Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
février 2009
06/02/2009
 

Gabrielle Claes, conservateur de CINEMATEK

« Le cinéma capture des fragments du temps et les met en mouvement. En réalisant cet acte, il donne forme à la fugacité de la vie, momifie l'aléatoire, intervient constamment dans un monde qui ne cesse de s'échapper et qui, en se convertissant en image, finit par se matérialiser en quelque chose qu'il fut réellement. »

Angel Quintana in Virtuel? A l'ère du numérique, le cinéma est toujours le plus réaliste des arts. Ed. Cahiers du cinéma.

Comment fait-on pour dormir sur ses deux oreilles lorsqu'on est responsable de la mémoire collective et investie du devoir universel de sauver, des marques du temps, l'aléatoire momifié

À l'occasion de l'ouverture des nouvelles salles de ce qui était le Musée du Cinéma, nous avons rencontré Gabrielle Claes, Conservateur de la Cinémathèque Royale de Belgique. Avec elle, nous avons décortiqué les tâches que se sont données les gardiens de la mémoire cinématographique de ce pays.  
Après un long et lourd chantier de deux ans et demi, l'ancien Musée du Cinéma rouvre ses portes au public qu'il veut mieux accueillir. Pour ce faire, des glissements s'opèrent. Dans les faits, les deux nouvelles salles sont logées dans le sous-sol du Bozar ; dans les mots, le Musée du Cinéma devient CINEMATEK. Plus spacieuses, les salles sont conçues pour recevoir plus confortablement les spectateurs, les écrans sont plus larges et les projecteurs s'adaptent selon le format du film.
Avec Gabrielle Claes, nous partons à la recherche des changements entraînés par le passage du QUE au K. Elle nous reçoit aimablement dans son bureau de l'Hôtel de Clèves, éclairé par la lumière d'un ciel ensoleillé, éclaboussant les murs de jets étincelants à travers les grandes baies vitrées.

Cinergie : La Cinémathèque Royale existe depuis plus de 70 ans maintenant. Quels ont été les changements les plus marquants dans son évolution ?
Gabrielle Claes : En 1969, quand j'ai intégré l'équipe de la Cinémathèque, nous n'étions qu'une vingtaine de membres. Aujourd'hui, nous sommes à peu près septante. Cette évolution en termes de personnel s'est faite parallèlement à l'évolution des activités; d'une part, accroissement des collections (aujourd'hui nous dépassons les 61.000 titres de films) et de la documentation, et d'autre part, le développement des projections et des animations publiques. Nous nous sommes adjoint le studio 5 du Flagey depuis bientôt 6 ans, nous n'avons cessé d'organiser des événements autour d'avant-premières conjointement avec Bozar, nous avons établi un catalogue de films classiques destinés à circuler, nous avons développé un service éducatif auprès des écoles, multiplié les occasions d'inviter le jeune public à découvrir des trésors dans les salles du Flagey ou de Bozar. Avec les nouvelles salles de la CINEMATEK, nous allons encore augmenter et diversifier la programmation. C'est une cinémathèque qui a grandi, et en termes d'activités, nous sommes dans une très belle moyenne internationale. En termes de collection, on est même parmi les meilleurs.

Membres de la Cinematèque Royale de Belgique.Archives et conservation

C. : L'accès aux archives a-t-il été simplifié ?
G. C. : L'accès à la collection des films reste compliqué. Nous n'avons pas de catalogue, car les conditions d'utilisation sont variables selon les dispositions contractuelles des droits d'utilisation d'un film. Un étudiant ou un chercheur doit nous adresser une demande, nous la traitons et les films peuvent être visionnés chez nous. Cela reste très lourd, très contraignant. On se tourne vers nous quand on est arrivé au bout de la chaîne, après avoir fait le tour des possibilités en DVD. Il reste un travail à faire de contribution à l'accès DVD, pas seulement des DVD thématiques, mais toute une partie du cinéma belge n'est toujours pas accessible en DVD. On avait fait une avancée grâce à une aide la Communauté flamande, avec une chronique du film flamand, mais il y a aussi le film francophone qu'il ne faut pas oublier. Les films produits depuis 10 ou 15 ans sont pratiquement tous en DVD, mais ce n'est pas le cas des plus anciens. Même pour Delvaux, il n'existe aujourd'hui que deux DVD de son travail, un édité par la Cinémathèque dans les Chroniques flamandes (l'Homme au crâne rasé) et celui que sa fille, Catherine Delvaux, a produit (Rendez-vous à Bray).

C. : Les nouvelles installations ont-elles été pensées pour une meilleure conservation des films ?
G. C. : Non, les nouvelles installations ne résolvent en rien ni la collecte ni la préservation ou la conservation de notre collection. Les bâtiments prévus à cet effet n'ont pas changé et ne se trouvent pas rue Baron Horta. La CINEMATEK est la vitrine de nos collections. Nous avons toujours essayé d'être performant dans la restauration analogique. Nous sommes bien équipés et possédons un laboratoire interne qui nous permet de bien travailler. Il nous faut encore franchir le pas vers le numérique. Le Musée nous y a aidé en numérisant les documents mis à la disposition des visiteurs. Mais nous devons être en mesure de recevoir les films numériques qu'on nous dépose et être capables d'en prendre soin. Ce qui sous-entend des moyens supplémentaires. Il n'est pas question de tout numériser. D'abord, parce que ce serait impayable, et puis, idiot : beaucoup de films étrangers sont déjà numérisés ailleurs. La conservation, même des films numériques, demeure problématique. Rien ne dit que ce n'est pas la pellicule qui se conserve mieux ! Même les studios américains qui numérisent les films pour de nouveaux accès sont très soucieux aujourd'hui de retransférer sur pellicule pour la conservation.


Le PUBLIK à l'honneur

C. : Le grand changement aujourd'hui ne se fait pas dans la restauration des films mais bien dans leur présentation.
G. C.
: Il devenait indispensable d'améliorer les salles de projection en termes de confort, pas seulement des fauteuils, mais aussi un meilleur environnement acoustique, un plus grand volume, une meilleure visibilité avec des écrans plus grands. Il nous fallait une nouvelle cabine de projection, avec des nouveaux projecteurs traditionnels pour pellicule 35mm et 16mm et un projecteur numérique 2K. Mais même sans augmenter la capacité des salles, il fallait les agrandir. Pour cela, le bureau d'architecture Robbrecht&Daem n'a pas eu d'autre choix que de creuser un niveau supplémentaire.

C. : Quelles sont les grandes innovations de la programmation?
G. C.
: Comme tout musée, nous cherchons à montrer davantage notre collection tout en veillant à mieux informer le public et mieux accompagner les films. Le petit dépliant conçu par Corneille Hannoset, que j'aimais beaucoup, mais qui ne donnait pas assez de place à l'écrit et aux images, est remplacé par un magazine.
Aujourd’hui, les films sont plus aisément accessibles, on n'a jamais vu autant de films de manière légale ou illégale, sur toutes sortes de supports et cela nous force à nous positionner. On ne peut plus dire, « vous voulez connaître l'histoire du cinéma, venez au Musée du cinéma ». Il y a beaucoup d'autres moyens de nos jours. Nous devons renforcer notre spécificité, programmer d'une façon organisée, expliquer le pourquoi d'un cycle, renforcer les rendez-vous pour les amateurs d'animation ou de courts métrages ou encore de documentaires, mais aussi pour les amateurs non-cinéphiles, dans le sens où le cinéma a aussi servi à capter l'histoire en mouvement, les événements, le sport, les inaugurations, la construction d'une gare, etc. avant l'existence de la télévision.
Nous possédons une masse de documents tournés entre 1900 et 1960 qui révèlent l'histoire de la Belgique y compris celle du Congo belge. Nous n'avions jamais montré ces images, et pourtant, elles intéressent le grand public qui a envie de savoir comment était Bruxelles il y a cinquante ans, la Belgique ou le Congo. C'est une dimension qu'on avait commencé à explorer avec les DVD thématiques : l'Expo 58, les machines agricoles, etc. Cela nous a fait mesurer, au fil de ces expériences, que ces images rares et uniques ont leur public et nous les mettons à disposition dans un coin du Musée réservé à cela, où l'on pourra visionner des images à la demande, numérisées et répertoriées de manière à ce que les gens puissent voir des films historiques.

C. : Comment la CINEMATEK va pouvoir concurrencer les home cinema et les DVDthèques des cinéphiles ?
G. C. : Une des prérogatives de la CINEMATEK, c'est de faire venir le public pour qu'il voie les films qu'elle possède dans ses archives. Pour cela, il y a un accompagnement écrit nouvelle formule, mais aussi un nouveau site web. Bien entendu, pour nous, comme pour les salles qui montrent du cinéma contemporain, le grand défi c'est de convaincre le public de venir. La nouveauté, l'attrait du lieu est un des éléments, mais aussi mieux expliquer au public ce que l'on fait, les aider à s'y retrouver, à identifier ce qui les intéresse. Et malgré l'augmentation du prix d'entrée à 3€ au lieu de 2 €, il reste tout à fait raisonnable. Nous allons également élargir nos horaires de projection avec l'introduction des projections libres du jeudi à 13h de courts et moyens métrages.

C. : Dans votre programmation, le cinéma belge est mis à l'honneur.
G. C.
: On a pensé que c'était notre travail prioritaire de montrer davantage et de pousser l'accompagnement le plus loin possible. Car nul, et encore moins les cinéastes belges, ne sont prophètes dans leur pays. Nous avons débuté une série qui s'appelle où un cinéaste belge est invité à présenter un de ses films et un autre film de son choix. Les premiers invités sont Raoul Servais et les Frères Dardenne. Une autre série s'intitule Belgorama. Philippe Reynaert et Jan Temmerman présenteront des œuvres anciennes et plus récentes du cinéma belge.
 

POLITIK & CINEMATEK

C. : La CINEMATEK est une des dernières institutions belges qui restent bilingues.
G. C. : Oui, mais ce n'est pas la seule. Les Musées Royaux d'Arts et d'Histoire, ainsi que le Musée des instruments et nous, relevons du Ministère fédéral de la Recherche scientifique. Je vois bien que politiquement nous allons vers une régionalisation accrue et une cogestion des deux communautés.
Je suis devenue philosophe à cet égard, je ne vais pas empêcher la politique belge d'évoluer, j'espère que les hommes politiques sauront être attentifs aux collections, qu'ils vont maintenir les fonds et surtout nous associer à ce projet.

C. Quel est l'apport de l'Union européenne dans la politique de conservation des œuvres d'art ?
G. C. 
: J'ai été longtemps une militante fervente de l'Europe. J'ai essayé de multiplier les rencontres, d'expliquer nos difficultés et démontrer que même si l'Union européenne n'a pas de compétences culturelles, certaines questions ne peuvent être résolues qu'au niveau européen. Prenons par exemple la numérisation des films, toutes les cinémathèques veulent se lancer dans cette technique de sauvegarde de leur patrimoine, mais comment allons-nous procéder ? Ce serait un réel gâchis que de laisser faire chacun à sa guise sans concertation.

C. : J'entends que la Cinémathèque a des soucis pour exploiter certains films. Comment vous y prenez-vous pour programmer vos projections ?
G.C: Je suis déçue car il y a beaucoup de déclarations avec de bons textes pour la préservation de la culture européenne, mais il n'y a rien pour les accompagner, ni la carotte, c'est-à-dire de budgets, ni le bâton, les sanctions. Sous la houlette de Viviane Reding, le site Europeana a été lancé en grandes pompes. Sur ce site, on peut consulter des millions d’objets numériques provenant des musées, galeries, archives, bibliothèques et institutions audio-visuelles européennes. On nous demande de mettre des films en ligne, mais lesquels ? Les 12 films tombés dans le domaine public ? C'est un peu peu ! Tout le système des droits d'auteur doit être revu. Je ne m'opposerai jamais à verser des droits aux auteurs, mais ce qui se passe, c'est que nous ne pouvons pas utiliser des films car on ne sait plus à qui revient ces droits; les sociétés de production ayant fait faillite entre temps, les distributeurs se sont volatilisés, et tout un coffre de trésor cinématographique reste inutilisable par simple opposition du lobby des producteurs ! Concrètement, un film entre dans le domaine public 70 ans après la mort des auteurs. Les auteurs, c'est soit le réalisateur, soit la compagnie de production, mais si elle a fait faillite..., à vous de trouver qui a racheté les droits, et pour cela, vous n'avez aucun instrument à votre service. Les Français ont un registre en ligne où l’on peut consulter les ayants droit pour un certain nombre de films, mais pour la France uniquement. Aucun autre pays ne possède de liste pareille. André Delvaux lui-même a cherché à racheter les droits de ses films pour pouvoir les éditer en DVD, et maintenant sa fille s'y atèle, mais c'est la croix et la bannière pour y arriver. Chaque film est une coproduction de 4 ou 5 producteurs, et il faut essayer de retrouver par qui ces sociétés ont été reprises, consulter les chambres de commerce, etc. Il y a une catégorie de films orphelins qui n'ont pas d'ayants droit. Que faire ? Ne pas les montrer ? Ne plus les exploiter ? Ne pas pouvoir les mettre sur DVD ? Légalement, sans autorisation, on ne peut pas les diffuser. Etre une archive, investir l'argent public pour la conserver et puis dire : désolé, mais ce film ne peut être diffusé car il y a peut-être un ayant droit quelque part qu'on ne trouve pas, et qui serait probablement d'accord de le diffuser si on lui posait la question, qui doit donner son accord ! La Cinémathèque s'est octroyé le droit de projeter tout film qu'on lui a déposé dans ses archives. Mais c'est un « gentleman agreement », ce n'est pas un droit formel. Je négocie depuis 10 ans avec l'association des producteurs de films internationaux, qui regroupent les Américains, les Européens, les Asiatiques, etc., avec l'aide de la Commission européenne, dans le sens où elle veut faciliter le dialogue en proposant des rencontres et des séances de travail, mais rien n'avance.

C. : Quelle solution proposez-vous ?
G.C.
: Je propose que même si on ne trouve pas les ayants droit d'un film, on puisse quand même l'exploiter, quitte à le retirer ou à le rémunérer si quelqu'un se manifeste et l'exige.

C. Pourquoi cette proposition n'a pas reçu d'écho favorable? Est-ce la notion de droit d'auteur qui sévit en Europe ?
G. C. : Oui, c'est le lobby des auteurs, plus clairement des producteurs, qui fait pression. Les réalisateurs en général sont prêts à tout pour que leur film soit vu, mais les producteurs raisonnent différemment. Si ces films sont diffusés dans les nouveaux medias; sur la VOD ou Internet, c'est d'autant de place en moins pour leurs films. Ce sont des obstacles purement économiques.

C. : Est-ce que votre métier a changé depuis vos débuts ?
G.C.: Oh oui, surtout que j’ai commencé par faire la programmation. Ma matière, c'était la recherche de films, la composition de programmes, etc. Après, c'est devenu de la gestion, et j'ai découvert que l'immobilier occupe beaucoup de place dans la vie d'un conservateur de cinémathèque, toujours à la recherche de bureaux, de salles de conservation des archives, de rénovation des salles de projections, etc. (rires). Il faut aussi que je gère l'équipe et j'en profite pour les remercier et les féliciter tous autant qu'ils sont. Je suis profondément touchée par leur investissement personnel dans ce nouveau projet de réhabilitation des salles. Grâce à eux, je sais qu'être conservatrice de la CINEMATEK ce n'est pas la même chose que de diriger une chaîne de fabrication de chaussures.

commentaires propulsé par Disqus