Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2004
01/10/2004
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Folie privée de Joachim Lafosse

Douche froide

Le cinéma ramené à un plat de 90', ça n'a jamais été sérieux.
Maurice Pialat
Cahiers, vol1
Folie privée, le premier long métrage de Joaquim Lafosse (dont nous avons chroniqué Tribu, son court métrage diffusé par la deux/RTBF, dans « Tout Court ») est notre coup de coeur du mois. Film décoiffant qui ne renie pas sa dette vis-à-vis du cinéma de Pialat et des frères Dardenne, Folie privée nous a décoiffé. Le cinéma qu'aime et que pratique Joaquim Lafosse n'a rien de consensuel. Les compromis l'agacent. La vie quotidienne est une épreuve à surmonter pas une série de moments à gérer dans l'anesthésie du refoulement, dans le déni de la réalité. Les petits arrangements avec la vie sont souvent de petits arrangements avec la mort.
Le dossier de presse nous indique que le sujet est « librement inspiré de Médée ». En réalité le mythe sert de cache sexe, Médée étant, dans Folie privée, contrairement au Médée de Pasolini, un homme. Ce qui est en jeu dans Folie privée c'est le thème actuel de l'impuissance des pères face à leurs enfants. Certains d'entre eux étant incapables de trancher symboliquement le lien affectif qui les unit à leur progéniture et de représenter symboliquement la loi sociale grâce auquel la vie en société possède un minimum de cohésion. Ils en font de perpétuels enfants plombés par une société de consommation qui n'a aucun intérêt à les voir grandir.
Dans Folie privée, Jan (Kris Cuppens) refuse d'abandonner la maison où Pascale (Catherine Salee), sa femme, veut refaire sa vie avec Didier (Vincent Cahay), et Thomas (Mathias Wertz), leur fils. Le drame se noue autour de ce père qui se prend pour une mère fusionnelle en reportant son amour pour Pascale sur leur fils. Il lui donne à manger, le douche, le met au lit, le materne et refuse de s'en aller quitte à former un ménage à quatre. Cette « folie » autodestructrice crée un suspens. Suicide or not suicide de Jan?
Le talent de Joaquim Lafosse est de travailler dans l'urgence. Le film a été bouclé en huit jours. Ce n'est pas uniquement pour des raisons économiques. Il s'agissait pour le réalisateur de casser la routine du tournage. De ne pas s'installer dans le film pour illustrer un scénario où l'imprévu est banni mais tout au contraire de prendre le risque de la tension qui permet de mettre en perspective la vulnérabilité des personnages afin de leur insuffler davantage de vie.
Une vie qui souvent s'étrangle dans des mots. Seul Thomas essaie de rompre cette accumulation de non-dits. Folie privée est tourné caméra à l'épaule en utilisant de manière récurrente le raccord dans le mouvement en champ contre-champ. La mise en scène de Joaquim Lafosse alterne les plans fixes pour nous montrer une nature indifférente à la tragédie des hommes et passe au mouvement de la caméra à l'épaule pour capter le vécu des scènes de tensions permanente qui habite, littéralement, ses personnages. Il s'agit de mettre en place des moments de gène et de tensions dans le trio des adultes notamment autour de la table familiale lors du rituel des repas. De jouer -quitte à être dans l'excès -- l'étouffement des scènes dans le non-dit, les coups de colère ou de tendresse (bonjour les ulcères à l'estomac). On pense à la scène filmée par Maurice Pialat dans A nos amours, lors des fiançailles de Suzanne (Sandrine Bonnaire) lorsque surgit Pialat, himself. Contrairement aux autres convives, Suzanne ne perd pas un mot des paroles de son père : «Van Gogh a dit «la tristesse durera toujours...La tristesse durera toujours...ça me frappait cette phrase». L'atmosphère est à couper au couteau. Ce genre d'atmosphère que crée pendant plus d'une heure Joachim Lafosse vous laissant Knock out sur votre fauteuil (veillez à ce qu'il soit solide).
Nous vous laissons au choc final laissant le père se lamenter sur son sort et commettre l'irréparable.

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