Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
novembre 2008
10/11/2008
 

Frédéric Sojcher commente Cinéastes à tout prix

Cinéastes à tout prix de Frédéric Sojcher est un film voué à la passion du cinéma par trois hommes, Jean-Jacques Rousseau, Max Naveau et Jacques Hardy - « extraordinairement cinglés » pour reprendre l'expression de Noël Godin - qui n'ont pas hésité à investir leurs économies et à utiliser leurs loisirs, ainsi que ceux de leurs proches dans une aventure singulière : réaliser des longs métrages de fiction, en dehors de tous les circuits commerciaux existants. Par ricochet le film exprime la passion du cinéma qui anime depuis son jeune âge Frédéric Sojcher qui nous révèle les hommes et leurs oeuvres. On songe à ces phrases de Truffaut : « Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n'y a pas d'embouteillages dans les films, pas de temps mort. Les films avancent comme des trains dans la nuit. » Nous avions présenté Cinéastes à tout prix dans le webzine de janvier, co-organisé au Bozar une avant-première avec la deux/RTBF et avec Hubert Toint, producteur de Saga Films. En ce mois de mai le film est propulsé sur la croisette à Cannes, présenté dans la sélection officielle/Hors compétition. C'est l'occasion pour nous de revenir sur le film qui, kinescopé en 35mm, a gagné 6 précieuses minutes. Il sera visible en salles à Bruxelles à partir du 19 mai.

Cinergie : Comment as-tu découvert ces trois cinéastes de l'art brut ou naïf qui n'étaient connus que dans un cercle restreint ?
Frédéric Sojcher : A travers La Kermesse héroïque du cinéma belge , un livre que j'avais consacré aux cent ans du cinéma de long métrage en Belgique, je me suis rendu compte que certains d'entre eux n'avaient pas été référés par la Cinémathèque ni par d'autres ouvrages existants sur le cinéma belge. Cela a piqué ma curiosité. Je me suis demandé quels étaient ces films ? En fait, ils n'étaient pas mentionnés parce qu'ils n'avaient jamais été diffusés commercialement, que ce soit en salles ou en télévision, et n'étaient jamais entrés dans le système d'aide publique ou commercial. Les ayant découverts, j'ai voulu rencontrer leurs réalisateurs parce que ces films sont étonnants, parfois traversés de fulgurance poétique. Ils m'ont touché parce que se sont de vrais passionnés de cinéma qui n'avaient pas de fortune personnelle et qui consacraient tout leur temps, leur énergie, leurs économies à investir dans leurs films. Ce qui m'a fasciné c'est qu'il s'agit de longs métrages de fiction et que cela n'a rien à voir avec les films de famille ou de vacances. Il y a chez eux la volonté de raconter une histoire de fiction et chacun d'eux la réalise dans un univers particulier. Par ailleurs, ils ont réussi à fédérer autour d'eux des acteurs, des techniciens qui les suivaient sur un ou plusieurs films. Pour Jean-Jacques Rousseau, certains l'ont accompagné depuis trente ans et pour Jacques Hardy depuis quinze ans. Ils ont formé une troupe qui partage leur rêve de cinéma. Ce qui m'intéressait aussi c'est qu'on retrouve toutes les strates de la société dans ces équipes : du chômeur aux personnes aisées. Le documentaire s'est nourri de cela : montrer comment une mini société se recompose et comment un autre cinéma vit en parallèle à travers ces parcours.

Bouli Lanners, Benoît Poelvorde, Noël Godin et Frédéric Sojcher dans un plan de Cinéastes à tout prix.C : Le cinéma européen traverse une crise, en ce moment. Est-ce qu'une des solutions ne serait-elle pas de réaliser des films à petits budgets, plutôt que de faire des films qui ne sortent pas en salles ou sont destinés au prime time de la télévision ?
F.S.
 : C'est ce qui a fait la force du cinéma français de la Nouvelle Vague. Rien n'est plus dangereux que de se trouver dans un entre deux. Il faut, pour exprimer la diversité culturelle européenne, des films qui rencontrent un large public et des films plus singuliers. En ce moment, on constate que c'est une logique purement commerciale qui domine du coté des financiers et que du coté du cinéma d'auteur, la place qui reste pour les salles d'art et d'essais se réduit comme une peau de chagrin. Des films comme ceux de Rivette rencontraient, il y a quelques années encore, un public réduit mais qui le suivait. Celui-ci tend à disparaître. Il y a un vrai problème qui se pose sur l'avenir du cinéma. Reste cette formidable piste qui est de faire des films à petits budgets mais en rémunérant tout le monde, les acteurs comme l'équipe technique et le réalisateur. C'est possible grâce au numérique qui permet de réduire les équipes. C'est une chose qu'Eric Rohmer a compris depuis très longtemps en restant fidèle à l'esprit de la Nouvelle Vague qui était de faire un cinéma de la pauvreté. Que vaut-il mieux faire, disait-il ? Dix films à 750.000 avec une équipe de cinq personnes ou faire un film de 7.500.000 avec une équipe de 50 personnes ? Dire qu'on veut travailler en équipe réduite ce n'est pas être contre l'emploi, on peut faire plus de films et cela concerne aussi bien les premiers films que les films des réalisateurs confirmés. Que je sache Ten d'Abbas Kiarostami, tourné à petit budget et en numérique, n'est pas le film le plus inintéressant de ces dernières années.Le problème n'est pas tant le tournage que la diffusion. On vit une époque paradoxale puisqu'il n'y a jamais eu autant de créneaux potentiels, les salles, les télés, les DVD et Internet et, en même temps, la place est de plus en plus réduite, sur ces créneaux pour un cinéma différent. Il faudrait donc que ces films à budgets réduits trouvent une diffusion. Et pour cela il faudrait que la télévision joue davantage le jeu plutôt que de diffuser des produits formatés qui la rassure en terme d'audimat mais qui coûte plus cher. De même que les salles. Ce n'est pas parce qu'un film est tourné avec un petit budget (que ce soit un film d'auteur ou de genre) qu'il ne peut pas obtenir un grand succès.

C. : L'exemple de C'est arrivé près de chez vous prouve le contraire.
F.S. : Tout à fait. La diffusion est la clé du problème. L'exemple anglais me parait intéressant avec des réalisateurs comme Stephen Frears ou Ken Loach. Depuis les années septante, ils font des films destinés à la télévision. Si on estime que le film est suffisamment réussi, il peut sortir en salles. La télé acceptant de suspendre sa diffusion en estimant qu'une sortie dans les salles favorise l'image de la chaîne auprès du public. On n'est pas cantonné soit dans le téléfilm, soit dans le film de cinéma. On a la garantie que dans le pire des cas, le film est diffusé à la télé et va rencontrer un certain nombre de spectateurs et dans le meilleur des cas, si on estime qu'il a des qualités pour sortir en salles, il peut trouver un autre public. Cela demande de la souplesse de la part des producteurs d'admettre qu'il y a des passerelles mais cela permet aux réalisateurs de ne pas être cantonnés dans une case une fois pour toutes. 

C. : On sait que tu aimes le cinéma fictionnel. Ce n'est sans doute pas par hasard si tu as réalisé un documentaire sur des gens qui font de la fiction ?
F.S. : Ce qui me fascine dans le fait que les réalisateurs de Cinéastes à tout prix fassent de la fiction, c'est qu'ils soient immergés dans leur imaginaire comme si la vraie vie était dans la fiction. Le film est un documentaire qui parle de la vraie vie fictionnelle ou imaginaire de ces cinéastes. C'est le paradoxe. J'ai une grande admiration pour les gens qui arrivent à recréer un autre monde, à être dans leur bulle et à mobiliser les énergies autour de cela. Comme si la vraie vie était ailleurs que dans le quotidien !

Max Naveau, Frédéric Sojcher, Jacques Hardy et Jean-Jacques Rousseau C. Le film étant sélectionné à Cannes on imagine que Jean-Jacques Rousseau, Max Naveau et Jacques Hardy vont s'y rendre ?
F.S. : Ils vont aller à Cannes. Ce qui est touchant et ressemble à un conte de fées. Lorsqu'en 2001, Regarde-moi était au marché du film, Jean-Jacques Rousseau le sachant, sans m'avertir, a traversé toute la France dans une vieille voiture pour qu'on puisse effectuer une photo-souvenir de nous deux devant le Palais des festivals. Pour lui, c'était mythique. Trois ans plus tard il va y revenir mais pour présenter le film. Ils vont donc tous les trois monter les marches.
Je dois ajouter qu'on ne s'attendait pas du tout à la sélection, on avait envoyé une K7, comme on envoie une bouteille à la mer. C'est formidable, de la part du Festival de Cannes, de rendre hommage indirectement par le film, à un autre cinéma que celui qui est habituellement présenté sous les feux des projecteurs. C'est montrer que la passion du cinéma existe aussi chez les amateurs. Il y a une singularité et une beauté dans ce cinéma parallèle qui je l'espère seront perçues par le public des festivaliers.

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