le cinéma. Ces initiatives contribuent à la création d’un espace de discussion afin de remettre sans cesse en question la relation entre le cinéma et la vie.
Leur nouveau film Grands travaux est le résultat du jeu entre lecture et écriture, entre projection et vision et entre filmer et être filmé. Dans leur propre quête, les réalisateurs ont rencontré des jeunes de l'école Anneessens-Funck en recherche d’un logement, d’un travail, d’un avenir... Claes et Rochette réalisent ainsi un film en collaboration avec les étudiants Ahmadou Barry, Mamadou Diallo, Achmed Xussein. 

Filmmagie : Vous avez tourné le film dans l’institut Anneessens-Funck, une école secondaire de type professionnelle et technique située en plein centre de Bruxelles. Les opinions sur la ville de Bruxelles ainsi que sur l’école divergent. Quel a été le point de départ pour le tournage de Grands Travaux ?
Gerard-Jan Claes : Le titre de Grands Travaux nous est très vite venu à l’esprit car il renvoie à plusieurs idées, même si toutes les connotations n’apparaissent pas explicitement dans la version finale du film. L’institut Anneessens-Funck, l’école où nous avons tourné le film, incarne en quelque sorte les différentes réalités que nous associons au titre. Ce titre renvoie aux travaux de réaménagement urbain qui ont eu lieu à Bruxelles dans les années 1950 et 1960, et qui ont transformé la ville en un énorme chantier. Les dissonances que l’on peut observer et qui sont le résultat des frictions entre les plans de réaménagement et leur réalisation dans l’espace public sont à la base de certains problèmes qui marquent toujours la ville de Bruxelles.
Rudi Laermans explique dans son livre Ruimten van cultuur (2001) comment ces « grands travaux » de l’après-guerre ont introduit une véritable catastrophe urbanistique dont les séquelles sont toujours la source de l’apathie politique bruxelloise aujourd’hui. Bruxelles est une ville décomposée, on ne peut pas le nier. J’ai grandi à Bruxelles, et j’ai toujours perçu la ville comme ça. C’est une ville en décomposition et en recomposition permanente. Elle est à la recherche de sa forme, mais elle a du mal à s’approprier son image.
Olivia Rochette : Il existe un beau reportage de la RTBF de 1966 qui met en lumière l’impact de ces travaux et qui plaide déjà pour un modernisme à visage humain. Au début du reportage, on voit le journaliste décrire les travaux de cette époque, alors qu’il se trouve au milieu d’un chantier ayant l’air d’un champ de ruine. Déjà à cette époque, on pouvait détruire et réaménager le tissu urbain bruxellois sans tenir compte des conséquences à long terme. Le résultat est que Bruxelles est en état de changement permanent. Cette complexité multiforme et insaisissable attire particulièrement notre œil de cinéaste.

F. : Votre film ne parle pourtant pas des problèmes causés par les promoteurs immobiliers et des urbanistes, mais bien des espaces investis par les jeunes, et plus particulièrement leur école.
Grands travauxO. R. : On s’est surtout intéressé au lien qu’on peut tisser à Bruxelles entre le travail scolaire et les travaux dans le cadre de chantiers. Le fil rouge du film est le travail. On peut lire et interpréter ce concept de différentes manières. Les jeunes dans le film doivent exécuter certains « petits travaux ». Ils doivent par exemple faire une installation électrique dans une salle de bains ou une chambre à coucher, ou placer un vidéo-phone ou encore dessiner le plan de câblage d’une nouvelle maison. En outre, ils reçoivent des formations professionnelles qui doivent les préparer au monde du travail. L’école est donc un endroit où ils préparent leur avenir en travaillant dans un cadre préétabli, tout comme les « grands travaux» avaient pour but de créer la ville du futur. Pour nous, Grands Travaux parle de la façon dont ces jeunes essaient d’organiser leur vie à Bruxelles.
G.-J. C. : Travailler est nécessaire pour survivre et cette activité détermine considérablement notre perception du monde. En même temps, il s’agit d’une obligation structurelle qui fait tourner notre société capitaliste. En ce sens, le travail contient aussi une composante inutile. On comprend par exemple que les grands travaux à Bruxelles étaient insérés dans la nouvelle politique du jeune Etat-providence de la Belgique de l’époque. Tout était permis pourvu qu’on travaille. Le terme ‘travaux’ dans le titre ne renvoie pas uniquement à Bruxelles ou aux activités des jeunes, mais aussi à l’aspect structurel et structurant, inhérent au processus du tournage d’un film pour nous. Un film est toujours une construction. Les différents éléments doivent s’imbriquer, sinon l’ensemble du film s’écroule ou bien il manque du dynamisme ou du suspense. Ce qui a déterminé le film pour nous, c’est la recherche d’une manière de travailler appropriée tout au long du tournage.

F. : Grands travaux était-il donc aussi une recherche pour visualiser votre travail, pour le traduire en images ?
G.-J. C. : Nous avons l’impression d’avoir livré notre premier film avec Grands travaux. Nous avons décroché notre diplôme en 2010 avec le projet de fin d’année Because we are visual. Nous avons puisé tout le matériel pour ce film dans YouTube. Nous ne devions même pas quitter notre chambre. Les images abondaient, et nous avons dû chercher la forme du film dans le montage des images uniquement.
O. R. : Ensuite, nous avons tourné Rain, un film de commande (pour Rosas) en quelque sorte, et pour lequel tous les aspects du tournage, allant du cadre dans lequel nous filmions ainsi que les rapports que nous entretenions avec les gens qu’on filmait, étaient préalablement et contractuellement fixés. D’une certaine manière, ce film était plus fermé que Because we are visual. L’Opéra National de Paris où nous tournions, reçoit régulièrement des équipes de film et délimite très explicitement ce qu’on peut filmer ou pas. Les danseurs de ballet qu’on a suivis pendant qu’ils étudiaient une chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker sont habitués à être filmés. En outre, nous savions à l’avance que le film devait retracer le parcours des danseurs à partir des auditions jusqu’à la première, même si nous étions assez libres à l’intérieur de ce cadre strict. Pour Grands Travaux, nous n’avions pas de cadre : tout était possible, ouvert. Grands Travaux constitue donc un pas en avant pour nous, tant sur le plan formel que pratique. Une fois qu’on a décidé de tourner dans l’Institut Anneessens-Funck, nous avons dû chercher une trame convenable. Au début, les élèves réagissaient parfois négativement. Ils nous demandaient à juste titre pourquoi on venait filmer dans leur école et ce qu’on venait faire au juste. On a eu du mal, dans un premier temps, à répondre à leurs questions.

F. : Certaines scènes dans votre film sont plutôt classique, par exemple les plans moyens qui mettent l’accent sur les personnages.
Grands travauxG.-J. C. : Ce découpage classique nous a permis d’installer une forme de « simulation ». Des scènes courtes ont été rejouées devant la caméra, afin d’obtenir par exemple le dialogue en contrechamp avec les deux garçons qui discutent du FC Barcelone et du Real Madrid. Le contrechamp est une technique cinématographique très classique, et m’apparaît comme une forme très adulte. Placer les garçons dans ce plan-ci, donne de très beaux résultats, je trouve. Les activités que faisaient les jeunes quotidiennement à l’école sont d’ailleurs déjà porteuses de cet aspect de jeu/simulation. On l’a vu par exemple lors de la formation à l’entretien d’embauche, mais aussi lors des présentations en classe. Chaque élève dispose d’une petite chambrette en bois dans laquelle il doit travailler et faire des exercices. Ces chambrettes sont devenues de véritables décors dans lesquels chaque jeune se jouait son propre rôle.
O. R. : Sans qu’on ne doive leur expliquer quoi que ce soit, Barry, Mamadou, Achmed et Abdi ont très vite compris ce qu’on recherchait. Au fur et à mesure, nous avons tous compris quel ton ou quel rythme il fallait adopter pour le film. La rencontre de ces jeunes garçons a été décisive dans le processus du tournage. Ils étaient vraiment spéciaux et très ouverts, du fait de leur jeune âge aussi. Le contact avec les élèves plus âgés était plus difficile.
G.-J. C. : Grands Travaux joue avec une certaine mise en scène, mais le point de départ reste cependant l’observation. Nous ne voulons pas que la forme soit dictée par une idée, mais essayons de prendre comme point de départ les gens et les endroits que nous rencontrons. Il s’agit donc d’un cinéma documentaire. Souvent, on trouve la distinction entre cinéma et documentaire redondante. Ainsi, le cinéaste Johan van der Keuken disait : « La lumière sur l’écran est toujours fictive. » Mais pour nous, il y a quand même une différence en ce que la tension dans le cinéma documentaire est tout à fait différente. Van der Keuken en était pleinement conscient. À la fin de son deuxième film Herman Slobbe (1966), qui traite d’enfants aveugles, il rend cette tension explicite. Quand il quitte le garçon Slobbe, Van der Keuken dit en voix off: «Tout dans le film est forme. Herman est une forme. Au revoir, gentille forme.» Cette tension entre réalité et forme est inhérente au cinéma documentaire. Le cinéma fictif par contre, ne joue pas avec cette tension et répond selon nous à d’autres enjeux.


Bjorn Gabriels

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